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Critique de film

L'histoire

Le redoutable producteur américain Jeremy Prokosch (Jack Palance) engage le scénariste français Paul Javal (Michel Piccoli) pour retoucher l’adaptation de L’odyssée que Fritz Lang (lui-même !) tourne à Cinecittà. Javal et sa femme Camille (Brigitte Bardot) se rendent au studio, et font la connaissance de Lang et de Prokosch. Le cinéaste et son producteur n’ont pas l’air de partager la même conception du cinéma. Par ailleurs Camille semble taper dans l’œil de Prokosch…

Analyse et critique

Comment appréhender un tel film aujourd’hui ?

Tout, ou presque, a semble-t-il été dit et écrit sur ce monument incontournable du cinéma français, mondial et – tant qu’on y’est – universel. Y compris, peut être, les modestes lignes qui vont suivre. Gloses d’universitaires confirmés, critiques délirantes d’adversaires acharnés ou de thuriféraires convaincus, sans compter les clins d’œil cinéphiliques et les hommages appuyés de quelques cinéastes admiratifs. Pourtant, impassible, le film résiste à ce déluge de commentaires périphériques. Il continue à fasciner ou à rebuter – parfois les deux en même temps – les nouvelles générations de cinéphiles.

Il faut dire que dès les premières secondes, le spectateur est convié à un voyage au cœur même du cinéma. Et si Le Mépris constituait une sorte d’amorce aux futures Histoire(s) du cinéma godardiennes ? Après tout, avec Le Mépris Godard convoque deux conceptions du cinéma sinon antagonistes, du moins distinctes, et les fait coexister par le truchement d’une mise en abyme, d’un film dans le film (en l’occurrence une adaptation de L’odyssée par un cinéaste allemand "hollywoodien" en fin de carrière).

A ma gauche donc : un transfuge de la série B américaine (l’excellent Jack Palance) – Fritz Lang (en personne…ou plutôt déifié par la caméra de Godard !), Hollywood, Cinecittà, et la figure tutélaire d’Homère.

A ma droite : un couple plongé en pleine crise existentielle, Godard, lui-même, en assistant de Lang, Coutard en chef opérateur, et l’esprit d’André Bazin.

A ma gauche donc : le cinéma dit "classique".

A ma droite : le cinéma dit "moderne".

Avec Le Mépris Godard ose précipiter le couple en crise du Voyage en Italie de Rossellini dans une intrigue à la Mankiewicz (au hasard, La Comtesse aux pieds nus).


Nous sommes en 1963, depuis quelques années déjà, aux quatre coins de la planète, des jeunes cinéastes s’affranchissent du diktat narratif hollywoodien, hérité en partie de La poétique aristotélicienne. C’est toute une conception du monde qui vole en éclat. On peut voir dans le classicisme un cinéma du cosmos, une représentation du monde comme territoire ordonné, hiérarchisé, où l’on distingue le vrai du faux, le bien du mal, et où les personnages vivent en harmonie avec le milieu dans lequel ils évoluent etc. C’est le monde de Ford, du western classique, celui d’Ulysse aussi, celui-là même que le cinéaste interprété par Lang tente de reconstituer tout au long du film. Par opposition, le cinéma moderne est celui du chaos. Les frontières s’estompent entre le bien et le mal, le vrai et le faux, et, surtout, les personnages semblent confrontés à un monde devenu indéchiffrable.

C’est cette opposition classique/moderne qui structure le film de Godard.



Le couple Paul/Camille, éminemment moderne, constitue par exemple le pendant moderne du couple mythologique Ulysse/Pénélope, personnages principaux de L’odyssée langienne. Semblables aux figures antonioniennes pour lesquelles Françoise Sagan forgea la notion – désormais galvaudée – "d’incommunicabilité", Paul et Camille sont séparés par un abîme infranchissable. Ils arpentent un monde en ruines abandonné des dieux.

Figure centrale du film, Lang incarne justement un Dieu agonisant qui a fait son temps. Il faut le voir ainsi déambuler dans les décors désertés de Cinecittà, pour mesurer à quel point Le Mépris est un film mélancolique.

Godard lui-même n’échappe pas à cette dichotomie classique/moderne. Lui qui, en tant que critique, a chanté les louanges des pères du classicisme hollywoodien, n’ignore pas qu’une page vient de se tourner. Le voici tout de même partagé entre l’admiration qu’il porte à Lang – et qui se vérifie dans les plans qu’il compose littéralement autour de lui - et sa volonté de fonder un cinéma en phase avec les préoccupations de son époque. Or l’heure est aux constats. Ainsi si Le Mépris n’a pas la valeur de manifeste de la modernité (comme a pu l’être A bout de souffle, par exemple) il s’impose d’emblée comme un état des lieux de ce jeune cinéma. Il dresse un premier bilan, pose quelques questions essentielles (Qu’est-ce que faire un film en 1963 ?), règle quelques comptes (notamment avec LA figure du producteur hollywoodien aux dents longues).

Aujourd’hui bien sûr la question cinéma classique/cinéma moderne ne se pose plus en ces termes. Le cinéma mainstream a récupéré faux-raccords, et montage "cérébral". Quelqu’un comme Soderbergh peut, par exemple, disloquer sa narration à la manière du Resnais de Je t’aime, je t’aime, sans subir les foudres du public (voir L’anglais).Mais en 1963, sous les apparats d’une superproduction classique, un cinéaste osait interroger le devenir de son art en invitant à la fois, Antonioni et Minelli, Welles et Rossellini, Bardot et Lang…

Du Mépris on a souvent dit qu’il s’agissait de l’œuvre la plus classique de Godard. Pourquoi pas après tout ? Mais n’oublions pas que pour beaucoup, il reste avant tout un classique… du cinéma moderne ! Cette apparente contradiction explique en partie pourquoi Le Mépris constitue toujours, quarante ans après sa sortie, un film de référence(s).

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR: CARLOTTA

DATE DE SORTIE : 20 NOVEMBRE 2013

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