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Critique de film
Le film

Le Labyrinthe des rêves

(Yume no ginga)

L'histoire

Dans la campagne japonaise des années 1930, Tomiko travaille comme receveuse de bus pour une petite compagnie. Elle apprend bientôt la venue d'un nouveau chauffeur dont la réputation serait d'être un tueur en série, sévissant sur ses collègues féminines. L'une de ses hypothétiques victimes serait d'ailleurs une amie de Tomiko, qui la mettait justement en garde contre cet homme peu de temps avant sa mort dans plusieurs lettres...

Analyse et critique

Figure emblématique pour toute une génération de réalisateurs japonais (tels Shinya Tsukamoto, Takashi Miike ou encore Sono Sion), Sogo Ishii n'a cependant pas eu la reconnaissance internationale qui lui était due avec pour conséquence une distribution sporadique de ses films à l'étranger. Il demeure pourtant le père du cinéma (cyber)punk japonais avec le film culte Burst City, influence décisive du bien plus célébré Tetsuo. Cette étiquette "punk" rapidement accolée à son nom demeure tout de même un peu restrictive pour un cinéaste plus prolifique et diversifié qu'il n'y parait, appréciant changer de registres régulièrement, passant de Burst City à la comédie déjantée Crazy Family avec un détour par le thriller psychanalytique Angel Dust jusqu'à ce Labyrinthe des rêves, vénéneux drame psychologique en noir et blanc qui se situe dans les années 30 et dont l'univers n'est pas sans évoquer Hideko the Bus driver (1941) de Mikio Naruse et Mr. Thank You (1936) de Hiroshi Shimizu.

Bien qu'adapté d'une nouvelle de l'écrivain Kyuusaku Yumeno, il est fort probable que Sogo Ishii fut conscient de ces affiliations d'autant que Naruse demeure l'une de ses grandes sources d'inspiration. Il décide donc de prendre en contrepied la chronique (humaniste) pour dépeindre des tourments intérieurs autrement plus pernicieux et ambigus. Comme pour mieux s'approprier ce lourd héritage et imposer son style, les premières secondes du film s'ouvrent sur des images tremblantes d'une imposante et menaçante locomotive, retrouvant le style chaotique de ses premiers amour rock.


Ces quelques secondes seront pour ainsi dire les seules de ce style mais suffisent à sous-entendre que le contenu du Labyrinthe des rêves sera plus torturé que ces prestigieux prédécesseurs. Malgré une mue visuelle vers une approche plus posée, Ishii ne cherche pas à reproduire les années 1930 fidèlement, et l'on pourrait presque avancer que la première partie appartient au steampunk avec des tenues de travail rétro-futuristes, des apparitions anachroniques et un grand nombre d'usines ou de ramifications de fils électriques à l'arrière-plan. Quant à la fameuse "vapeur" désignant ce genre, elle baigne littéralement la première rencontre entre les deux protagonistes lorsque qu'une théière chute par accident.

Il en résulte une atmosphère atypique où l'onirisme et le fantastique sont perpétuellement renforcés par un noir et blanc aux contrastes adoucis, à la fois oppressant et lumineux. Pour cela, le cinéaste exploite et détourne les lieux de passage quotidiens des employés de cette modeste compagnie de bus. Il en tire un double symbolisme renvoyant au mythe d'Eros et Thenatos qui traduit l'attirance de l'héroïne vers cet homme, supposé être un serial killer, dont elle pourrait être la prochaine victime. Les tunnels qu'ils empruntent sont ainsi autant des symboles sexuels évidents que des références à l'au-delà. Quant aux passages à niveau, ils sont une métaphore des pulsions interdites qui les animent et qu'ils hésitent à franchir. Même la poinçonneuse prend la forme d'une inquiétante arme abstraite au cliquetis cauchemardesque. Les soubresauts du véhicule comme les conditions météorologiques (pluie, canicule) entretiennent tout autant cette promiscuité charnelle ; et dans l'une des séquences des plus troublantes et réussies, l'héroïne se sert d'un mouchoir imprégné de la sueur du chauffeur pour se caresser la poitrine discrètement malgré la présence de nombreux passagers à ses côtés.


Une manière adroite de dépeindre des motivations a priori contradictoires mais qui découlent d'un véritable spleen générationnel. On sent chez les intervenants féminins un profond ennui, un vague à l'âme qui les conduit à jouer volontairement avec le danger pour mieux sortir de leur banalité interchangeable, pour enfin connaître des sentiments et donc se sentir vivantes. Une attitude là aussi assez punk, pas si éloignée de l'esprit "no future".


Passé l'introduction, il est presque dommage que le scénario recoure à plusieurs reprises à une voix-off (sous forme de correspondance épistolaire qui était la base du texte d'origine) pour souligner les émotions alors que la dimension visuelle opérée par Ishii capte à merveille la psychologie complexe de Tomiko. Ce n'est cependant pas le seul défaut du film, qui souffre d'une seconde moitié moins viscérale avec un registre plus languissant et posé. Si Ishii échappait jusque-là au maniérisme, grâce à sa réalisation intrigante, éclatée et dynamique, il n'évite pas certaines postures démonstratives : longs plans fixes, personnages mutiques ou attitudes figées. Des partis pris issus d'une volonté de Sogo Ishii de s'essayer à une approche différente de ses précédents films, mais qui manque encore d'assurance et de maturité pour ne pas échapper à une impression d'exercice de style forcé.

L'implication du spectateur s'en trouve amoindrie lorsque le cinéaste essaye de transcrire l'impasse de la relation entre Tomiko et Niitaka en les enfermant dans des pièces closes, loin des fenêtres ouvertes d'un bus en mouvement. On a l'impression qu'en quittant l'habitacle métallique pour des décors immobiles, le cinéaste perd ses moyens et se réfugie derrière une mise en scène qui ne correspond ni à son style ni à sa sensibilité. Il est dès lors délicat de vibrer à l'unisson des peurs et des désirs de son héroïne, comme lors de la longue scène des verres de vin possiblement empoisonnés où le statisme de la caméra ne se justifie pas, annihilant toute tension sexuelle, et transforme Niitaka en figure désincarnée impassible.

Le Labyrinthe des rêves est alors handicapé par une froideur théorique qui semble appartenir à un autre film, plus proche de l'ethnographie de Shohei Imamura avec par ailleurs l'intégration de différents insectes servant de parabole à la condition des personnages : vers brûlés à la loupe par des enfants, nuisibles volants prisonniers d'un piège nocturne et papillons vivants cloués à un tableau.

La dichotomie entre ces deux registres décontenance un peu trop son public qui risque d'y trouver de sévères baisse de rythme. On est donc soulagés de voir que les dernières séquences renouent avec ce mélange diffus de paranoïa et de romantisme pervers pour une conclusion autant existentialiste qu'indécise, refermant la structure cyclique d'un scénario qui alternait dans son début plusieurs narrateurs et donc la nature des rapports hommes/femmes. Une sorte puzzle à moitié résolu, répondant partiellement aux images spectrales des premières minutes. On peut dès lors se demander qui manipulait qui, où commençait le fantasme et où finissait la légende urbaine et enfin qui est réellement le fantôme de qui.

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La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 17 janvier 2017