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Critique de film
Le film

Le Locataire

Partenariat

L'histoire

Trelkowsky, petit employé timide d'origine polonaise, emménage dans un vieil appartement. Quartier calme, loyer abordable... Le hic, c'est que l'ancienne locataire s'est défenestrée. Affaire de voisinage ? Problèmes personnels ? Les nuits sont longues. Et Trelkowsky va être amené à se poser beaucoup de questions...

Analyse et critique

Après le succès critique et commercial de Chinatown, Roman Polanski s'envole vers Paris afin d'adapter le roman de Roland Topor (lui aussi d'origine polonaise) : Le locataire chimérique, sorti en 1964. Projet qui lui tient à cœur depuis quelques années mais qui avait avorté pour des raisons bassement juridiques. La Paramount lui ayant donné carte blanche, il va rattraper le temps perdu : bouclage du film en moins de sept mois, reproduction d'un immeuble bourgeois de six étages aux studios d'Epinay, mise en place d'un appareillage technique innovant (première véritable utilisation de la Louma (1), casting international osé et improbable (Isabelle Adjani et Shelley Winters, Michel Blanc et Melvyn Douglas...), musique entêtante composée par un Philippe Sarde en roue libre. (2) L'élaboration du Locataire, en elle-­même, est déjà intéressante. Malheureusement, le film sera mal accueilli dès sa sortie : public absent des salles, critiques très négatives, festivals sceptiques... Il est jugé grand-­guignolesque et trop long. Certes, l'auteur concède quelques maladresses, notamment dans la progressivité des hallucinations mises en scène : tout arrive peut­-être trop rapidement, par doses massives et brutales. Mais il ne pressentait quand même pas un échec aussi cuisant : échec qui sera d'autant plus mal vécu que viendront s'ajouter, l'année suivante, les épisodes judiciaires qu'il est inutile de rappeler ici.

Pourtant, si l'on prend la peine de s'y intéresser, Polanski compose avec les thèmes qu'il a l'habitude d'aborder : déjà, ses personnages sont particulièrement psychotiques et renfermés. Ou plutôt psychotiques parce que renfermés. La timidité qui les caractérise, la difficulté avec laquelle ils agissent dans la vie de tous les jours, qu'elle soit professionnelle ou affective, avait déjà été travaillée dans Répulsion et Rosemary's Baby. A chaque fois, à force de renoncements et de cette volonté (dangereuse) de toujours vouloir bien faire, les "héros" de Polanski en arrivent à se replier sur eux-­mêmes et à développer un rapport au monde et aux choses absolument psychotique. Cela se ressent dans la manière dont est traitée l'atmosphère de ses films : il y a beaucoup d'onirisme et une certaine angoisse dans la manière dont les décors se remodèlent selon la psyché des personnages. Rien de plus "normal", pour les films de cette période, que de voir les murs se tordre, les couloirs s'étirer, les portes trembler ou les rêves intégrer la narration. Ce schéma particulier ne sera plus vraiment exploité par Polanski. Car il faut savoir qu'avec Le Locataire se clôt ce qu'il est convenu d'appeler « La trilogie des appartements » (3) : désormais, il ne fera plus que des productions de grand spectacle (incluant le théâtre et l'opéra). Voyons donc comment se déroule son dernier grand film d'auteur, son ultime film glauque.

Roman Polanski l'a toujours dit : « J'ai voulu faire un film sur l'angoisse, non sur la peur. » Dès le générique, tourné à la Louma donc, le spectateur se ressent comme observé par "ceux" de l'immeuble : sourires en coin, mains qui tirent un rideau, regards obliques. Les murs sont sales et décrépits, tachés de fiente de pigeon, la lumière est urbaine. Et c'est tout cela, dans un même temps, que nous donne à voir Polanski : un immeuble tout ce qu'il y a de plus angoissant parce que tout ce qu'il y a de plus commun. Très rapidement, et d'une façon insidieuse (c'est le propre du fantastique (4)), on va voir un Trelkowsky maladroit et beaucoup trop poli se confronter au racisme et à l'intolérance (dans leurs formes les plus ordinaires), à la suspicion et à l'incompréhension. La concierge, son chien, les voisins : tous respirent l'agressivité et la nervosité. Mais ce qui est le plus troublant, pour lui et pour nous, c'est cette espèce de malin plaisir que prennent les commerçants et les résidents à remplacer l'ancienne locataire, Simone Choule, par le nouveau : on lui fait prendre les mêmes habitudes, on lui prête la même hygiène de vie, on lui suppose les mêmes travers. Cette Simone Choule, dont la présence hante les lieux, se rappelle à Trelkowsky par plusieurs biais : une robe "oubliée" dans une armoire, des sous-­vêtements retrouvés ici et là, un amoureux timide qui vient frapper à la porte... Jusqu'à cette horrible dent cachée dans un mur (et certains critiques (5) y verront la dent que beaucoup ont contre Trelkowsky : magie du symbolisme) !

C'est donc finalement l'histoire troublée d'un homme tellement peu sûr de lui, tellement en malaise avec son corps et sa gestuelle, qu'il va être poussé par un mauvais concours de circonstances à s'identifier à quelqu'un d'autre. Et cela ira même jusqu'au travestissement. (6) Car c'est là une part essentielle du film : le rapport au corps, le rapport à l'identité sexuelle. Dans un premier temps, on comprend que Trelkowsky, du point de vue de ceux qui l'entourent, est un corps étranger : on lui rappelle souvent, citoyens comme administration, qu'il n'est pas français. Mais dans un second temps, ce sont les hommes qui le déstabilisent : un ami le fait douter de sa virilité, un homme l'embrasse sur la bouche après une tournée des bars, un homosexuel le drague... Et Trelkowsky, qui n'a pas l'air de douter de son hétérosexualité, qui n'a pas même le courage ou la clairvoyance de la remettre en question, ne profitera quasiment pas des occasions qui lui sont données par la seule femme qui éprouve de l'attirance pour lui : la meilleure amie de feue Simone Choule (jouée par Isabelle Adjani, superbe en Parisienne branchée). Et cette tension entre un corps qu'il ne maîtrise pas et que personne ne supporte et un corps qu'il éprouve du plaisir à travestir trouvera sa résolution dans le suicide. C'est paradoxalement cette seule conclusion qui nous apparaît logique et rationnelle : c'est en reproduisant l'acte désespéré de Simone Choule que Trelkowsky devient lui­ même. C'est à ce moment-­là qu'il peut se permettre de hurler sa rage et sa rancoeur à ses voisins et à la police. Cette mort pitoyable, car il ira jusqu'à se lancer deux fois du sixième étage, est son manifeste. (7) Sa prise de pouvoir sur un monde qui l'oppresse : « Je ne suis pas Simone Choule ! Je suis Trelkowski ! » Et cette phrase adressée, finalement, au spectateur : « Vous vouliez une mort propre, hein ? » Trelkowsky en vient à se suicider pour dire ses quatre vérités : si ce n'est pas du tragique !

Pour conclure, Roman Polanski signe là une œuvre totalement hors- norme, où le poétique le dispute au pathétique dans un Paris fantastique et hostile. Adaptation aux significations multiples, tant il y a de clefs de lecture : nous avons droit à un grand chef-d'oeuvre de l'angoisse.


(1) La Louma est une grue de prise de vues sur laquelle est fixée une caméra, permettant donc d'allier stabilité et rotation pour des travellings maîtrisés.
(2) Dans un livre de Pierre-­André Boutang, Polanski par Polanski, sorti en 1986 aux Editions du Chêne, Philippe Sarde raconte comment il fut présenté à Roman Polanski par Gérard Brach (co­-scénariste) : "Il y eut ce déjeuner décisif. Roman et moi en tête­à-­tête, dans un restaurant. On se regardait en chiens de faïence, un peu timides. J'avais glissé dans le scénario un petit papier sur chaque endroit à musiquer. Polanski ne semblait pas trop concerné : "Oui, on verra..." Il préférait sans doute décider de cela sur le film lui­-même, à la fin du montage. Il s'est alors produit quelque chose d'étrange : pendant le repas, tout en parlant, Roman a machinalement trempé son index dans son verre, en lui faisant faire le tour de la paroi intérieure. Comme s'il voulait faire chanter son verre. Je n'ai rien dit... mais ce détail déterminant m'a mis sur la piste. Car chez Trelkowsky, le verre est un élément obsessionnel, une prémonition de sa propre fin […]. D'où l'idée d'un instrument inusité dans la musique de film, le glass­harmocina ou harmonica de verre : un grand bac en acajou rempli de verres que l'instrumentiste fait vibrer après s'être mouillé les doigts." (propos recueillis par Stéphane Lerouge et republiés par Pierre-­André Boutang).
(3) Avec, respectivement, Répulsion, Rosemary's Baby et donc Le Locataire.
(4) Le fantastique, en tant que genre, ne doit pas être confondu avec l'horreur ou l'épouvante. Synthétiquement, il se caractérise par le surgissement du surnaturel, de l'étrange, dans un cadre réaliste. C'est cet élément incohérent qui va bouleverser le réel et le transformer de fond en comble. Le remuer. Dans Le locataire, ce seront toutes ces petites choses bizarres, telles que la dent dans le mur, le comportement oppressant des voisins, les quiproquos, qui vont parasiter la marche normale des choses. Et, finalement, on pourrait aussi penser qu'un univers fantastique est dépendant de l'équilibre mental des protagonistes d'une histoire.
(5) Nous pouvons, à cet effet, consulter l'intéressante brochure pédagogique disponible ici
(6) Et nous verrons un Roman Polanski inoubliable quand il se travestit en coquette femme, avec ses manières et son parler, qui ne sont pas sans rappeler un certain Ed Wood dans Glen or Glenda ?
(7) Et alors que les références à l'antiquité égyptienne, avec la momie et les hiéroglyphes, sautent aux yeux, on peut penser à une autre antiquité. Contemporaine de celle-­là, mais romaine. Car Héliogabale, empereur romain, a été assassiné par sa garde prétorienne... dans les latrines de Rome. Mort ô combien sanglante et grotesque : trelkowskienne !

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 30 mars 2014