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Critique de film
Le film

Le Groupe

(The Group)

L'histoire

Après s'être rencontrées à l'université, huit amies continuent à se revoir régulièrement au fil des ans. A partir de ce postulat très simple, Sidney Lumet développe un magnifique film choral où l'on suit chaque personnage évoluer dans sa vie sentimentale, professionnelle ou familiale tandis qu'autour d'eux l'Amérique ne cesse de changer.

Analyse et critique

Sidney Buchman, scénariste qui a débuté dans les années 20, et entre autres l'auteur de Monsieur Smith au Sénat pour Frank Capra, signe ici son dernier scénario (il collaborera simplement par la suite à La Maison sous les arbres de René Clément). Outre ses activités d'écrivain, Buchman est connu comme étant l'un des bras droit de Harry Cohn, celui capable de soutenir auprès du nabab les projets les plus ambitieux - artistiquement ou thématiquement - à la Columbia. La carrière de Buchman est brisée avec son inscription sur la Liste noire. Quasi invisible pendant les années 50, il ne travaillera plus que très épisodiquement après l'abolition de la Liste en 1960. Lumet - qui vient de collaborer avec Walter Bernstein, un autre blackslisté, sur Fail Safe - lui offre donc une belle opportunité d'exprimer à nouveau son talent avec cette ambitieuse adaptation d'un roman de Mary McCarthy. Un talent que l'on retrouve dans la construction impeccable de ce récit choral - genre piège par excellence - et dans le regard fin et précis que Buchman pose sur chacun des personnages du groupe. Grâce aussi en grande partie à la brillante direction d'acteurs de Lumet, ces huit femmes prennent littéralement vie et chaque nouvelle séquence est l'occasion de les enrichir encore et encore.

Le film nous invite à travers ces destinées humaines à suivre l'évolution politique, économique et sociale de l'Amérique, avec en son cœur les années 30, époque charnière de l'histoire des Etats-Unis, années pleines d'espoir après la terrible période de la Grande Dépression. C'est une décennie marquée par une certaine libéralisation des mœurs et la vision d'un futur plein de promesses. Le Groupe raconte d'admirable manière cette Amérique qui croit de nouveau en son rêve puis qui replonge dans le doute en voyant ses idéaux se heurter à la réalité de la société et du monde. Cette histoire de l'Amérique est racontée à partir des personnages, par la façon dont certains combattent pour leurs idées alors que d'autres les travestissent par confort ou opportunisme. Lumet et Buchman, hommes de gauche, racontent aussi la façon dont des petits bourgeois se rallient au communisme non par conviction, mais par snobisme. La façon aussi dont d'autres souffrent de cet engagement qui les met à l'index. Le Groupe est aussi une grande et belle œuvre féministe qui nous offre parmi les plus beaux portraits de femmes vus dans le cinéma américain des années 60. Les interprètes sont toutes fantastiques et l'on doit rendre grâce à Lumet d'avoir su trouver à la fois des visages vierges et des actrices aussi sensibles que justes. En effet, à l'exception de Shirley Knight, elles n'ont jamais joué au cinéma et ont simplement eu, pour les plus expérimentées d'entre elles, une petite carrière dans les théâtres new-yorkais. Ces visages inconnus confèrent au film une grande véracité et leur jeunesse l'éclaire de l'intérieur. Tout au long de sa carrière, Lumet ne cesse d'observer des groupes, qu'ils soient sociaux ou familiaux. Que ce soit dans ses films de procès ou ses plongées dans le monde de police, des médias et de la justice, à chaque fois ce sont les rapports entre les personnages qui priment sur toute autre considération. La façon dont il utilise sa caméra - très mobile, suivant les personnages, en s'immisçant entre eux - donne à chaque fois l'impression qu'il capte ces flux invisibles qui lient les êtres.

La façon dont il évoque ici le groupe est admirable, chaque personnage existant pleinement, mais existant aussi par rapport aux autres. Lumet parvient à saisir comment les multiples interactions entre les membres d'une communauté définissent cette communauté et comment, en retour, cette communauté définit chacun de ses membres. Lumet fait preuve avec ce film d'une extrême délicatesse, d'une immense subtilité, d'un véritable art de la nuance... toutes choses que l'on remarque depuis ses débuts mais qui trouvent ici leur plus parfaite expression. Le Groupe nous laisse sur un intense sentiment de tristesse, de gâchis. On est alors à quelques années de l'émergence du Flower Power et des grands mouvements de contestation, et ce film semble déjà nous raconter la fin de cette ère des utopies. C'est qu'il est intemporel car Le Groupe ne raconte pas seulement un pan de l'histoire de l'Amérique, ne s'intéresse pas seulement à une catégorie de sa population : il s'attache à montrer comment les rêves s'usent et disparaissent, comment chacun s'arrange avec la vie, accepte petit à petit les compromis et s'éloigne des ambitions de sa jeunesse. Sans jamais porter de jugement, Sidney Lumet comprend ses personnages et nous fait partager leur humanité. C'est la grande leçon de son cinéma et Le Groupe en est l'un des plus admirables exemples.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2011