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Critique de film
Le film

Le Maître, la maitresse et l'esclave

(Sahib Bibi Aur Ghulam)

L'histoire

Boothnath (Guru Dutt), un architecte, se trouve sur les ruines d’un palais aristocratique qu’il est en train de détruire. Des voix de femmes surgissent du passé... Il se remémore alors être arrivé à cet endroit de Calcutta quelques années plus tôt à la fin du 19ème siècle, appelé de sa campagne par son beau-frère qui lui avait trouvé du travail dans l’usine dirigée par Subinay Babu. Jaba (Waheeda Rehman), la fille de ce dernier, jeune femme indépendante, d’abord amusée par ce garçon naïf, tombe ensuite sous son charme. Mais Boothnath est trop captivé par le style de vie décadent des maîtres du palais, les frères Choudhury, pour s’en rendre compte. En effet, il constate que tous les soirs, le plus jeune (Rehman) est ramené ivre mort dans ses appartements ; il apprend alors par Bansi, le serviteur du "petit maître", que ce dernier se rend quotidiennement au bordel où il passe toutes ses nuits, l’alcool coulant à flot. Une nuit Boothnath est convoqué dans les appartements de Chhoti Bahu (Meena Kumari), l’épouse délaissée du jeune maître. Elle lui raconte son désespoir de ne pas arriver à retenir son mari à ses côtés et lui demande de lui apporter une "poudre aphrodisiaque" que fabrique l’usine dans lequel il travaille. Boothnath s’empresse de lui obéir et, fasciné par sa beauté, bouleversé par sa solitude et sa tristesse, devient son confident et son ami le plus proche. Mais Chhoti n’arrive toujours pas à convaincre son mari de lui préférer son domicile conjugal à la fréquentation des prostituées. La seule chose qui le ferait rester auprès d’elle serait qu’ils se saoulent ensemble. La jeune femme, prête à tout pour se rapprocher et se faire aimer de son époux, n’a donc pas d’autre choix que de devenir alcoolique à son tour. Boothnath, toujours aveugle quant à l’amour que lui voue Jaba, devient le principal témoin de la déchéance des époux et de la ruine du palais...

Analyse et critique

En 1959, Fleurs de papier (Kaagaz Ke Phool) est un échec commercial cuisant qui affecte profondément Guru Dutt et qui marque la fin de sa carrière en tant que réalisateur. En effet, ruiné financièrement et profondément touché dans son amour-propre, dans les années qui suivent, il décide de ne plus réaliser de films. Il continue cependant à travailler comme acteur et producteur au sein de la société qu'il a créée, Guru Dutt Films. Persuadé que son nom sera désormais maudit par le box-office, il ne signera plus aucun film directement même si l'on a appris depuis qu'il était en fait derrière la caméra sur le tournage du film de son fidèle collaborateur Abrar Alvi, Sahib Bibi aur Ghulam (Le Maître, la maîtresse et l'esclave), tout du moins lors des séquences musicales dont il se serait entièrement chargé. Et ceux qui ont pu voir auparavant quelques-uns de ses précédents films ne seront guère étonnés de l’entendre dire, car le style de Guru Dutt concernant ces scènes primordiales que constituent dans son œuvre les séquences chantées est aisément reconnaissable. Alors que dans l’ensemble, la réalisation du film est plutôt sobre, voire parfois un peu terne et peu imaginative, les six ou sept chansons bénéficient d’une mise en scène et d’un montage hallucinants de virtuosité et de beauté conjuguées. Toutes proportions gardées, sans vouloir comparer les styles ni les réalisateurs, la danse des courtisanes que l’on trouve dans ce film (Saqiyaa, aaj mujhe nind nahin aaegi) s’avère aussi jubilatoire dans ses effets et dans l’alchimie rythme/musique/montage/mouvements de caméra que la séquence Roxanne dans le Moulin Rouge de Baz Luhrmann ! Contrairement à l’incompris Fleurs de papier, le film d’Abrar Alvi et Guru Dutt sera en tout cas ovationné aussi bien par la critique que par le public et représentera d’ailleurs l’Inde aux Oscars en 1963. 

« Sahib Bibi aur Ghulam, c’était un peu l’histoire de Calcutta avec comme thème central la décadence de la société féodale au tournant du XXème siècle. Cette société était marquée par les conflits et l’oppression, mais ses normes et ses valeurs étaient acceptées. C’était aussi l’époque de l’émergence des milieux d’affaires. Début du XXème siècle : décadence de l’aristocratie, essor des milieux d’affaires et capitaines d’industrie. Ces seigneurs de l’aristocratie n’avaient ni le sens des affaires ni le goût de l’effort. Ils dormaient de jour et passaient la nuit auprès des courtisanes. Le personnage de Boothnath vient directement du roman. Ce type de paysan mal dégrossi ne correspondait pas à Guru Dutt. Nous lui avons donné un côté plus léger qui n’était pas dans le roman, en en faisant un grand dadais tout juste sorti de sa campagne… » Ainsi décrivait son film Abrar Alvi, collaborateur de la première heure de Guru Dutt et qui lui restera fidèle tout au long de sa carrière. Mais s’il ne s’agissait que de cela ! Cette œuvre d’une formidable richesse thématique (basée sur un célèbre roman bengali) est donc non seulement (en filigrane) le portrait sociologique et politique du Bengale à une certaine époque (fin du XIXème), la description de la décadence de son aristocratie à travers le regard innocent d’un jeune homme mal dégrossi venant de sa campagne, mais elle nous propose dans le même temps une double (voire une triple) "histoire d’amour", le même homme étant au centre de deux d’entre elles comme c’était déjà le cas dans L’Assoiffé (Pyaasa) et également dans la vie privée de Guru Dutt qui interprète ici une nouvelle fois le personnage masculin principal. Boothnath est donc tiraillé (sans tout le temps s’en rendre compte) entre d'une part l’amour que lui porte une fille indépendante et hautaine, charmée par sa naïveté, et de l'autre par sa fascination pour l’épouse délaissée du propriétaire du palais dans lequel il est logé, le véritable point central du film demeurant néanmoins les relations difficiles entre les riches époux, la femme essayant par tous les moyens de retenir son mari auprès d’elle alors que ce dernier ne pense qu’à fréquenter les prostituées qui, entre autres, dansent pour lui toutes les nuits.

En arrière-plan et avec parcimonie, se profilent des piques à l’encontre de la société indienne sans que jamais les auteurs ne viennent les marteler (au contraire, au sein d’une première heure assez légère et fantaisiste, nous ne sommes jamais très éloignés d’une comédie : « Ici tu ne vois rien et tu n’entends rien » prévient son ami à Boohnath quand ce dernier vient s’installer au sein du palais ; une phrase qui en dit long sur la décadence des patrons sans alourdir le propos). Sont ainsi abordés les problèmes du système des castes, de la domination anglaise et des violences qui en découlent, du terrorisme, du statut de la femme, des coutumes et traditions séculaires et réactionnaires, de la dilapidation de l’argent à tort et à travers alors qu’aux portes de la ville les pauvres se multiplient, du remplacement de l’aristocratie par les hommes d’affaires qui les ont ruinés, de l’alcoolisme et du désir sexuel. Rien que ça ! On assiste ainsi, au sein d’un scénario superbement écrit et d’une grande fluidité, à des attentats à la bombe, à des soldats anglais tirant sur la foule, au passage à tabac d’un paysan après qu’il a lancé une diatribe contre le propriétaire de ses terres qui l’a mis sur la paille, etc., mais aussi, moins violent physiquement mais tout aussi critique envers cette caste dirigeante, à l’organisation par cette dernière, à grands renforts de roupies, du mariage en grande pompe de… leurs chats, à une compétition de pigeons, aux ablutions continuelles d’une vieille femme devenue intouchable par son "statut" de veuve… ! On contemple un monde en décomposition sur le point d’imploser (le remonteur de pendules un peu fou proclame à tue-tête la prochaine fin du (d’un) monde), le déclin des "Zamindari" vu à travers le regard ingénu d’un homme de la campagne ; ce qui rend la première heure du film presqu’assez guillerette malgré la noirceur décrite par ailleurs, une sorte de révolte contre l’ordre établi qui passe par des dialogues spirituels et savoureux, des minauderies et des chansons. Un ton que l’on imagine avec raison assez original et parfois même déroutant, vite évacué par la suite, la deuxième partie du film se révélant bien plus sombre, le drame de l’alcool prenant alors toute son importance, la jalousie et l’amour de Jaba (fabuleuse Waheeda Rehman, la prostituée dans Pyaasa) pour Boothnath passant alors au second plan malgré encore quelques séquences inoubliables mettant en scène ce vrai couple d'amant/maîtresse dans la vraie vie.

Mais essayons de résumer au mieux la situation, les relations entre les quatre personnages principaux, afin de mieux faire comprendre les enjeux du film. Car s’il évoque et aborde de nombreux aspects sociaux et politiques, ce n’est qu’en toile de fond. Guru Dutt - avec Satyajit Ray (on n'oubliera pas ce géant du cinéma mondial dont la filmographie me semble aller encore bien plus loin que celle de Guru Dutt) - étant réputé pour être l’un des seuls réalisateurs indiens à avoir donné aux femmes des rôles intéressants, ne les ayant pas seulement utilisées comme des faire-valoir à leurs partenaires masculins, on commencera par ces deux superbes portraits de femmes qu'il nous octroie, l’interprétation de Meena Kumari étant encensée plus que de coutume par de nombreux amateurs de cinéma bollywoodien. Celle-ci interprète Chhoti Babu, l’épouse frustrée, tourmentée mais aimante d’un des grands propriétaires, cloitrée dans ses appartements en attendant que son époux veuille bien venir se faire cajoler, veuille bien accepter de lui faire un enfant. « Je languis de revoir mon mari » lance-t-elle sans arrêt à la cantonade (dont une fois au travers de la superbe chanson Piya Aiso Jiya Mein). Sur quoi sa belle-sœur lui rétorque : « Ton mari est un homme de bonne famille, il se doit de fréquenter les courtisanes. » En deux phrases, nous avons une critique virulente contre le statut de la femme chez les Zamindari (les aristocrates bengalis, ceux que l’on peut aussi croiser dans Le Salon de musique de Satyajit Ray). La seule manière de ne plus être seule et de faire rentrer son bien-aimé au foyer est d’accepter de boire avec lui, quitte à devenir une épave ravagée par l’alcool. C’est alors la descente aux enfers qui commence, les deux époux étant désormais perpétuellement ivres. [On aurait pu alors craindre un cabotinage éhonté du couple de comédiens ; il n’en est heureusement rien, aussi bien Meena Kumari que Rehman se révélant constamment justes et sobres.] Pour Chhoti Bahu, cette humiliation aura malheureusement été vaine et la découverte de son squelette dans les ruines du palais lors de la dernière séquence demeurera un moment inoubliable et bouleversant. Tout comme la séquence de sa première apparition après une demi-heure de film au cours de laquelle on ne peut que tomber en pamoison devant son superbe visage aussi amoureusement photographié, ou bien encore son cri de désespoir lorsqu’elle chante la sublime Na Jao Saiyan (Ne me quitte pas).

Du côté de la classe moyenne (ingénieurs, serviteurs, percepteurs, patrons d’usines…), nous trouvons donc le témoin de l’histoire joué par un Guru Dutt qui, sans sa moustache, a l’air d’avoir rajeuni de dix ans par rapport à ses personnages dans L’Assoiffé et Fleurs de papier. Dans le rôle de Boothnath, hormis quand il interprète le personnage vieilli, il ne joue pas sur le même ton que dans ses films précédents, beaucoup moins austère, bien plus fantaisiste ; il ne se prive d’ailleurs pas durant toute la première partie de rouler des yeux, faire des grimaces, avoir l’air hébété, etc., bref, cabotiner (un peu trop néanmoins). Il fait même presque du Gene Kelly (dans son jeu d’acteur) lors de la superbe et délicieuse chanson Bhanwara Bada Nadan Hai interprétée par Waheeda Rehman, toute en sous-entendus, la femme essayant de faire comprendre au jeune homme qu'elle est en train de flirter avec lui. Mais Guru Dutt sait se faire plus sobre et même touchant lors de ses rencontres avec Chhoti Bahu, dont il devient le confident et l’ami sincère. Quant à son regard rempli de tristesse lors des deux scènes entourant le long flash-back que consitue la majeure partie du film, il vous hantera probablement assez longtemps surtout sachant que le suicide de l'acteur aura lieu peu de temps après.

Jaba, tombée amoureuse de Boothnath, devient jalouse du temps passé par ce dernier auprès de la "maîtresse de maison" ; elle n’a pas tout à fait tort de l’être car on sent que l’amour est prêt à éclore derrière la fascination exercée de prime abord. Quoi qu’il en soit, cette jeune femme indépendante, cultivée, un peu arrogante au départ, nous touche profondément quand on la sent au fur et à mesure s’humaniser, tomber amoureuse, et quand plus encore elle aussi obligée de se plier aux traditions en raison desquelles on lui a choisi un époux dès l’âge de 1 ans, on la surprend désespérée de voir partir celui sur lequel elle avait jeté son dévolu mais qui, à cause de cette coutume, ne peut plus croire en un amour possible entre eux deux. Les adieux de Jaba à Boothnath (alors que ce dernier a déjà quitté le palais) donnent d’ailleurs lieu à la plus belle séquence du film à travers l’inoubliable et entêtante chanson Meri baat rahi mere man men où l’alternance de nostalgie, de tristesse et de désespoir transparait dans de savants jeux de variations de lumière, seuls parfois les yeux brillants de l'actrice ressortant de l'ambiance nocturne dans laquelle la séquence est plongée. Si beaucoup notent à juste titre la superbe prestation de Meena Kumari, celle de Waheeda Rehman l’est donc tout autant dans un rôle à priori moins gratifiant, moins difficile. Une chose est certaine ; elle est tout aussi amoureusement filmée.

Outre une interprétation de très bon niveau, une construction recherchée au sein d'un scénario parfaitement bien écrit, comme pour les autres films de Guru Dutt, Sahib Bibi aur Ghulam vaut avant tout pour ses séquences musicales. Derrière la caméra, non seulement il se surpasse mais le monteur accomplit lui aussi de belles prouesses. Ils sont évidemment tous deux grandement aidés par les sublimes mélodies et orchestrations de Hemant Kumar, les magnifiques paroles écrites par Shakeel Badayuni et la voix suraigüe facilement reconnaissable de Asha Bhosle qui double d’ailleurs les deux comédiennes. Nous ne ferons pas l’énumération des meilleures chansons du film qui ont déjà été citées dans le corps du texte mais elles s’avèrent toutes excellentes, tour à tour d’une gaieté folle et, pour beaucoup d’autres, d’une mélancolie bouleversante. Ceux qui n’apprécient guère les films musicaux risquent de rester sur le carreau à moins qu’ils tombent sous le charme de ces mélodies très vite entêtantes et aux paroles assez universelles, au moins aussi faciles à retenir et apprécier que les meilleures chansons de Broadway. Rien à voir avec la musique savante du Salon de musique de Satyajit Ray par exemple ; ici, nous sommes dans la musique populaire de haut niveau ; chez les Rodgers/Hammerstein indiens en quelque sorte ! Et enfin, comme dans certains des plus beaux mélos hollywoodiens, on assiste à un happy-end assez invraisemblable mais ô combien touchant ! Si l'un des deux couples s'en sort mal, l'autre est là pour nous réchauffer le coeur.

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Par Erick Maurel - le 13 septembre 2012