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Critique de film
Le film

Le Jardin du diable

(Garden of Evil)

Partenariat

L'histoire

Leur bateau étant tombé en panne, trois aventuriers américains en route vers l’Eldorado que semble être devenue la Californie se retrouvent bloqués quelques temps dans un petit port de la côte mexicaine. A Puerto Miguel, Hooker (Gary Cooper), Daly (Cameron Mitchell) et Fiske (Richard Widmark) acceptent, pour la somme de 2 000 dollars chacun, d'escorter une jeune Américaine, Leah Fuller (Susan Hayward), dans une région dangereuse infestée d’Apaches belliqueux, "The Garden of Evil". Elle doit s’y rendre pour délivrer son époux (Hugh Marlowe) bloqué par un éboulement dans une mine d’or. Un Mexicain du village (Victor Manuel Mendoza) les accompagne dans leur périple. A l’aller, les tensions et les discordes ne manquent pas, suscitées par l'appât du gain et une certaine jalousie due à la présence de l’élément féminin au sein du groupe. Arrivés sur les lieux, les quatre hommes parviennent à sortir le rescapé de la mine, mais sa jambe est cassée. Les Indiens commençant à se manifester aux alentours du site, nos aventuriers décident de repartir en toute hâte dès la nuit tombée pour tromper la vigilance de leurs ennemis invisibles. Mais ces derniers ne tombent pas dans le piège ; le voyage de retour va dès lors s’avérer périlleux et redoutablement violent pour une partie du groupe. Chacun va devoir alors opérer des choix vitaux révélateurs de leur véritable nature jusqu’alors assez mystérieuse...

Analyse et critique

Alors qu’il fut souvent boudé à l’époque pour son aspect conventionnel (ce que nous allons essayer de réfuter en quelques lignes), ce premier western en Cinémascope a pris place aujourd’hui et à juste titre parmi les plus grands classiques du genre. Henry Hathaway prouvait une fois encore qu’il n’était pas uniquement un habile faiseur mais bien un grand metteur en scène. Il venait de tâter de l’écran large avec l’adaptation de la célèbre bande dessinée de Hal Foster, Prince Vaillant ; il apparaît comme une évidence en voyant Garden of Evil (tourné la même année) qu’il maniait cet immense rectangle avec une maestria hallucinante, comme s’il l’avait utilisé durant toute sa carrière. Son emploi du Cinémascope est ici vraiment étonnant et somme toute splendide, les paysages variés et constamment changeants, tour à tour luxuriants, sauvages, arides ou grandioses trouvant un maître à filmer pour les magnifier et leur donner un rôle primordial. Le grand chef opérateur Milton Krasner n’y est pas pour rien non plus. Grâce à leurs talents respectifs, il vous sera difficile d’oublier cette nature envahissante et hostile, personnage à part entière du film, constituée de déserts volcaniques et de jungles verdoyantes provenant du centre du Mexique où le tournage eut lieu dans des conditions physiquement assez difficiles. Des paysages inhabituels et pour le moins surprenants dans un western tels qu’une côte au bord de la mer, des forêts de bananiers et de palmiers ou un village enfoui sous la lave et dont seul le clocher de l’église émerge.

Mais Le Jardin du diable est un western qui n’a comme éléments constitutifs du genre que l’époque et les costumes, le film louchant bien plus vers une hybridation assez déroutante et détonante de film d’aventure et de drame psychologique d’une grande dureté, le tout à la lisière du fantastique. En ce qui concerne le fantastique, jugez vous-mêmes ! A commencer par le titre et son Evil démoniaque, le "jardin du diable" étant le nom donné par les Indiens à cette contrée mystérieuse, baptisée ainsi d’après certaines de leurs légendes inquiétantes. La première apparition de Susan Hayward survient à la seconde même où Fiske tire de son jeu de cartes la Reine de cœur ! Dès le début de leur périple, nos aventuriers doivent sauter par-dessus une faille dans la corniche au bord d’une falaise abrupte, véritable porte de l’enfer qui rappelle étrangement cette autre falaise difficilement franchissable qui donnait accès au royaume de l’homme-singe dans la série des Tarzan avec Johnny Weismuller. Déjà à l’époque, ces séquences tiraient de manière "jouissive" ces films vers un certain fantastique. Contrairement au reste du film entièrement tourné en décors naturels, cette falaise est une magnifique toile peinte nous faisant découvrir également les immenses plaines vallonnées en contrebas de cette barre rocheuse impressionnante, un élément de décor qui véhicule une singulière et heureuse touche d’onirisme. A posteriori, la musique de Bernard Herrmann nous faisant irrémédiablement penser à d’autres de ses partitions écrites plus tard pour des classiques du fantastique (Voyage au centre de la Terre, Le Septième voyage de Sinbad, L’Île mystérieuse), nous n’aurions été, je pense, point surpris de voir surgir au détour d’un rocher l'une des innombrables créatures inventées par Ray Harryhausen et que l’on trouvait justement dans ces films cultes de Henry Levin, Nathan Juran ou Cy Endfield.

Et ces Indiens faméliques que l’on a tant reprochés à Hathaway, alors que Hollywood depuis le début de la décennie s’évertuait honnêtement à redonner aux peuples amérindiens une nouvelle grandeur ? Ils ne sont rien de moins que des gardiens du Temple, des ennemis invisibles veillant farouchement et s’évertuant à chasser et à tuer tout intrus pénétrant sur leur territoire sacré, rien de plus ! Le scénariste aurait très bien pu prendre des bandits ou des personnages irréels, cela n’aurait pas changé grand chose dans le fond ; le fait que le peuple indien traîne derrière lui de lointaines légendes est bien plus symbolique et renforce le malaise des protagonistes. Ces Indiens, Hathaway ne les montre d’ailleurs quasiment jamais de près (pendant une bonne moitié du film, on les devine présents uniquement à cause de signes sur le sol, dans les arbres ou dans les airs ; des signes que parfois seul le spectateur voit, étant ainsi en avance dans le suspense par rapport aux personnages) et casse même toute vraisemblance en faisant deviner de loin des coupes iroquoises pour des soi-disant Apaches. Lors de la poursuite finale sur l’immense plateau herbeux, ce sont des fantômes, de simples ombres glissant sur le paysage et fondant littéralement sur leurs proies dans un lointain plan d’ensemble long et fixe en plongée absolument génial. L’important ici ne se situe pas dans un quelconque vérisme puisque, en lieu et place d’un western réaliste, nous nous trouvons en fait devant une fable morale.

Outre des paysages, une musique et une ambiance atypiques, si l’intrigue tient en quatre lignes, Garden of Evil - et c’est l’une de ses autres grandes forces - nous présente des personnages jamais figés, complexes jusque dans leurs parts d’ombre, que le spectateur verra évoluer tout du long. Aucun manichéisme dans leur description, tous demeurant mystérieux et insaisissables, se situant sur la corde raide entre le bien et le mal ; nous ne connaîtrons pas grand chose de leur passé mais au fur et à mesure des épreuves traversées, ils parviendront à se dévoiler et les bons côtés de leur caractère et de leur tempérament auront le dessus pour chacun d’entre eux alors qu’au départ nous pensions avoir affaire à une bande de rapaces sans scrupules. Sortiront vainqueurs de ces dangers vécus côte à côte la loyauté, le sacrifice, la responsabilité et l’honnêteté plutôt que l’avarice, le cynisme et l’égoïsme. Si beaucoup vont succomber à ces épreuves, leur âme sera sauvée in extremis. Mais la conclusion shakespearienne de la bouche même de Gary Cooper viendra balayer cet aspect que certains auraient pu trouver un peu moralisateur : « If the Earth would made of gold, men would kill for a handful of dirt. »

Gary Cooper est magistral dans la peau de Hooker dont nous n’apprendrons vers la fin qu’un minuscule embryon de son passé mystérieux : il fut shérif. Sous les traits de Benjamin Trane, il tiendra quasiment le même rôle la même année dans le chef-d’œuvre de Robert Aldrich, Vera Cruz. Un homme qui voit dans les âmes et les pensées : un psychologue né, un chef hors pair très terre-à-terre qui trouve une solution à tous les problèmes et à toutes les situations sans avoir besoin de réfléchir. Fiske lui répète sans cesse : « You know everything. You always know everything. » Les seules choses auxquelles il n’avait pas songé, c’est à la noblesse et à l’esprit de sacrifice qu’il pouvait y avoir enfouis au cœur de son compagnon d’aventure, Fiske justement, un joueur professionnel en même temps qu’un mercenaire faussement cynique qui n’arrête pas une seconde de commenter les actions et les pensées de tous et à qui la vie importe peu. Richard Widmark interprète à la perfection ce rôle qu’on croirait écrit expressément pour lui. Les relations qui se tissent entre les deux hommes et le personnage féminin sont constamment ambivalentes et, par ce fait, passionnantes. Leah, c’est Susan Hayward, elle aussi parfaite, déjà interprète pour Henry Hathaway dans l’excellent Rawhide. Ni vamp ni femme pure, elle tranche avec les archétypes féminins habituels. Une femme forte et peu loquace qui prend la tête du groupe et qui fait tout pour que celui-ci l’accompagne jusqu’au bout au point d’effacer les signes laissés par le Mexicain pour ne pas qu’il puisse faire demi-tour avant d’avoir accompli sa mission : « You need me. Because without me, Mister, you're lost. And when you're lost in this country, you're dead ! » Ses motivations, nous ne les connaîtrons jamais vraiment. Pourquoi semble-t-elle aussi dure et renfermée ? Pourquoi son mari l’accusera-t-elle de tous les maux une fois sauvé ? Les rapports du couple ont l’air d’être faits de regrets et d’amertume à moins que le cerveau du mari ait pris un coup à force d’être resté seul prisonnier dans la mine durant plusieurs jours. Ne serait-ce pas purement et simplement de la jalousie, ou bien encore le mari, se sentant un poids mort, ne feindrait-il pas afin que son épouse le laisse tomber pour sauver sa peau ?

N’oublions pas Victor Manuel Mendoza interprétant un Mexicain non cabotin et ne parlant pas un mot d’anglais (encore un coup de pied aux clichés habituels que l’on retrouvera même jusque dans Rio Bravo et son couple de Mexicains plutôt pénible) et Cameron Mitchell dans la peau d’un ex chasseur de primes s’écroulant en pleurs après un combat avec Hooker qui se révèlera avoir été une séance de psychanalyse "cathartique". Un combat d’une sécheresse et d’une violence presque sadique, un feu de camp se trouvant au milieu des adversaires pour accueillir leur chute. Quand cette violence éclate après toute cette attente et ces frustrations, elle en est d’autant plus forte et fait très mal à ceux qui la subissent. Les moins chanceux endureront une mort d’une grande brutalité, l’un transpercé par des flèches et continuant à hurler des imprécations à ses assassins, l’autre tombant d’une falaise pour finir sa course suspendu à un arbre, un autre encore torturé la tête en bas attaché sur une croix... Cette violence sèche et brutale est une sorte de marque de fabrique du cinéaste que l’on retrouvera disséminée dans ses meilleurs œuvres : Le Carrefour de la mort, La Fureur des hommes, True Grit...

Après cette brève description, ne pensez-vous pas que les critiques n’ayant trouvé dans ce western magistral que clichés et conventions ont quelque peu exagéré ? Tout autant que Jacques Demeure dans le N°12 de Positif en 1954 écrivant sur la somptueuse partition de Bernard Herrmann pour ce film : "C’est pourtant Bernard Herrmann qui va le plus loin dans le domaine de la prétention. Avec une mélodie sirupeuse de style américain moderne, une orchestration gigantesque de type pseudo-wagnérien, sa partition toujours employée pour souligner un état d’âme ou un événement est un bruyant chef-d’œuvre de mauvais goût et d’inutilité." En effet, il est désormais de notoriété publique que Herrmann était un musicien sirupeux, grandiloquent et de mauvais goût...

Fiske, mortellement blessé, contemplant un coucher de soleil sur les montagnes, se confie à Hooker : « See that. Every night the sun goes down and it always takes someone with it. Tonight it's me. » Où l’on peut conclure au regard de cette phrase magnifique, qu’en surplus des qualités évoquées plus haut, Garden of Evil comporte des dialogues sans cesse brillants, non dénués de poésie et de grandeur, à l’image du film !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 29 octobre 2005