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Critique de film

L'histoire

Sir Barton sait enfin où se trouvent les trésors de Gengis Khan. Nayland Smith, qui appartient aux services secrets de Grande-Bretagne, lui demande de ramener en Angleterre les artefacts en question. En effet, le terrible docteur Fu Manchu ne désire qu’une seule chose : s’emparer du masque et de l’épée de Gengis Khan afin de conquérir le monde. Mais Sir Barton est bientôt enlevé par des individus armés. Smith part alors en expédition, avec la fille de Barton et le fiancé de celle-ci, pour mettre la main en premier sur les objets tant convoités. Mais Fu Manchu a plus d’un tour dans son sac, préparant d’horribles pièges au petit groupe...

Analyse et critique

En cette fin d’année 1932, Boris Karloff est une immense star. Ses prestations dans Frankenstein et The Old Dark House ont beaucoup impressionné le public, et ce dernier attend ses prochains films avec impatience. Parallèlement, la Universal doit faire face à la rude compétition instaurée par d’autres maisons de production en terme de cinéma d’épouvante. Les succès de White Zombie (Halperin Production) et de Doctor X (Warner Bros.) en sont les preuves indubitables. En concurrent avisé, c’est la MGM qui va frapper le plus fort en cette année de forte activité. Désireuse de battre la Universal sur son propre terrain, et cela malgré l’échec public du Freaks de Tod Browning en début d’année (une œuvre réaliste beaucoup trop éloignée des standards horrifiques de l’époque), la célèbre maison de production au lion rugissant va réussir à débaucher Boris Karloff pour produire un film fantastique à gros budget. Ce fut un coup de maître, car The Mask of Fu Manchu bénéficia d’un très gros succès commercial. Il semble que les diverses compagnies cinématographiques s’attaquant au genre fantastique à l’époque aient parfaitement compris que la Universal avait créé un style unique et inimitable. C’est pour cela qu’après le déferlement d’action proposé par The Most Dangerous Game (savant mélange d’atmosphère propre à la Universal et de trouvailles originales qui n’appartiennent qu’à la RKO, productrice du film), la MGM révéla avec force qu’on pouvait utiliser d’autres pistes pour réinventer le genre. En effet, The Mask of Fu Manchu va prendre à contrario toutes les productions adjacentes de l’époque : absence d’atmosphère gothique, de châteaux froids et ombrageux, ainsi que de méchants à l’accent est-européen.

Dès l’ouverture du film, le spectateur est plongé au sein d’une ambiance exotique et pernicieuse. Espions orientaux cachés dans des sarcophages, enlèvement d’un chercheur en antiquités, expédition dangereuse en Asie et temple sous-terrain truffé d’or et de pièges. En moins d’un quart d’heure, les conventions filmiques instaurées par Dracula, Frankenstein et Murders in the Rue Morgue volent en éclat. Place à l’aventure, aux assassinats et à la chaleur moite de la nature locale. The Mask of Fu Manchu se montre moderne, parfois violent de manière inattendue, plastiquement très beau et assez rythmé. Construisant son récit grâce à de nombreuses idées propres aux sérials, le film propose un déluge de rebondissements que l’on reverra dans pléthore d’autres œuvres célèbres : les salles des tortures dont se souviendra la Universal (on retrouvera certains de ces pièges vicieux dans The Raven de Lew Landers), les aventuriers armés et coiffés de bodegons coloniaux,faisant face aux danger (à l’image du futur trio d’aventuriers de Gunga Din de George Stevens), les quelques plans sur des araignées grouillantes et des serpents fuyants (tout comme dans Les Aventuriers de l’Arche perdue de Steven Spielberg)... De surcroit, le scénario et l’imagerie déployés par le film semblent trouver écho dans Indiana Jones et le Temple maudit de Steven Spielberg. Tueurs menaçants frappant au cœur de la nuit, galeries sous-terraines escarpées formant des grottes, rassemblement des foules en vue d’une cérémonie de sacrifice, héros possédé par un sérum qu’il a ingéré et grand manitou coiffé d’un couvre-chef très typé renvoient à la quasi-totalité des images les plus mémorables du film de Spielberg.

Le réalisateur Charles Brabin accomplit un travail de solide technicien. Plutôt que de privilégier le mouvement, largement employé notamment dans The Most Dangerous Game, Brabin dispose régulièrement plusieurs suites de plans fixes forts bien montés, au cadre toujours bien conçu et au timing irréprochable, garantissant le spectaculaire dans la majorité des scènes de bravoure. Les très nombreux décors y sont souvent célébrés avec goût. Le laboratoire de Fu Manchu, la salle d’opérations, les diverses chambres des tortures (dont les plus mémorables demeurent la fosse aux crocodiles et la salle aux murs de pics qui se rejoignent), les escaliers blancs et vierges sur fond gris (sur lesquels l’un des héros grimpe à toute vitesse), les couloirs sombres et les immenses salles richement décorées cachent tour à tour des sols qui se dérobent, des passages secrets et des trésors enfouis. La surabondance complètement maîtrisée de ces décors splendides, ainsi que la très belle photographie, suffisent amplement à ranger The Mask of Fu Manchu parmi les plus mémorables pépites visuelles du genre. Pour finir, et de façon à montrer une fois pour toutes que la Universal n’est pas la seule firme à savoir procéder ainsi, les effets spéciaux se répandent en d’extravagantes apparitions, multipliant les éclairs d’électricité et animant ponctuellement une statue vers la fin du film. Selon l’expression consacrée, le spectateur en prend donc plein les yeux.

En revanche, l’équipe d’acteurs parvient difficilement à exister au sein de ce déchainement graphique. Karen Morley interprète un personnage féminin sans épaisseur et peu avare en naïveté. Charles Starrett y est le jeune intrépide amoureux, et ses larges épaules lui donnent davantage de contenance physique que psychologique. Incarnant la fille de Fu Manchu, Myrna Loy vient néanmoins ajouter un peu de piment à la distribution, en s’affichant comme un pendant pervers de l’héroïne traditionnelle. Malgré son âge avancé, Lewis Stone apparait crédible en agent secret au service de Sa Majesté. Sa prestation, fonceuse et dynamique, en fait un personnage attractif. En savant asiatique démoniaque, Boris Karloff embrase naturellement le film de sa prestance monstrueuse. Ses répliques menaçantes et les dialogues auxquels il participe laissent bien peu de poids aux autres acteurs. Remarquable jusque dans sa mort, pourtant dérisoire et filmée avec précipitation, Karloff incarne un personnage étonnement baroque, au sadisme relevé et sentencieux, qu’une petite moustache vient rendre plus effrayant encore dans sa folie assoiffée de conquête et de destruction. Rouage principal d’un scénario vif, quoique fort simpliste, et n’évitant d’ailleurs pas les nombreux écueils racistes inhérents à certaines productions MGM "exotiques" durant ces années-là, le docteur Fu Manchu est l’un des plus célèbres monstres du bestiaire des années 1930. Son visage déformé par le reflet d’une lampe de laboratoire, brillant sous les feux de l’électricité, fait par ailleurs définitivement partie des topoï du genre.

Racé mais sans profondeur, trépidant mais parfois un peu trop verbeux, The Mask of Fu Manchu étincelle et fascine, en dépit de sa vision étroite d’un Extrême-Orient fantasmé comme la terre dangereuse et démoniaque qu’elle a toujours été dans les romans de Sax Rohmer. Tout cela en fonde paradoxalement la magie comme la limite des mentalités d’une époque heureusement révolue.

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