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Critique de film
Le film

Le Masque de Dimitrios

(The Mask of Dimitrios)

Partenariat

L'histoire

Dimitrios est un criminel retrouvé assassiné sur une plage d’Istanbul. Un écrivain de romans policiers en villégiature se prend de passion pour ce mystère et tente de rassembler des éléments d’enquête à travers toute une partie de l’Europe. Il ne cesse de rencontrer des personnes peu recommandables qui ont croisé le chemin de Dimitrios, souvent pour leur malheur. L’écrivain est bientôt rejoint dans son périple par un certain Mr. Peters qui semblait bien connaître le défunt. Mais les raisons de ce dernier sont obscures...

Analyse et critique

Alors qu’il pratique une ascension régulière depuis 1941, le Film noir connait enfin son plein essor à partir de 1944. (1) Une année de forte activité pour le genre, puisqu’il verra apparaitre sur les écrans des films aussi remarquables et remarqués que Assurance sur la mort de Billy Wilder (chez Paramount), Espions sur la Tamise et La Femme au portrait de Fritz Lang (respectivement chez Paramount et la RKO), Laura d’Otto Preminger (chez 20th Century Fox), Phantom Lady de Robert Siodmak (chez Universal) ou encore Adieu, ma jolie d’Edward Dmytryk (chez RKO). Les studios ont tous conscience de l’exceptionnel vivier de films que peut représenter ce genre malin, subversif, et permettant de braver le code Hays par de nombreux atours audacieux. (2) Le Film noir permet une évolution des techniques, narratives comme plastiques, et opte pour une démarche souvent incongrue, navigant dans les eaux incertaines d’un cinéma brutal, violent, sombre et psychanalytique à la fois. L’âme humaine y est pervertie, souvent obligée de se débattre au sein d’un cataclysme mental rivalisant avec les règles établies d’une société bienpensante pourrie de l’intérieur, la plupart du temps viciée par des convenances sans réelle profondeur affective. L’être humain s’y révèle autre et, quelque part, vrai. Surtout en cette période troublée, pour ne pas dire chaotique, de la Deuxième guerre mondiale, de laquelle émergera une pensée détruite, et dont la reconstruction se fera par de douloureuses remises en question. Le Film noir saura en transmettre les interrogations et opter pour un difficile équilibre entre les forces obscures qui dominent le monde. Le contexte prédomine toujours à l’œuvre, et le Film noir fait indubitablement partie des genres cinématographiques les plus équivoques dès lors que la société recherche son nouveau centre, sans non plus délaisser la question fondamentale taraudant tout esprit s’interrogeant à propos de son univers social et politique, à savoir : que valons-nous ? que sommes-nous prêts à faire sous certaines conditions et dans certaines situations ?

Il s’agit là en quelque sorte de l’un des éléments constitutifs de ce fameux Masque de Dimitrios, œuvre noire un peu tombée dans l’oubli avec les années, forcément incapable de rivaliser avec les opus précédemment cités pour cette même année 1944. Mais un film assez fort qui, s’il manque de subtilité, laisse néanmoins percevoir un monde sombre et dépressif, sous couvert d’humour noir et de recherche romanesque. Le Masque de Dimitrios confronte un banal mais populaire écrivain de romans criminels à une enquête remontant le fil des origines d’un meurtrier retrouvé assassiné sur une plage. Un meurtrier bien connu des polices et autres gangs mafieux de l’Europe Centrale, au cœur des années 1920, entre deux guerres. Dans le portrait qui est fait de lui, Dimitrios est un prestidigitateur du crime, un minable charognard vivant sur le dos d’un monde en pleine reconstruction. Reconstruction par ailleurs sabordée par l’atmosphère générale, décrivant un monde prêt à passer au deuxième acte majeur de son autodestruction, puisque l’action du film prend place en 1938, alors même que l’Europe s’apprête à entrer en guerre. Aucune des deux guerres mondiales n’est par ailleurs mentionnée dans le récit, ni celle passée, ni celle envisageable à venir et faisant pourtant rage lors de la production de cette œuvre. Ce qui laisse au film une marge de manœuvre assez habile, puisqu’il expose un monde déprimant et lardé de forfaits criminels donnant à voir l’espèce humaine sous un jour peu reluisant. Et Dimitrios en est le parangon, le Mabuse obsessionnel et mesquin, arnaqueur à la petite semaine, lancé à la poursuite du gain de façon dépassionnée mais totalement intéressée. Dimitrios, c’est la gangrène européenne cupide incapable de se reformer autour d’une cicatrisation déjà guettée par les vautours de tous horizons. Un assassin et voleur que l’on suit de flash-back en flash-back, et qui prend un tour charismatique assez impressionnant sous les coups de boutoir de récits à la première personne édifiant donc inévitablement sa légende. Or, dès l’instant où les masques tombent, en l’occurrence celui de Dimitrios, que découvre-t-on d’autre qu’une silhouette vieillissante, usée par ses forfaits, tombant en disgrâce dans une ultime tentative de meurtre brouillonne et désespérée, destinée à lui permettre de fuir une nouvelle fois son passé ?

Au milieu des ruines de la conscience, ruines que ne manque pas de souligner le ventripotent personnage de Mr. Peters quand il déclare régulièrement que le monde manque de bonté (référence d’ailleurs explicité au conflit mondial en cours), se dressent quelques personnages ambigus qui se montrent en définitive autres que ce qu’ils semblaient être au départ. Mr. Peters traverse ainsi le film en parfait criminel revanchard, tenu par l’appât du gain, prêt à engloutir un million de francs en retrouvant Dimitrios et en les lui extorquant. La séquence durant laquelle il enlève l’enrobage cachant les fameux billets de mille francs ne manque pas de souligner son évidente parenté avec celle, plus symbolique, du Faucon maltais de John Huston, et dans lequel le même acteur (Sydney Greenstreet) découvrait littéralement le fameux faucon de Malte (en réalité faux) sous un œil dévoreur et passionnel. De ces deux séquences analogues ressortent le mensonge qui enveloppe les rêves et leur vacuité la plus extrême. Comme le découvre ici lui-même le personnage, Mr. Peters n’était pas venu chercher fortune, mais bien en réalité assouvir une vengeance libératrice en forme de justice divine destinée à débarrasser le monde de cette immondice que représente Dimitrios. Il découvre la véritable teneur de sa quête, acte faisant, et jette du haut d’un escalier quelques billets décidément bien insignifiants. Blessé mais enfin libéré d’un terrible fardeau, Mr. Peters est bien le personnage le plus étonnant du film, sous les traits d’un Greenstreet encore une fois jubilatoire. Sa prestation, sans être sa plus forte, confirme pourtant l’aura de son talent. Face à lui, le personnage de l’écrivain incarné par Peter Lorre, faux héros du récit, parait plus terne, pour ne pas dire en-dessous du talent génial que peut déployer habituellement l’acteur. Pourtant le personnage requiert un certain recul, façonné par l’humour et la naïveté qui, dans les dernières minutes du film, prennent un tour différent. La candeur laisse place à l’indignation et, le temps d’une violente empoignade, à la fureur. Dimitrios catalyse les sentiments d’injustice, de trahison, de violence perverse et donc de dégoût que tous les autres personnages peuvent éprouver. Comme le fait clairement comprendre le personnage interprété par Peter Lorre à l’écran, même les plus pacifistes se doivent parfois de faire preuve de brutalité et de violence pour maintenir un équilibre.

Le Masque de Dimitrios, un titre effectuant une assez claire analogie avec Le Faucon maltais, concentre ses efforts thématiques autour du faux-semblant qui s’ignore, de la réalité sous-jacente d’une sphère européenne glacée par la perfidie, mélangeant le mythe (au travers des récits véhiculés par quelques points de vue personnels permettant de se faire une opinion à propos de Dimitrios) et le réel (le crime, la violence, la bestialité, l’avidité) en un tout débouchant sur une vision du monde pessimiste, à peine tempérée par un éclat final de lucidité, à défaut d’espoir. Jean Negulesco exécute un efficace travail de mise en scène, profitant de l’habituelle vivacité du style Warner, même si celle-ci s’avère moins flagrante en ces lieux. Montage vigoureux, cadre solide, profondeur de champ intéressante, noir et blanc évidemment soigné. On aurait cependant aimé que le réalisateur se distingue un peu plus, alors qu'il livre finalement un travail très carré mais sans grande personnalité. Manquent ensuite un rythme plus soutenu (les premières minutes sont laborieuses) et une meilleure écriture des personnages ainsi que de leur implication dans les différentes situations. Les liens manquent également de fluidité, car l’on passe d’une grande ville européenne à l’autre sans toujours y procéder de façon percutante, et le personnage de l’écrivain n’est pas toujours bien servi. Il suffit pour s’en convaincre d’observer avec quelle nonchalance le héros se dit « capté » par ce destin, « obsédé » par sa nouvelle quête de vérité. La chose intervient trop facilement, sans grande passion. A l’inverse, il est utile de rappeler que cet écrivain est décrit comme une sorte d’épicurien tranquille, sans conviction morale importante, concerné par son petit calme personnel, dévoué à une existence de romans policiers visiblement populaires mais un brin creux. L’auteur est à ce titre un personnage un peu vain, et qui ne comprend que trop tard l’épaisseur de l’aventure à laquelle il s’est retrouvé mêlé. C’est en tout cas un grand plaisir que de pouvoir apprécier le duo Lorre / Greenstreet encore à l’œuvre. Les deux hommes ont régulièrement joué ensemble pour le compte de la Warner Bros., notamment dans un Faucon maltais qui leur offrait des seconds rôles inoubliables. Le Masque de Dimitrios est cependant le premier des trois films dans lesquels ils partageront la vedette, mais pas le meilleur. On pourra largement lui préférer Le Verdict, superbe thriller démentiel sur le milieu de la justice, extrêmement bien réalisé par Don Siegel, et dont le rebondissement final laisse apparaitre un discours puissant et nuancé. On soulignera également la performance impeccable de Zachary Scott en Dimitrios. Le reste de la distribution relève également du sans-faute, souvent dirigée avec talent.

Le Masque de Dimitrios ne restera pas une date essentielle du Film noir, mais tout au moins l’un de ses très nombreux et très dignes représentants. Bénéficiant d’un postulat de départ solide, quoique n’évitant pas toujours les mécanismes faciles des rebondissements un brin prévisibles, le film parvient à se hisser à un excellent niveau de suspense et d’originalité, s’octroyant en outre le luxe de soigner ses récits à la première personne, certes simples, mais au moins convaincants. Un très solide Noir, doublé d’un démarrage énergique pour Jean Negulesco, dont la carrière verra passer quelques films palpitants, à commencer par d’autres exercices du genre tels que Three Strangers ou encore Nobody Lives Forever.

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(1) Voir la chronique de Adieu ma jolie, réalisé par Edward Dmytryk en 1944.
(2) Voir la chronique du Petit César, réalisé par Mervyn LeRoy en 1931.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 2 janvier 2015