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Critique de film
Le film

Le Manuscrit trouvé à Saragosse

(Rekopis znaleziony w Saragossie)


L'histoire

Le jeune Alfonse Von Worden, capitaine au service du Roi d’Espagne, doit se rendre à Madrid. Dans une auberge, il fait la rencontre de deux étranges jeunes femmes, Emina et Zibelda. Elles lui font une révélation : il est promis à un destin de grand seigneur mais il devra d’abord se soumettre à une série d’épreuves pour prouver son courage. La frontière entre les rêves et la réalité commence alors à se briser entraînant Alfonse Von Worden dans une série d’aventures toutes plus surprenantes les unes que les autres…

Analyse et critique

Cela commence en 1797, lorsqu'un comte polonais - Jan Potocki - publie en langue française un étrange roman à tiroirs nommé Le Manuscrit Trouvé à Saragosse... Cet homme à la vie tumultueuse – tel un aventurier, il parcourra l’Europe et la Russie, pratiquant plusieurs métiers, multipliant les femmes et semant les enfants – s’inspira de ces diverses rencontres et des nombreuses histoires qu’on lui raconta pour écrire son fameux livre.

Le Manuscrit Trouvé à Saragosse relate ainsi, dans un seul et même mouvement, plus de cent histoires différentes : histoires de pirates, de bandits, de guerres, récits semi- autobiographiques, légendes surnaturelles… Potocki, lui, se suicidera en 1815 à l’aide d’une balle d’argent dans la tête ; balle qu’il avait pris soin de faire bénir par un prêtre ! Et son manuscrit – livre total, incroyable mélange de modernité et de culture populaire - fera désormais l’objet d’un culte de plus en plus grandissant…

L’histoire se poursuit 150 ans plus tard lorsqu’un cinéaste polonais – Wojciech Has – décide de se lancer dans l’adaptation évidement impossible du manuscrit. Il y parvient pourtant, et c’est en 1965 que le film sort sur les écrans. Mais jugé trop long, Le Manuscrit Trouvé à Saragosse est amputé de presque 30 minutes pour sa courte exploitation américaine (le métrage passe de 180 à 152 minutes). Ainsi charcuté le film devient bancal et paraît trop farfelu. D’autres coupes sont alors effectuées (surtout dans la deuxième partie) et Le Manuscrit Trouvé à Saragosse de devenir Adentures of the Nobleman, un film de 120 minutes !

Pourtant, quelques rares personnes découvrent la version de 152 minutes, et s’en trouvent marquées à tout jamais. Parmi eux : Jerry Garcia, futur membre des Grateful Dead. Il n’hésitera par ailleurs jamais à rendre hommage au film de Has, soulignant l’influence considérable que ce dernier avait eue sur sa musique. Et c’est au début des années 90 qu’il se mettra (avec l’aide de la Pacific Film Archive) en quête du Saint Graal : la fameuse version de 180 minutes. L’histoire du Manuscrit Trouvé à Saragosse est loin d’être terminée…

Ironie du sort (et encore une histoire pour le manuscrit…), c’est le lendemain de la mort du guitariste que Pacific Film met la main sur la version longue. Désillusion : il s’agit là de la version de 152 minutes ! Plus tard, il s’avérera que Wocjiech Has a précieusement gardé une copie de sa version longue mais la restauration de son matériel semble malheureusement trop coûteuse. C’est alors que Saint Martin Scorsese entre en scène et décide de financer cette entreprise d’exhumation…

1997, soit tout juste 200 ans après la parution du livre de Potocki… Le film, présenté par Martin Scorsese et Francis Ford Coppola, ressort dans le circuit des salles arts et essais d’Amérique. C’est un triomphe critique…

1797, 1815, 1965, 1997… Les histoires entourant la conception du Manuscrit Trouvé à Saragosse sont presque aussi tortueuses que les histoires du film lui-même. Renforçant ainsi son caractère fascinant et le vertige que l’on est en droit de ressentir à sa vision. Car si Le Manuscrit Trouvé à Saragosse est bel et bien un film unique, il n’en est pas pour autant une bizarrerie bis réservée à une poignée d’allumés. Non, c’est un véritable grand film qui allie la puissance visuelle et universelle des meilleurs films de Kurosawa aux audaces narratives d’un Bunuel (Don Luis n’a d’ailleurs jamais caché sa profonde admiration pour ce film allant jusqu’à le citer dans son autobiographie : "J’ai vu ce film trois fois. Ce qui, dans mon cas, est absolument exceptionnel"). C’est simple, à la première vision, on se demande comment une telle œuvre n’a jamais pu dépasser son statut culte pour accéder au titre de classique incontournable ! Le Manuscrit Trouvé à Saragosse c’est littéralement le mythe du chef d’œuvre inconnu qui prend forme sous nos yeux ahuris… Comment alors expliquer la joie de découvrir un tel film et la passion que l’on peut mettre à le faire découvrir ? Comment définir en quelques mots la puissance d’une œuvre à la fois si complexe dans sa structure et si simple dans son évidente beauté ?


Le Manuscrit Trouvé à Saragosse fait partie de ces rares films monde qui semble posséder ses propres lois et fonctionne de manière autonome. Empruntant aussi bien aux films fantastiques qu’aux films d’aventures, et même au Vaudeville, s’inspirant des expériences scénaristiques avant-gardistes de l’époque tout en abordant des genres populaires dans une forme classique, le film de Has trouve, malgré tout, une cohérence qui semble relevée du tour de force tant le récit est foisonnant (c’est le moins que l’on puisse dire !). Loin de ressembler à un film à Sketchs, Le Manuscrit Trouvé à Saragosse est sauvé du n’importe quoi qui le guette à chaque instant, par la rigueur absolue du filmage (l’auberge où se retrouve plusieurs fois Von Worden est toujours introduite avec le même plan, seul quelques éléments dans le cadre changent, pour signifier un autre degré de réalité ou d’histoire…) et la construction quasi-mathématique de son scénario. Si le film est absolument impossible à résumer (tout du moins après une première vision) il ne semble jamais pour autant illisible : le fil conducteur qui relie les histoires entre elles est tortueux mais miraculeusement limpide. Le spectateur n’est donc jamais largué et ressent au contraire une jubilation de tous les instants face à ce spectacle labyrinthique et infiniment ludique. Les multiples récits s’enchaînent à vitesse grand V, les protagonistes de chaque histoire ne cessent de se croiser et de se recroiser (surveillez bien les arrières-plans et tendez l’oreille…), le ton passe de franchement drôle à franchement inquiétant… Bref, un véritable film de fou orchestré par un savant et un esthète.

Cette version de trois heures (ce n’est jamais long) se compose en deux parties bien distinctes et équilibrées (1h30 chacune). La première se structure de la manière suivante : deux soldats trouvent un manuscrit dans lequel on raconte l’histoire de Alfonse Von Worden. Ce dernier vit une aventure picaresque où il multiplie les rencontres étranges et semble envoûté par une force mystérieuse qui décuple la portée onirique de ses expériences (tel épisode s’avère être un rêve mais à partir de quel moment a-il rêvé ?). Tout cela jusqu’à ce qu’il trouve lui-même un manuscrit dans lequel on raconte sa propre histoire…

La deuxième partie narre la rencontre de Von Worden avec un gitan nommé Avadoro, peu avare en récits étranges. Le gitan raconte donc, jusqu’à ce que ses histoires finissent par atteindre des niveaux narratifs proprement hallucinants, le le récit se trouvant ainsi enfoncé à un moment sous 6 degrés différents !

1. L’histoire des deux soldats ayant trouvés le manuscrit…
2. L’histoire de Von Worden…
3. Les histoires du Gitan dont l’une d’elles met en scène…
4. Lopez Suarez qui elle-même raconte l’histoire de…
5. Don Roque qui à un moment narre l’étrange aventure de…
6. Fraquista !

Cette deuxième partie qui abandonne pour un temps son personnage principal (fil conducteur du film) n’est en rien gratuite. Les récits du gitan Avadoro semblent en effet faire écho aux aventures que vient de vivre le jeune Von Worden. Ainsi, certains lieux, personnages ou signes se répondent d’une partie à l’autre. Si bien que la frontière séparant la fiction de la réalité devient de plus en plus floue.

C’est que Le Manuscrit Trouvé à Saragosse est avant tout un récit initiatique. Il s’agit là de mettre Von Worden à l’épreuve en maltraitant le réel, en le tordant jusqu’à ce qu’il plie sous les assauts du fantasme (rêves, mensonges, légendes…). Et Von Worden de trouver sa vérité dans ce tourbillon d’aventures grotesques et/ou terrifiantes…Le retournement final qui n’en est pas vraiment un (puisque apparemment aussitôt démenti) se garde bien de lui donner une réponse… Le spectateur, lui, est K.O et n’a qu’une envie : revoir le film afin de délier les nombreux fils du vrai et du faux. Mais finalement peu importe car Le Manuscrit Trouvé à Saragosse semble nous avoir déjà livré ce joli secret : les histoires que l’on invente permettent de mieux comprendre notre vie.

A moins que ce ne soit l’inverse…

Dans les salles

Distributeur : BABA YAGA

Date de sortie : 1er août 2012

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par David Perrault - le 5 juin 2003