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Critique de film
Le film

Le Mauvais chemin

(La Viaccia)

L'histoire

En 1890, Amerigo, jeune homme rangé, quitte la ferme paternelle pour venir travailler à Florence dans le magasin de vins de son oncle. Il s'aperçoit que ce dernier mène une vie de débauché, à la merci de Beppa, sa maitresse, et qu'ils ont un fils illégitime. Amerigo tombe fou amoureux de Bianca, une fille de mœurs légères, mais son oncle le renvoie à la ferme quand il le surprend en train de le voler.

Analyse et critique

La Viaccia est le film de la rupture pour Mauro Bolognini, celui par lequel s’affirment les touches de raffinement, de tragédie et de romanesque qu'on lui connaîtra dans ses grandes œuvres des années à venir. Jusque-là, il s'était imposé dans les années cinquante par des comédies inoffensives avant d'aligner plusieurs réussites importantes néanmoins très imprégnées de la personnalité de son prestigieux scénariste Pier Paolo Pasolini - le temps de trois films avec Les Garçons (1959), Le Bel Antonio (1960) et Ca s’est passé à Rome (1960). La Viaccia impose donc sur tous les points la véritable marque du réalisateur qui se caractérise par l'attirance pour la grande adaptation littéraire (ici d'un roman de Mario Pratesi), le film en costumes, la reconstitution d'inspiration picturale et le grand mélodrame.

La personnalité de Bolognini ne se résume pas à ce simple apparat puisque les grands thèmes et la construction de La Viaccia annoncent déjà son Bubu de Montparnasse (1961) dans la perte d'illusion du héros incarné par Jean-Paul Belmondo, le pouvoir de l'argent et l'univers de la prostitution. La Viaccia, c'est un une étendue de terrain fermier dont les membres d'une famille se disputent l'héritage. D'emblée, la notion de richesse et de possession domine tous les autres sentiments lors d'une séquence sordide où le patriarche meurt (sans rien laisser aux siens) alors que ses enfants se préoccupent plus de la distribution de ses biens que de l'accompagner dans ses derniers instants. Le rugueux père de famille paysan joué par Pietro Germi envoie donc son fils à la ville pour travailler chez son oncle qui a racheté le domaine, et ainsi s'attirer ses faveurs pour la famille lorsque viendra à son tour le moment de léguer. Belmondo est finalement le seul personnage désintéressé et sans calcul du film, obéissant constamment à son cœur pour le meilleur et pour le pire.

Tombé sous le charme de la prostituée Bianca (Claudia Cardinale), il va tout lui sacrifier : sa fierté, sa situation et cette fameuse possibilité d'héritage. Bianca est, quant à elle, plus ambigüe puisque bien que réellement amoureuse de lui, elle fonctionne également selon les mêmes préceptes matérialistes (soit l'exact inverse de Bubu de Montparnasse où l'homme poussait l'héroïne amoureuse sur le trottoir) et qui oscille durant tout le film entre la tentation d'un ailleurs avec Amerigo et la possibilité de conserver sa rentable mais sordide situation. Belmondo et Cardinale forment un couple magnifique, dont Bolognini capte l'alchimie avec brio par son formalisme (cadrage splendide, superbe photo de Leonida Barboni) qui accentue encore la touche charnelle de leur scène commune. C'est aussi la première collaboration entre le décorateur Piero Tosi (habitué de Luchino Visconti) et Mauro Bolognini sur un film à teneur historique et le résultat est époustouflant de bout en bout. Les visions de cette Florence grisâtre, austère et majestueuse à la fois offrent quelques moments somptueux, notamment la première rencontre entre Belmondo et Cardinale sous la pluie. Le luxe un peu vulgaire de la maison close a également quelque chose de captivant, surtout quand il s'oppose aux sentiments purs échangés par notre couple et formant ainsi un obstacle symbolique et sous-jacent à leur union.

Mauro Bolognini affiche donc déjà une belle aisance et un sens de la dramaturgie certain qu'il ne cessera d'affiner par la suite. Après un film dans l'ensemble plutôt en retenue laissant émerger quelques éclats, les vingt dernières minutes passent par toutes sortes de sentiments contradictoires pour Amerigo dans un crescendo puissant annonçant une conclusion parfaite de mélancolie. En 1976, le cinéaste signera avec L’Héritage une sorte de jumeau inversé et pessimiste de La Viaccia, dont il partage le postulat (un drame familial autour d’un héritage) et la période historique, tout en se délestant de tout romanesque pour dresser un constat plus amer sur la nature humaine. C’est donc un Bolognini portant un point de vue encore lumineux sur le monde que donne à voir La Viaccia, film de l’émancipation.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 6 novembre 2019