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Critique de film
Le film

Le Nid familial

(Családi tüzfészek)

L'histoire

Alors que son mari, Laci, est au service militaire, Irèn vit avec sa fille dans l’appartement exigu de ses beaux-parents. Essuyant chaque jour les remontrances d’un père de famille excédé, elle rêve de posséder son propre chez-soi. Lorsque Laci rentre de l’armée, leur couple s’effrite petit à petit tandis que l’espoir de trouver un logement s’amenuise de jour en jour.

Analyse et critique

Béla Tarr, fils d’ouvriers, ouvrier lui-même avant d’enchaîner de nombreux petits métiers, est dans la première partie de son œuvre un cinéaste social et engagé qui entend faire une radioscopie des dérives de la politique communiste hongroise de la fin des années 70. Très jeune, alors qu’il n’a que seize ans, il tourne un film sur une famille d’ouvriers délogée par la police alors qu’elle survit dans un squatt. Il est embarqué par la police et à cause de cette arrestation il se voit refuser l’entrée à l’université. Forcé de renoncer aux études de philosophie qui l’attiraient, il se consacre à la réalisation de reportages et de films amateurs, et finit par être remarqué par les studios Béla Balázs qui produisent son premier long métrage Le Nid familial.

Béla Tarr tourne son film en quatre jours. Il n’a que 22 ans et signe pourtant une œuvre étonnante de maturité et de justesse. Le Nid familial est un cri de rage contre le régime qui gouverne le pays, le cri d’un jeune homme qui ne peut admettre qu’un couple d’amoureux ne puisse s’épanouir et vivre libre. Plus surprenant, c’est un film qui décortique avec lucidité le mal être d’une cellule familiale et les mécanismes qui font de deux amants deux étrangers. Béla Tarr est un observateur né et l’acuité de son regard frappe d’entrée de jeu. Son pessimisme aussi.

L’autre aspect étonnant de ce premier film est la maîtrise de la mise en scène de son jeune auteur. Le Nid familial est tourné avant même que Béla Tarr n’entre à l’école de cinéma de Budapest et pourtant c’est un vrai regard de cinéaste qui nous est donné à voir. Sous son aspect brut, sous l’apparente simplicité d’un film réalisé à l’improviste, dont les événements sont saisis sur le vif, transparaît l’œil du cinéaste et sa sensibilité. Ce sont dans les échappées de la caméra, lorsqu’elle passe d’un visage à un autre au fil des discussions, que Tarr s’exprime. Le cadre cherche alors des issues, se heurte aux meubles, aux murs, à l’écran neigeux d’une télé noir et blanc. Elle cherche mais ne trouve pas. Ces tentatives avortées de respiration nous enferment encore plus dans la grisaille du quotidien des protagonistes du film. Cette caméra mobile nous fait penser à Cassavetes, auquel Tarr se réfère souvent, l’usage de l’improvisation venant renforcer encore ce sentiment. C’est dans la même optique qu’ils utilisent le cadre et les mouvements d’appareils : coller au plus près des personnages, capter les échanges, les flux entre les personnages. Mais si le cinéaste américain scrute l’image à la recherche des traces d’amour et d’amitié, Tarr semble incapable d’en trouver dans les microcosmes sociaux et familiaux qu’il observe. Dans Le Nid familial, ce microcosme est l’appartement confiné dans lequel se déchire une famille lambda alors que la crise du logement sévit à Budapest. Comme dans Almanach d’automne, c’est un lieu unique, sorte de laboratoire où s’exacerbent les tensions, les rancœurs, les mensonges, les tromperies. Appartement exigu, où les paroles se parasitent, se croisent et se confondent, cacophonie dans laquelle on peine à reconnaître l’auteur des violentes diatribes, remontrances interchangeables de chacun des protagonistes. Lieu claustrophobique, prison, carcan social étouffant qui détruit les liens familiaux, l’amour, l’amitié.

Cependant, dans ce Nid familial, Béla Tarr parvient par moments à trouver quelques signes d’amitié et de passion, à trouver des semblants de liens entre les personnages. Dans son œuvre à venir, ces liens vont être de plus en plus ténus, jusqu’à disparaître. Il ne va plus filmer que des individus fermés au monde, enfermés en eux-mêmes, incapables de communiquer et d’échanger avec l’autre. Si la vision éminemment pessimiste de Tarr est déjà prégnante, la déliquescence à l’œuvre dans les vies observées trouve ses causes dans le cadre social où tentent de survivre ses personnages. Le Nid familial est d’un réalisme cru, quasi documentaire. Le film s’ouvre sur des vues de Budapest, des instantanés du quotidien, de la rue, du travail. Saynètes comme prises sur le vif des gestes des ouvriers, le rituel de la paye, les fouilles de sacs à main à la sortie de l’abattoir. Cet aspect documentaire irrigue tout le film, s’assaillant sur l’utilisation de sons directs et sur des acteurs qui visiblement imprègnent les situations de leur propre vécu comme le souligne la phrase mise en exergue du film : "Ceci est une histoire vraie. Elle n’est pas arrivée aux protagonistes de ce film, mais cela aurait pu". Le Nid familial décrit la pauvreté qui constitue le quotidien de la classe moyenne hongroise. "A Budapest on ne peut faire qu’une chose à la fois. Si on s’amuse on ne mange pas et on ne s’habille pas" entend-on. C’est la difficulté pour se nourrir, les maigres pensions et salaires qui ne parviennent pas à faire vivre correctement des familles ouvrières. L’omniprésence du régime communiste est sensible via la télévision, ses spots et ses informations. La pièce confinée où doit vivre la famille, sans espoir d’en échapper, est le reflet d’une Hongrie totalitaire dont les habitants ne peuvent partir et où chacun vit sous le regard du voisin. Les amants, en quête d’un chez-eux, combattent inlassablement une bureaucratie bornée et déficiente, dont les rouages absurdes sont décortiqués avec un certain humour. La première période de la carrière de Béla Tarr est dans cette veine réaliste et politique, avec L’Outsider (1980) et Rapports préfabriqués (1982).

L’homme y souffre d’un malaise social qui disloque les liens entre les individus, les broie et les détruits. Pourtant la pauvreté et les dysfonctionnements du régime ne peuvent expliquer tous les drames qui se jouent, l’alcoolisme, les tromperies, jusqu’au viol même. Il y a quelque chose de plus profondément ancré qui pousse l’être humain à se détruire et détruire les autres. Béla Tarr va approfondir cette voie dans son œuvre à venir, les tourments de ses personnages deviendront métaphysiques et la solitude ontologique. Alors que dans Le Nid familial Belà Tarr utilise des lieux fermés, à partir de Damnation (Kárhozat, 1987) il va filmer les grandes étendues de son pays et montrer que la dislocation des liens entre les humains n’est pas le seul fait de leur environnement social mais une brisure plus profonde encore. En ouvrant l’espace au maximum, la donne reste la même. Alors que le communisme s’est effondré, le mal-être subsiste toujours dans la population.

La force de l’œuvre de Tarr est d’inscrire profondément ses personnages dans leur environnement, de filmer leur rapport au monde. Le Nid familial ne propose encore qu’une ébauche de ce qu’offrira plus tard le cinéaste. Formellement, le film est à mille lieux de la beauté esthétique de ses dernières œuvres. Sa construction est classique (toutes proportions gardées !), alors qu’au fil des films Tarr ne va plus filmer que des instants de vie, se détacher du narratif. Moralement, il est également moins absolu dans sa noirceur. Il y a du désespoir mais aussi des promesses d’avenir, du moins en apparence. Il y a une scène de fête foraine où les amoureux rient enfin, des paroles gorgées d’espoir qui closent le film. Mais chez Tarr, après les tours de manège on vomit. Et lorsque la musique se répand en refrains pop vantant les lendemains qui chantent, que les amants rient sur les nacelles, on sent que cette gaieté est factice, jouée. Lorsque Laci chuchote à l’oeille d’Irèn que tout va s’arranger et qu’immédiatement après une chanson rock reprend le refrain officiel du « tout-va-bien », on ne peut que douter de la sincérité de cet espoir échangé.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 26 juin 2006