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Critique de film
Le film

Le Journal d'une femme de chambre

L'histoire




Celestine, jeune domestique vivant à Paris, s’installe en Province chez ses nouveaux employeurs, Mr et Mme Monteil. Son arrivée va progressivement semer le trouble chez la famille et les habitants du village.

Analyse et critique

Lorsqu’en 1963, Luis Bunuel accepte l’offre du producteur Serge Silberman de tourner une nouvelle version du roman de Octave Mirbeau, on pouvait légitimement s’interroger sur l’intérêt d’une nouvelle adaptation : Jean Renoir avait déjà fait la sienne et le matériau de départ semblait à priori assez éloigné de l’univers du cinéaste (de son propre aveu, le roman n’est qu’une base de départ). Pourtant, Journal d’une femme de chambre est l’un des plus flagrants témoignages du génie Bunuelien en même temps qu’une sorte de résurrection de son cinéma. Dès les premières minutes, le cadre est posé : Celestine arrive à la gare de la ville où elle va désormais travailler. Elle entre dans un univers nouveau comme le spectateur entre dans le monde du cinéaste pour ne plus en sortir.

Le film débute donc par une évocation (par là-même une critique) de la vie bourgeoise comme l’auteur l’avait déjà fait auparavant, plus timidement, avec Tristana ou La vie criminelle d’Archibald de La Cruz pour ne citer que ces deux exemples. Le Bunuel grinçant et controversé des années 20 est donc bien présent avec sa peinture acerbe de la classe dite dominante, de la religion ou encore dans sa façon de dépeindre avec une noirceur sans égale le fascisme d’une certaine France des années 20 : Bunuel, cinéaste du réel.
Mais l’essentiel du film, ce qui fait sa valeur et son importance, ne réside pas uniquement dans ces aspects. En effet, le film glisse progressivement sans que le spectateur ne s’en rende compte vers ce que le critique Alain Bergala appelle "l’émotion du surgissement". Surgissement de l’incroyable, de l’absurde ou encore de l’irréel de certaines situations qu’il convient de ne pas dévoiler pour ne pas nuire au plaisir du spectateur. Certains le font en parlant de surréalisme, notion à la fois juste et trop réductrice : juste car le film frappe directement dans l’inconscient ; réductrice car cela rabbaisserait Bunuel à l’état de simple formaliste.

Bunuel, cinéaste de l’imaginaire.
A l’instar de Los Olvidados ou de Belle de jour, deux de ses pièces maîtresses, le réel et l’imaginaire (le terme de suréel, bien que "cliché" conviendrait mieux) coexistent, se mêlent étroitement pour ne former qu’un tout. Jamais par la suite, Bunuel ne parviendra à trouver un équilibre aussi parfait entre ces deux éléments qui résument à eux seuls une grande partie de son cinéma. Cet enchevêtrement a pour conséquence de plonger le spectateur dans des sensations rarement ressenties au cinéma, entre fascination, incompréhension voire malaise dans certaines scènes (cf la scène où Celestine dit "oui" à son futur époux). Tout cela avec une maestria d’autant plus extraordinaire que cette mise en abyme est invisible à l’écran, totalement impalpable : Bunuel nous plonge progressivement dans un étourdissant tourbillon sensoriel. Tourbillon de sentiment qui doit beaucoup au talent de co-scénariste de Jean-Claude Carrière auquel il convient de rendre hommage. Manquait manifestement à ses films, jusque L’Ange exterminateur, une base scénaristique forte et solide (surtout lors de sa période Mexicaine). C’est chose faite avec ce film tant il est clair à la vision du film que Bunuel avait besoin de s’entourer d’un proche collaborateur(il s’agit de sa première association avec Carriere), dont l’importance dépasserait le strict cadre de l’écriture (les deux hommes seront très proches l’un de l’autre jusqu’au bout). L’association semble même tellement bien fonctionner que le cinéaste offre un petit rôle à Carriere dans le film, celui du curé.

Journal d’une femme de chambre est donc une œuvre d’une grande importance puisqu’il propose une sorte d’épure, aussi bien dans le style du film que dans sa matière scénaristique et thématique. Un film donc à voir et à revoir tant plusieures visions semblent nécessaires pour en explorer les inépuisables richesses.

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La fiche IMDb du film
Par Leopold Saroyan - le 8 décembre 2002