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Critique de film
Le film

Le Juge Thorne fait sa loi

(Stranger on Horseback)

Partenariat

L'histoire

Rick Thorne (Joel McCrea), juge itinérant, arrive dans la petite ville de Bannerman pour une tournée d’inspection. Il se rend vite compte en voyant les enseignes de tous les commerces que la cité a été baptisée du nom de la famille qui règne en maitre sur la région, celle du grand propriétaire Josiah Bannerman (John McIntire). Après avoir épluché les dossiers du shérif Bell (Emile Meyer) et du procureur Streeter (John Carradine), il décide de s’occuper d’un cas qui lui semble avoir été trop vite bâclé, celui de la mort de Sidney Morison, tué lors d’une altercation avec le fils du despotique cattle baron, Tom Bannerman (Kevin McCarthy). Les autorités locales ayant décrété qu’il s’agissait de légitime défense, on avait vite classé l’affaire, ce qui arrangeait tout le monde, les habitants ne voulant pas avoir de problème avec la famille dirigeante. Mais Thorne, déterminé coûte que coûte à faire appliquer une loi juste et équitable, décide malgré les menaces de la famille Bannerman et la passivité des notables de mener sa propre enquête, de trouver des témoins et d’amener Tom devant un tribunal. Au fur et à mesure de ses investigations et au vu de ses hardiesses, alors qu’au départ tout le monde le laissait se débrouiller seul, il va recevoir l’aide des hommes de loi, de Caroline (Nancy Gates), une jeune femme témoin du "meurtre", et même d’Amy Lee (Miroslava), la propre nièce de Bannerman tombée amoureuse de lui. Il va néanmoins devoir aller faire juger son prisonnier dans une autre ville afin d'éviter que le sang ne coule...

Analyse et critique

Autant dire que ce western de Jacques Tourneur a dû être impatiemment attendu par tous ceux qui, comme moi, étaient restés sous le charme de cette pure merveille sortie presque dix ans plus tôt, Le Passage du Canyon (Canyon Passage). Depuis, le cinéaste n’était encore jamais revenu au genre même si le splendide Stars in My Crown (déjà avec Joel McCrea) ainsi que Le Gaucho auraient pu s’y apparenter. Comme pour Bertrand Tavernier, ma première vision fut très décevante à cause de la médiocrité de la copie à partir de laquelle j’avais découvert le film. En effet, le négatif original ayant bel et bien disparu, Stranger on Horseback (l’un des films les plus rares de Tourneur, d’ailleurs jamais sorti en France) ne peut désormais être vu que dans des conditions assez déplorables. Ce fait étant intégré et si l’on décide de visionner le film sur un petit écran afin que les innombrables défauts techniques ne sautent pas aux yeux et n’empêchent pas l’immersion dans l’histoire, on pourra seulement alors arriver à le réévaluer. C’est ce qui s’est passé pour moi à la seconde vision, même si je serai encore loin d’être aussi dithyrambique que Bertrand Tavernier qui place le film encore plus haut que le superbe Wichita (Un jeu risqué) qui sortira en salles aux USA presque dans la foulée, à peine trois mois plus tard.

Avec Jacques Tourneur aux manettes, on pouvait s’attendre à un western assez original, ou tout du moins inhabituel, comme l’avait été Canyon Passage dont les petits détails étaient décrits avec autant d’attention que l’intrigue proprement dite et les personnages tous croqués avec amour et un immense respect. C’était donc par la douceur du ton adopté, la sérénité de l’atmosphère dans laquelle évoluaient les personnages, la manière de s’appesantir sur des aspects à priori banals, que le premier western de Tourneur s’était distingué de tous les précédents, le cinéaste cherchant à réaliser une chronique plus qu’un film épique. Il en va de même pour Stranger on Horseback ; seulement, après une formidable mise en place, il est dommage qu’ensuite l’enquête prenne autant d’importance, le portrait chaleureux de cette petite communauté en pâtissant du coup un peu. Il faut dire que, au vu du faible budget accordé à cette toute petite production, Tourneur n’a eu que 12 jours de tournage et seulement 65 petites minutes pour mener à bien son histoire ; il a certainement été obligé de faire des sacrifices qui se ressentent un peu à la vision de son film, dans la droite lignée de beaucoup de ses précédents mais moins rigoureux et moins recherché plastiquement parlant. Tout comme cette idée de tourner en Anscocolor par souci d’économie et qui s’est avérée en fin de compte un mauvais choix ; découvrant les rushes en noir et blanc, l’équipe n’a pu constater le résultat en couleur qu’en toute fin de tournage. Personne ne fut convaincu par le rendu mais il était hors de question de tout recommencer. Les scènes en extérieurs durant le dernier quart d’heure, tournées dans de superbes décors d’Arizona, auraient probablement été dramatiquement plus intenses si elles avaient été filmées dans un beau Technicolor.

Si le ton du film est donc une fois encore inaccoutumée, si la réflexion sur la justice a beau être très intéressante, le scénario n’apporte aucun élément nouveau à ce sujet et ne s’avère pas non plus vraiment captivant dans son intrigue, celle qui voit Thorne, un juge intègre, bien résolu à apporter la loi et l’ordre dans une petite ville sous l'emprise d’un grand propriétaire terrien, le tout sans l’usage de la violence comme c’était souvent le cas dans les westerns avec Joel McCrea en vedette. Le comédien faisait en effet partie d’une congrégation religieuse qui prônait la non-violence et il a souvent essayé de faire passer son message au travers de ses rôles : Four Faces West (1948) fut l'un des rares westerns sans un seul coup de feu et le pasteur Gray faisait le bien autour de lui sans avoir recours à autre chose qu’à son bon sens et à sa parole dans la magnifique tranche d’Americana que constituait Stars in My Crown. Le juge Thorne pourrait d'ailleurs s'apparenter à un double de ce dernier personnage, les textes de loi remplaçant ici les préceptes moraux et religieux pour un résultat final équivalent : même honnêteté, même détermination et, ce qui le rend plus humain encore par le fait de n’être pas un saint, même intransigeance. C’est d’ailleurs le comédien qui choisit Tourneur comme metteur en scène pour adapter ce roman de Louis L'Amour, après qu'il se sont tous deux merveilleusement bien entendus sur le tournage de Stars in My Crown. Thorne est un homme flegmatique qui, malgré les menaces des dirigeants et l’inertie des habitants, fonce tête baissée sans jamais faire un pas en arrière. Cette assiduité, ce courage et cette opiniâtreté qui l'amènent à sa faire respecter feront que les citoyens vont oublier leur faiblesse et leur lâcheté pour se joindre à lui. Une subtile et digne parabole sur la préséance des textes de loi sur la justice expéditive qui sévissait encore à l’époque, portée par un Joel McCrea juste et sobre. Il faut l’avoir vu répondre à la provocation d’un homme de main de Bannerman qui l’aspergeait d’eau par un « Thanks, it's a hot day. » Puis, deux minutes plus tard, jeter ce même homme dans l’abreuvoir et continuer son chemin comme si de rien n’était. Une impassibilité à l’origine de très nombreuses séquences assez amusantes tout comme ces nombreux et savoureux détails, tel le fait de le voir lire à cheval, avoir constamment une pomme à la bouche ou se faire surprendre à se baigner nu dans la rivière.

Aux côtés de ce personnage très attachant, de nombreux autres le sont également à commencer par celui savoureusement interprété par John Carradine dans la peau d’un homme de loi tellement corrompu qu’il ne s’en rend même plus compte, ayant fait de la corruption la normalité. Emile Meyer, habitué des rôles de bad guys, interprète ici celui d’un shérif qui, au début, par peur et écœurement, ne bouge pas le petit doigt mais qui est bien content de trouver un homme qui le tire en avant, lui faisant retrouver sa dignité et son sens de l’honneur. John McIntire ne se tire pas trop mal du personnage de tyran local sans avoir à cabotiner. D’ailleurs, Tourneur semble avoir donné la consigne à l’ensemble de la distribution de jouer tout en sobriété. Dommage que les deux comédiennes soient moins convaincantes, que ce soit Nancy Gates qui n’a pas franchement le temps d’exercer son talent et surtout Miroslava dont la romance qu’elle entretient avec Joel McCrea s’avère du coup fort peu crédible ; et pourtant quant une femme avoue à son amant « qu’elle était prête à le trahir pour lui sauver la vie », on se dit qu’il y avait un sacré potentiel pour une belle histoire d’amour. Ce qui ne sera pas vraiment le cas, Tourneur et les scénaristes n’ayant probablement pas eu le temps de jouer sur tous les tableaux, de se consacrer à tout ce qu'ils auraient voulu.

 Ce western, d’urbain durant les trois quarts de sa durée, prend ensuite la poudre d’escampette pour se terminer par une belle séquence d’action qui se déroule au milieu de vastes plaines, la conclusion de cette fusillade se révélant assez inattendue. Et on regrette alors à nouveau le manque de moyens, le faible budget alloué, sans quoi cette partie aurait probablement eu plus d’impact même si Tourneur semble avoir recherché la dédramatisation à outrance. Ce qui au final donne un film au point de vue plutôt inédit mais un peu sec, un peu trop distant pour mon compte. Cependant, l’histoire de cet incorruptible juge itinérant vaut vraiment le coup d’œil pour sa galerie de personnages et leurs interprètes ainsi que pour la description bien vue de quelques situations assez réjouissantes. Un Tourneur mineur mais loin d’être déplaisant ni inintéressant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 26 novembre 2012