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Critique de film
Le film

Le Lieutenant Souriant

(The Smiling Lieutenant)

Partenariat

L'histoire

Pour avoir durant un défilé souri et émis un clin d'œil à son amante Franzi (Claude Colbert), un lieutenant autrichien (Maurice Chevalier) se trouve pris dans un imbroglio : la Princesse Anna (Miriam Hopkins) du royaume voisin (et fictif, fallait-il le préciser?) de Flausenthurm se croit la destinataire de cette attention, perçue comme moqueuse venant d'un viennois, montée en épingle par la presse locale à sensation. Le soldat ne trouve comme subterfuge pour contredire ces intentions malfaisantes que de... la demander en mariage, l'accompagnant dès lors dans sa province. 

Analyse et critique

Il faudra, comme dans d'autres Lubitsch du début du parlant, consentir à subir Maurice Chevalier poussant la chansonnette pour venir à bout du Lieutenant Souriant. Entre ses chefs-d'œuvre du muet et les marivaudages sophistiqués qu'il perfectionnera bien vite se situent quelques opérettes, films chantés où le cinéaste pose pour le cinéma américain les codes de la comédie romantique, souvent en musique. Après Monte Carlo et Parade d'Amour, ce film est le troisième de ce registre et le second (avant Une Heure Près de Toi) à employer l'acteur immigré français, incarnant très improbablement ici un militaire de l'Empire austro-hongrois. Si Lubitsch ne se cantonne pas alors au genre qui fera sa renommée (s'essayant également au drame historique), il se montre immédiatement très sûr dans le dosage de ses différentes composantes, de l'usage constant chez lui -même avant le Code Hays- d'un dialogue fait de sous-entendus et de doubles-sens (de la musique de chambre à la récitation de l'alphabet) à une mise en scène pas moins codée quand il s'agit d'illustrer les rapports entre différentes parties d'un triangle amoureux. Viennois d'origine, il prolonge au cinéma les principes scénographiques acquis chez Max Reinhardt, dressant le portrait idéalisé (pour ne pas dire simplement mythique) d'une Mitteleuropa faite de joie vivre  à coloration ancien régime.

Tout part d'un simple clin d'œil, celui qu'un soldat en poste adresse à se nouvelle conquête Franzi dans une foule, créant un imbroglio au passage en carrosse de la princesse du royaume de Flausenthurm (ne pas oublier le h!) lui faisant risquer, non seulement d'être déféré mais purement et simplement fusillé. Quand il comprend que l'amour-propre de la jeune femme s'estimant bafouée sera bien vite réparé s'il prétend que cette attention lui était bel et bien adressée, mais sans malignité, le lieutenant joue de ce mensonge et scelle avec elle des fiançailles transformant une affaire d'état en le rapprochement de deux puissances en Cacanie.  Aussi exagéré que puisse sembler l'argument, il se fonde sur une certaine vérité de l'empire austro-hongrois finissant, où le moindre incident de la vie publique pouvait prendre valeur d'affaire, devenant parfois une question de vie ou de mort. Karl Kraus n'a, par exemple, cessé de s'intéresser aux résultats incertains produits à Vienne et dans l'Empire par la conjonction de moyens médiatiques modernes (en l'occurrence un ancêtre de la presse tabloïd qui fait toute une histoire de cette œillade) et d'un régime politique aux principes obsolètes. Lubitsch est un héritier de ce temps instable, ayant survécu dans l'imaginaire collectif essentiellement pour son vernis formel : l'esthétisme viennois. On pourrait argumenter que sa reconduction hollywoodienne de l'opérette continue l'état esprit et sa mise en forme que Kraus combattait avec une férocité particulière en son temps, plutôt injustement dans ses critiques du faste des productions de Reinhardt, plus justement quand il pointait une frivolité particulièrement irresponsable à Vienne durant une période d'instabilité politique, dont les conséquences s'avéreront mondialement désastreuses. Or rien ou presque de désastreux ne saurait advenir chez Lubitsch.

La synthèse d'une affaire d'état et d'un enjeu marital dans un simple geste n'a pas qu'une signification civique mais également sentimentale et (dans le cas présent, cela revient au même) érotique. Maintenue dans une isolation ignorante dans sa bourgade de Flausenthurm, la princesse Anna se voit d'abord insultée, puis honorée par le clin d'œil qui lui a prétendument été adressé. Elle est heureuse et troublée de cette attention, qui deviendra dès les noces, malheureusement pour elle, chastes du Lieutenant et de cette membre d'une famille royale le code de l'attirance que l'une ou l'un adresse à l'autre. Anna est mariée au Lieutenant par désir, le Lieutenant n'est marié à elle que pour une question de statut (ce dont il rend compte avec une indirecte franchise, oxymore lubitschien par excellence, au moment d'expliquer que les gens mariés ne font de clin d'œils qu'à d'autres personnes). La violoniste qu'il a abandonné à Vienne pour venir s'enterrer à Flausenthurm retrouve immédiatement une place dans sa vie quand celle-ci se présente dans cette province pour une tournée musicale. Lubitsch prête attention à la dysfonction de ce modèle de mariage hypocrite : larmes de Franzi délaissée (le moment qui la voit seule rédiger un mot est le plus beau du film), puis celles d'Anna, épouse non seulement négligée mais purement et simplement ignorée. L'amoralité lubitschienne pointe toutefois déjà quand il est suggéré qu'une tromperie redonne à l'époux la bonne humeur et le tempérament avenant qui, très cyniquement, transmettent comme par ruissellement le sourire au beau-père et à la mariée. Elle fonctionnera à plein quand, sacrifiant sa place pour laisser cours à un mariage désormais heureux, Franzi donne à Anna des leçons vestimentaires portant sur le choix de sa lingerie. Le Lieutenant Souriant élabore une déconcertante intrigue romantique où il s'agit pour deux époux de se marier réellement (i.e : de consommer leur mariage), au prix de la disparition d'une maîtresse - qui prend ici sur elle, et d'elle-même l'initiative, de faire ce destin advenir, se mue au prix de son propre bonheur en bonne fée d'un autre ménage.

 Il n'y pas que l'aspiration romantique postulant, même sous des conditions proches de la magie, la possibilité d'un mariage où les deux partis se voudraient l'un l'autre corps et âme, ni la dialectique satisfaction/insatisfaction sexuelle à laquelle Lubitsch ramène invariablement les bons et mauvais rapports, mais une attention, même de prime abord furtive, à qui ce modèle rejette, envoie aux marges de la fiction. "Niki" double d'abord Max (Charles Ruggles), camarade de son régiment de boudoir qu'il accompagnait dans un Biergarten voir une musicienne dont celui-ci se disait, bien que marié à quelqu'un d'autre, amoureux. Au moment de traverser un parc où leurs inférieurs cessent chacun leur tour séance tenante leurs embrassades respectives pour leur marquer le salut militaire (quand on ne fait pas campagne on fait visiblement la cour nuit et jour dans ce petit monde costumé), alors que notre lieutenant élu de Franzi lui tient le bras et avance, celui sans qui il ne la connaîtrait même pas porte derrière eux l'instrument de la fille. La scène de se conclure sur un fondu au noir le laissant abandonné, et chargé, dans le cadre. C'est ce même abandon qui guette l'amante, la faisant se retirer de l'histoire non pas une mais deux fois : à Vienne d'abord, dans une longue scène comptant parmi les finalement nombreuses de délaissement que le metteur en scène aura filmé ; dans un palais qui n'est pas le sien ensuite, quand après avoir fait ses adieux à une nouvelle amie, elle se retire du cadre pour rendre la complice à son époux, dans une sortie de champ se référant au registre théâtral du départ de scène (Angel verra un moment proche filmé de la sorte). Si Lubitsch se montre relativement prêt à fondre son romantisme particulier (parce que particulièrement hédoniste) dans un modèle conjugal traditionnel (on sent quand même qu'en vrai l'adultère lui paraît une condition du mariage bourgeois), il n'en porte pas moins un regard net sur les a-côtés d'une union heureuse. Rien ne dit qu'elle soit pour tout le monde (de fait, elle paraît exclure pas mal d'entourage), encore moins qu'elle arrange tous les personnages. Si on peut obtenir ce qu'on désirait (ou désirer ce qu'on a obtenu) dans cette étrange affaire, reste encore à spécifier qui ce on comprend et qui il n'inclut pas. 

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 8 AOÛT 2018

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Par Jean Gavril Sluka - le 8 août 2018