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Critique de film
Le film

Le Litre de lait

Analyse et critique

Avec ce film, Luc Moullet se lance dans un exercice autobiographique en faisant remonter à lui les souvenirs d'un évènement marquant de son enfance. Il retrouve les sensations, le malaise de ce petit garçon apeuré à l'idée de se rendre à la ferme voisine pour remplir un bidon de lait, la propriétaire n'étant autre que la femme de l'amant de sa mère. Lui le sait car il a surpris les deux amants enlacés dans un vallon voisin et il craint que Madame Roux, la voisine en question, soit également au courant et décide de se venger sur lui. Mais au-delà de la peur, il y a la gêne face à cette femme trompée, trahie, il y a la crainte du regard que les villageois ne manqueraient pas de porter sur cette famille entachée par la honte de l'adultère. Moullet parvient très finement à nous faire ressentir ce maelström d'émotions qui étreint le petit garçon sur la route qui le mène chez madame Roux.

C'est seulement après la mort de sa mère que Moullet ose raconter cette histoire, ce qui montre la persistance de ce souvenir en lui, le poids qu'il a continué à porter pendant des décennies. Mais, à l'écouter, s'il met en scène ce récit ce n'est pas tant par nécessité personnelle qu'il le fait mais parce qu'il découvre la jeune Claire Bouanich (qui jouera sa fille dans Le Prestige de la mort) et que c'est cette rencontre qui lui donne le désir de raconter cette histoire. La gouaille de cette gamine de 12 ans lui rappelle celle de sa sœur et effectivement elle imprime merveilleusement l'écran et fait montre d'un tempérament rare. Sa présence imposante fait un contrepoint parfait au jeu renfermé de Lucas Harari qui joue Gilles / Moullet, l'adolescent de 15 ans.

Le Litre de lait est, cas assez unique chez Moullet, d'une forme très classique. L'histoire est racontée très simplement, sans les habituelles digressions, sans le côté absurde et corrosif qui caractérise son cinéma. Le film, un « road-movie sur 400 mètres » comme le décrit Moullet, est touchant mais déroutant par son aspect paisible et posé. On retrouve cependant la patte du cinéaste dans le jeu des jeunes acteurs, ce dernier les faisant travailler sur deux registres très différents, antagonistes, à la manière de ce qu'il avait fait dans d'autres films comme Un steak trop cuit ou Anatomie d'un rapport. Sa patte, on la retrouve également dans sa manière de quitter soudainement le récit classique du triangle amoureux pour aller sur le terrain des enfants, une pratique que Moullet explique lui venir du cinéma classique américain où l'on montre les personnages extérieurs au drame pour mieux en parler. Enfin, il y a la musique de Patrice Moullet, ces accords synthétiques dissonants qui rappellent Une aventure de Billy le Kid et sa partition hallucinée. Un film à part, très personnel, très différent des habitudes de Luc Moullet et qui montre qu'il sait toujours élargir sa palette, s'aventurer dans de nouveaux terrains tout en imprimant sa patte même dans un récit très classique.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014