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Critique de film

L'histoire

Oregon 1856. Logan Stewart (Dana Andrews), homme fidèle et intègre, est un commerçant qui a de grandes ambitions dans sa partie ; alors qu’il ne travaille qu’à l’aide de mulets pour l’acheminement de ses marchandises, il rêve de mettre sur pied une entreprise de transports sur route par diligence. A Portland où il vient retirer son or, il rend visite à Lucy Overmire (Susan Hayward) ; il a promis à son ami George Camrose (Brian Donlevy) de la ramener à Jacksonville afin que ce dernier puisse enfin l’épouser. Dès le lendemain, après qu’un inconnu a tenté dans la nuit de le voler, Logan Stewart entame son voyage de retour en compagnie de Lucy. En cours de route, ils font une halte chez leur ami Ben Dance (Andy Devine) ; ce dernier a recueilli Caroline Marsh (Patricia Roc), une jeune Anglaise dont le père vient d’être tué par les Indiens à qui appartiennent encore les terres où se sont installés les pionniers. Logan n’est pas insensible au charme de la jeune femme qui, malgré les dangers que fait peser la menace indienne, compte bien s’établir dans la région. Arrivé à destination, Logan confie Lucy à son futur époux et constate l’arrivée récente en ville de Bragg (Ward Bond) qu’il soupçonnait d'avoir été son agresseur de Portland. Il n’en retourne pas moins à ses affaires, peu reluisantes d’après son associé et comptable qui lui reproche d’investir sans compter ; il reste néanmoins très optimiste. Logan n’est cependant pas au bout de ses peines, tiraillé entre son amitié pour Camrose, banquier dévoré par la passion du jeu, son amour pour deux femmes promises à des amis qui éprouvent en retour une juste jalousie, la haine mortelle que lui voue Bragg et l’intimidation des tribus indiennes…

Analyse et critique

Ce 15 juillet 1946 sortait sur les écrans américains, dans une sorte de triste anonymat, l’un des bijoux les plus parfaits jamais réalisés à Hollywood, le seul film que Jacques Tourneur réalisa en dehors de la RKO durant cette période, le premier budget confortable qu’il eut à sa disposition avec un beau Technicolor en supplément, formidablement bien utilisé par le chef opérateur Edward Cronjager. Malheureusement, non seulement Canyon Passage est loin d’avoir marqué l’histoire du cinéma ni les esprits mais il a été en son temps très sévèrement critiqué, sa franchise de ton et sa trop grande liberté n’ayant pas eu l’air de plaire à grand monde. Encore aujourd’hui, ce film est toujours relégué à l'arrière-plan, oublié de la plupart des ouvrages généraux sur le cinéma et, plus décevant encore, négligé dans les livres consacrés spécifiquement au western. Presque seul, Jacques Lourcelles écrira en revanche un panégyrique flamboyant à son propos dans son dictionnaire du cinéma. Mais, ce qui laisse avant tout dubitatif, c’est de retrouver le plus souvent les termes "conventionnel" et "classique" dans  les rares autres textes lus ici et là même sous la plume d’écrivains aussi honorables que Bertrand Tavernier, Jean-Pierre Coursodon ou Christian Viviani. Car même si ces qualificatifs, d’autant plus concernant un film de genre, ne devraient en principe rien avoir de péjoratif (surtout le second), le premier western de Jacques Tourneur ne saurait se les voir attribuer.

En effet si en le découvrant aujourd’hui Canyon Passage n’a rien de convenu, il devait sembler encore plus inhabituel à l’époque de sa sortie. Et avoir vu chronologiquement tous les classiques qui l’ont précédé peu de temps avant le confirme : même si à la lecture du pitch, l’intrigue aura pu vous sembler banale, presque rien de ce que l’on pourra découvrir à l’écran durant ces sublimes 90 minutes n’a été vu auparavant que ce soit au niveau du  scénario, de l’écriture des personnages ou des situations. Même le logo du studio Universal est inaccoutumé ! Quant aux paysages verdoyants de l’Oregon, on ne peut pas dire qu’ils aient été régulièrement utilisés jusqu’ici (hormis pour Les Tuniques écarlates de Cecil B.D Mille, censé se dérouler… au Canada !) ; ils sont donc eux aussi sacrément dépaysant. Bref, en toute modestie, il est peut-être encore temps d’essayer de faire sortir de l’inadmissible oubli dans lequel il est encore englué cette pure merveille à l’iconographie si riche et si nouvelle (à commencer par ce joli village de Jacksonville, constitué de petites maisons en bois disséminées dans une forêt à flan de vallon), le premier western d’une série de quatre formidables réussites, les trois autres étant tout aussi injustement négligés.

Ce western est une sorte de chronique d’un petit village isolé du verdoyant Oregon au temps des pionniers alors que la menace indienne était encore bien présente ; si les tribus indiennes acceptaient que les hommes blancs traversent leurs terres, ils voyaient d’un mauvais œil le fait qu’ils s’y installent. Cependant les colons arrivaient à les calmer par quelques dons en objets ou nourriture ; le film le montre très bien par l’intermédiaire de cette splendide séquence du bal brutalement interrompu par la présence d’Indiens que l’on découvre à travers le regard apeuré de Hoggy Carmichael qui arrête alors l’orchestre. Leur apparition à travers la lumière rougeoyante du feu est à la fois somptueuse et très inquiétante ; Jacques Tourneur avait encore en tête ses ficelles de mise en scène pour faire monter la tension et la peur à l’aide de petits riens, son art de la suggestion qu’il avait développédès ses premiers films (La Féline - Cat People) et qui l’a d’ailleurs rendu célèbre... Nous évoquions donc une chronique : effectivement Jacques Tourneur et ses scénaristes prennent leur temps pour développer les moments en creux, les pauses, les séquences qui ne servent pas nécessairement à faire avancer l’intrigue mais à poser délicatement et intelligemment les situations, à décrire en profondeur une galerie de personnages tous aussi riches et fouillés les uns que les autres (les "héros" comme les seconds rôles), à exposer sans précipitation leurs préoccupations quotidiennes. Il y aurait donc peut-être bien un film antérieur qui pourrait rappeler le western de Tourneur : Sur la piste des Mohawks de John Ford ; sauf que ce dernier se déroulait quasiment deux siècles auparavant.

Si John Ford magnifiait les paysages grâce à sa science innée du cadrage et à son génial formalisme, Jacques Tourneur semble ne pas chercher à faire de même ; chez lui, au travers de ce film, la beauté de la nature semble couler de source si bien qu’il n’y aurait plus qu’à capter cette souveraineté par l’objectif de sa caméra sans chercher à l’embellir plus qu’elle ne l’est déjà. Si les deux films sont tout aussi somptueux plastiquement, dans Canyon Passage nous avons l’impression que cela a été fait sans effort particulier. Évidemment il n’en est rien et cette apparente spontanéité a probablement nécessité un travail considérable ; cette fausse sobriété est démentie par les séquences en studio au cours desquelles on retrouve les fabuleuses recherches de Tourneur sur les ombres, le clair-obscur, les éclairages nocturnes. Bref, que l’action se déroule en extérieur ou en studio, il n’y a quasiment pas un plan qui soit esthétiquement bâclé ; c’est une véritable jouissance pour l’œil, et ce dès la première seconde du film, qui nous démontre une envie du cinéaste de tirer son œuvre vers un plus grand réalisme que ce que nous avait montré le western les années précédentes. On peut découvrir Portland sous une pluie diluvienne, une rue submergée par la boue au centre de laquelle des chevaux tirant une carriole de troncs d’arbres avancent difficilement. Puis les intérieurs  de la banque, du magasin, du saloon et de l’hôtel sont remplis de détails insolites et extrêmement soignés ; les ellipses et la scène de l’attaque nocturne sont fulgurantes. Tout ceci en à peine cinq minutes. Et nous voilà transportés dans un flux tour à tour lent et majestueux, mouvementé et parfois drôle, émouvant et tragique, lyrique et surtout diablement intelligent tout en étant d'une profonde humanité.

Les règles immuables du genre ne sont plus de mise ici ; elles ont fait place à un western psychologique riche mais jamais pesant, mettant en scène des personnages instables et bougrement attachants, un récit sinueux et accidenté préférant les chemins de traverse, bifurquant là où on ne l’attendait pas. Ce dernier est d’ailleurs tiré d’une histoire de l’auteur de Stagecoach, Ernest Haycox ; et le film a beau ressembler à une chronique, il n’en regorge pas moins d’action et de romances susceptibles d'avoir de fortes chances de plaire à un public très large, bien en dehors du cadre strict des aficionados du genre, qu’on se le dise ! Les pauses sont nombreuses (et ô combien merveilleuses grâce à des dialogues absolument splendides) mais font souvent place à des séquences plus tourmentées ; nous assistons ainsi  à une bagarre à poings nus entre Dana Andrews et Ward Bond d’une sécheresse et d’une violence assez rares, à des poursuites en forêt, à des attaques indiennes sur les maisons des pionniers, à des meurtres et autres "réjouissances". Tout cela est évidemment filmé de main de maître par un Tourneur virtuose. Une virtuosité qui nous estomaque dès le début par un sens de l’ellipse remarquable, une maîtrise incontestable du hors-champ (les meurtres), une parfaite science du montage, des éclairages et des mouvements de caméra (voire à ce propos celui qui débute la séquence des noces et qui, sans esbroufe, nous laisse pourtant admiratif). Quant aux idées de mise en scène, elles pullulent ; nous voudrions tous les citer mais nous nous contenterons de décrire brièvement la scène de traque de Ward Bond par les Indiens après qu’il a tué deux squaws. Il se fait donc courser à travers les fougères, et plus les Indiens se rapprochent de lui (avec donc la mort certaine au bout) plus on le voit passer au milieu de fougères aux couleurs de plus en plus rouges.

Mais si Canyon Passage n’était que virtuose ! Ce film sait aussi faire jeu égal avec un King Vidor sur le plan du lyrisme, lors par exemple de la séquence de construction de la maison par tout le village venu aider le jeune couple à s’établir ou avec ce plan final où la caméra caracole aux côtés du couple s'envolant vers de nouvelles contrées. Il se paie également le luxe d’être foncièrement attachant, d’une formidable richesse et d’une grande intelligence dans la description de ses personnages. Il faut dire que le casting se révèle à la hauteur du reste. Si Dana Andrews est le personnage principal, Jacques Tourneur et son scénariste Ernest Pascal n’ont pas oublié de l’entourer de tout un panel de seconds rôles tous aussi bien écrits ; et ce beau western de nous offrir, outre des situations pour le moins originales, une multitude de personnages intéressants aux caractères très fouillés avec deux très beaux protagonistes féminins aussi différents l’un que l’autre, ceux interprétés par Susan Hayward et la charmante Patricia Roc. Brian Donlevy trouve ici probablement l’un de ses rôles les plus touchants, Hoggy Carmichael avec sa mandoline apporte sa bonne humeur jamais forcée (et ses deux chansons vite entêtantes et en tout cas très belles), Andy Devine prouve à ses détracteurs qu’il était capable d’être autre chose que le clown de service et Ward Bond possède la carrure et la gueule du "bad guy" qu’il incarne ici ; la séquence du pugilat qui l’oppose à Dana Andrews est d’une brutalité assez impressionnante comme nous l’avions dit plus haut et elle égratigne au passage le statut de voyeur des spectateurs. Ward Bond nous touche à ce moment-là quand il se rend compte qu’il est ridiculisé par tous ces concitoyens ("You Yellow Dogs"). Jacques Tourneur réussit le tour de force de nous le faire prendre en pitié en dépit du fait qu’il nous l’a présenté comme une brute épaisse et violente.

Car le voilà surtout le secret de la magie de ce Passage du Canyon ; Tourneur aime tous ses personnages, aussi complexes soient-ils, et nous les fait aimer à notre tour. Nous aimerions continuer à pouvoir les décrire un par un : Dana Andrews fidèle en amitié au point de sauver son ami de la potence alors qu’il le sait coupable de meurtre ; Brian Donlevy, fou d’amour mais encore plus fou de jeu (à la question qui lui est posée : "Uh, are you feeling lucky tonight ? ", il rétorque conscient d’être victime de son extrême faiblesse : "I always feel lucky. That's my trouble ") au point de se retrouver dans une situation inextricable ; Hoggy Carmichael, sorte de troubadour faisant office de chœur grec, observant et commentant l’action avec une tendre ironie, se défendant d’espionner mais au contraire se félicitant d’avoir du temps pour observer ("Well, Logan, you got a big store and no time. And I got a little store and lots of time.") ; Patricia Roc préférant refuser les avances de Dana Andrews car sachant très bien qu’ils ne pourraient pas s’entendre à la longue au vu de leurs caractères et leurs attentes fortement opposés ; Susan Hayward ne sachant pas choisir entre deux hommes pour qui elle éprouve une immense tendresse, deux grands amis qui plus est ; mais aussi et encore tous les personnages de mère n’ayant rien à envier à ceux de John Ford, celui du joueur nihiliste Jack Lestrade qui ne croit plus en rien ni en personne (goûtez à l’intelligence des dialogues ! George Camrose : “You have strange friends, Jack.” - Jack Lestrade : “I didn't say that I like him or that I trust him.” - George Camrose : “What's your idea of a friend ?” - Jack Lestrade : “Any man, I suppose, who believes as I do that the human race is a horrible mistake.”), celui de la tenancière du saloon, mystérieuse et semblant cacher un secret mais aussi une grande tendresse envers tous ceux qui viennent perdre leur argent dans son établissement. Une galerie de personnages inoubliables au sein d’un film qui ne l’est pas moins ! Un immense chef-d’œuvre qui mérite plusieurs visions tellement il regorge de richesses qui ne se révèleront probablement pas toutes à la première ! Maintenant, messieurs les éditeurs, il ne vous reste plus qu’à nous proposer les autres westerns du grand Jacques Tourneur, à savoir Wichita, Le Gaucho et Great Day in the Morning avec peut-être en bonus le sublime Stars in My Crown qui ne s’éloigne pas tant que cela du genre.

Laissons néanmoins la conclusion à l’un des plus grands admirateurs du cinéaste : "Désormais, le western, affinant son réalisme, pulvérisant ses mythes et son manichéisme ancestral, ne va plus cesser de réfléchir sur lui-même, sur ses valeurs, sur les névroses et la soif d’équilibre de ses personnages. Les dialogues, sans être abondants, y seront d’une importance extrême. A y regarder de près, c’est ici que cette réflexion, cette révolution commencent : Canyon Passage, 1946. Date essentielle, film essentiel !" Jacques Lourcelles.

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