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Critique de film

Le Grondement de la montagne

L'histoire

Shingo Ogata (So Yamamura), homme d’affaires d’une soixantaine d’années, vit à une heure de Tokyo dans la calme banlieue résidentielle de Kamakura avec son épouse Yasuko, son fils Shuichi (Ken Uehara) et sa bru Kikuko (Setsuko Hara). Shuichi, qui travaille dans la société que dirige son père, est de moins en moins présent pour le souper ; délaissant son épouse qui semble ne pas le satisfaire sexuellement, il préfère rester en ville pour sortir avec sa maitresse. Shingo en est fortement attristé, d’autant qu’il éprouve une affection profonde pour sa belle-fille qui est aux petits soins pour leur vieux couple. S’occupant de toutes les tâches ménagères, Kikuko accueille même avec beaucoup de cordialité sa belle-sœur Fusako - sur le point de divorcer avec deux jeunes enfants sur les bras - pourtant jalouse de sa beauté et de la constante attention que lui portent ses parents alors qu’elle estime au contraire en avoir toujours été privée. Contrairement à ce qu’avait rêvé un Shingo affaibli par l’âge et la maladie, et malgré toutes ses tentatives de "colmatage", les relations familiales sont en train de s’effriter. Une grave décision que va prendre Kikuko va précipiter l’éclatement de ce cocon domestique...

Analyse et critique

"Soudain le grondement de la montagne parvint jusqu'à Shingo... Il ressemble ce grondement, à celui du vent lointain, mais c'est un bruit de force profonde, un rugissement surgi du cœur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu'il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d'un bourdonnement d'oreille, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l'heure de sa mort lui avait été révélée." Voilà le titre explicité par cet extrait du roman du célèbre écrivain japonais Yasunari Kawabata - Prix Nobel de littérature en 1968 - dont le film de Naruse est l’adaptation. Ce fameux grondement est celui en sourdine - mais qui s’amplifie de plus en plus - d’un cocon familial sur le point de se disloquer alors que les parents pensaient avoir au contraire fait le maximum pour qu’il soit harmonieux. Le père, garant des traditions, constate impuissant que tout ce qu’il estimait avoir construit à sa plus grande fierté - son "foyer" - part inévitablement en déliquescence. Il s'agit donc - comme la plupart des films de l’immense cinéaste japonais - d'une chronique de l’échec d’une profonde tristesse. Dans cet opus où sont frontalement abordées les thématiques encore assez nouvelles pour l’époque du divorce et de l’avortement, l’équilibre parfait de l’écriture, la justesse du ton et la rigueur sans excès de la mise en scène font en sorte que le film soit désespérant sans jamais être plombant mais au contraire profondément touchant ; une sorte de petit miracle que le réalisateur arrive quasiment à renouveler à chaque fois - d’après les plus grands connaisseurs de l’œuvre du cinéaste, au moins depuis Le Repas (Meshi) en 1951.

C’est Naruse lui-même qui proposa à la Toho d’adapter le roman fleuve de Kawabata sous le charme duquel il était tombé. Publiée en feuilleton dans différentes revues durant pas moins de cinq années, cette chronique familiale au long cours sur la vie d’une famille traditionnelle japonaise - avec parents et enfants sur trois générations vivant sous le même toit - dans la banlieue montagnarde de Tokyo était contée du point de vue du patriarche observant avec impuissance le délitement des relations familiales qu’il s’était évertué toute sa vie à rendre les plus agréables possible, se rendant compte que, le pays se modernisant, ce genre de structure familiale n’était désormais plus viable et qu’elle engendrait au contraire beaucoup plus de situations conflictuelles, de jalousies et de rancœurs. Le livre aux innombrables épisodes se focalisait surtout sur deux thèmes, la vieillesse et le mariage, tous deux vus pas spécialement sous de très bons auspices. Le scénario de Yoko Mizuki - déjà scénariste pour Naruse à de nombreuses reprises - s’attarde surtout sur le naufrage du mariage des deux enfants ainsi et surtout que sur les relations pleines de non-dits - mais pour autant très puissantes - s’établissant entre le père et sa bru et dont le lien très fort qui les unit repose sur l’estime et le respect mutuels ainsi que sur une grande connivence voire même un immense amour platonique. La thématique de la vieillesse est bien présente mais un peu en retrait ; les auteurs reviennent surtout sur le fait que de nombreux couples de parents âgés souhaitent mourir avant de devenir un fardeau pour leur progéniture, qui selon eux ne les aimeraient alors plus. Le tournage s’est effectué dans le voisinage de la maison de Kawabata, dans la petite ville de Kamakura au Sud de Tokyo ; un endroit assez verdoyant desservi par une gare que nos protagonistes atteignent à pied par de charmantes petites ruelles encadrées de palissades.

Sans pesanteur narrative, avec au contraire une fluidité assez remarquable et un sens du rythme absolument prodigieux - le tempo et la succession des séquences semblant toujours couler de source, une caractéristique typique du cinéaste puisqu’il passe toujours énormément de temps avant le tournage à préparer le découpage de ses films qu’il refuse ensuite de modifier - Naruse parvient une fois de plus, grâce aussi à l’intelligence de sa mise en scène et à sa parfaite direction d’acteurs, à nous faire rapidement appréhender les personnages de son histoire, leurs places au sein ou en rapport à la famille, leurs caractères, leurs sentiments (et ressentiments) ainsi que les relations qu’ils entretiennent les uns par rapport aux autres. Parfois il n’a besoin que de simples gestes, de regards ou de variations dans l’intonation des voix pour arriver à se faire comprendre. Essayons à notre tour de résumer cet enchevêtrement familial en restant compréhensible et tout en prenant d’emblée les précautions d’usage pour ceux qui n’apprécient pas qu’on leur dévoile le moindre bout d’intrigue, même si on peut raisonnablement affirmer qu’elle est ici réduite à peau de chagrin, la psychologie des personnages étant bien plus importante que la progression dramatique ou les retournements de situations. Quoi qu’il en soit, attention aux spoilers ! Nous sommes donc en présence d’un couple d’une soixantaine d’années, le père - Shingo - toujours en activité en tant que chef d’entreprise, son épouse restant à la maison. Même s’ils semblent s’entendre encore, des petits détails nous dévoilent certaines contrariétés : le mari s’agace du ronflement de sa femme, cette dernière lui reproche son flegme et le fait de ne pas intercéder au sein des problèmes conjugaux de leurs enfants tout en lui rappelant qu’elle a toujours été une épouse de "remplacement" puisqu’il aurait probablement épousé sa sœur plus jolie si elle n’était pas tôt décédée. Le respect existe encore mais l’amour que le mari a pu porter à sa femme semble s’être étiolé, reporté - en tout bien tout honneur - sur sa belle-fille.

Kikuko vit en effet sous leur toit, mariée avec leur fils Shuichi. C’est elle qui - le sourire constamment aux lèvres - s’occupe avec patience et attention de la tenue de la maison ainsi que de la cuisine, prévenante et aux petits soins pour ses beaux-parents qui le lui rendent bien par l’affection qu’ils lui portent. Sans cet attachement il y a peut-être longtemps qu’elle aurait quitté ce foyer ; en effet, elle ne s’entend plus avec son mari qui, peu satisfait sexuellement, l’a plus ou moins délaissée pour se trouver une maitresse (qu’il compare à un véritable torrent au contraire de sa femme qu’il décrit comme un lac), et semble désormais l’ignorer lorsqu’il ne la rabaisse pas froidement en public en la comparant à une fille immature. Refusant d’avoir un enfant de son mari dans les conditions actuelles, Kikuko avorte en secret au grand dam de ses beaux-parents lorsqu'ils viennent à l'apprendre ; ces derniers rêvaient en effet de ce nouveau petit-fils d’autant qu’il aurait été celui de celle qui occupe une place plus grande dans leur cœur que leur propre fille Fusako, qui leur reproche d’ailleurs sans cesse de ne pas avoir eu plus d’attentions à son égard, concevant ainsi une jalousie légitime envers sa belle-sœur "qui fait tout mieux qu’elle". Sur le point de divorcer avec deux jeunes enfants sur les bras, Fusako vient demander à se faire héberger le temps que leurs problèmes de couple soient réglés. Le père, qui a su ou compris tout ce qui se passait, représente en fait le personnage central de l’histoire puisqu’il va essayer de faire en sorte de colmater les brèches en parlant non seulement à ses enfants - plus précisément à son fils qui s’est confié quant à son adultère, mais pas vraiment à sa fille qu’il n’a jamais beaucoup estimée - mais en allant également trouver la maitresse de son fils qui étonnement aura - contrairement à l’épouse légitime - décidé de garder l’enfant qu’elle a eu de lui après qu’elle l’a chassé pour avoir été violent en apprenant la nouvelle de sa situation de femme enceinte. A la lecture de cette description, on devrait se rendre compte de la modernité des thèmes abordés et de la nouveauté des situations mises en place par Naruse et son scénariste au sein d'un cinéma japonais qui, comme la société, s’émancipe alors même que le Japon traditionnel et ses coutumes ancestrales un peu contraignantes ont heureusement - ne serait-ce que pour la condition féminine - tendance à disparaitre.

Outre Setsuko Hara - l’une des muses d'Ozu et qui tournera à quatre reprises pour Naruse en lieu et place de l’immense Hideko Takamine - et So Yamamura - vieilli de 20 ans pour l’occasion sans que cela ne se remarque -, tous deux absolument admirables et allant se retrouver pour clôturer le film lors d’une dernière séquence bouleversante, tous les autres comédiens méritent également notre attention ; il faut dire que leurs personnages sont dépeints avec tout autant de justesse et d’attention que les deux principaux. Les acteurs sont d’ailleurs tous pour la plupart des habitués du cinéaste : Teruko Nagaoka est assez attachante en mère certes un peu pénible mais néanmoins aimante ; Ken Uehara dans le rôle du mari volage sait se rendre antipathique sans forcer le trait ; Chieko Nakakita, dans le rôle ingrat de la fille lucide et mal aimée sur le point de divorcer - ce qui en a fait une femme geignarde et pleine de ressentiment - est parfaite ; tout comme Yoko Sugi dans celui de la secrétaire qui accepte à la demande de son patron de le mettre en relation avec la maitresse de son fils, un jeune homme dont il semblerait qu’elle soit amourachée ; enfin Rieko Sumi, la fameuse maitresse dont on parle beaucoup mais que l’on ne voit que durant une seule séquence, celle assez sèche au cours de laquelle elle rencontre le père de son amant et où elle lui fait comprendre qu’il n’aurait pas fallu qu’il la prenne pour une prostituée en lui offrant maladroitement de l’argent, qu’elle accepte néanmoins en guise de vengeance pour les coups qu’elle a reçus de son fils. La scène finale déjà évoquée en début de paragraphe se déroule au sein de l’ancien parc impérial Shinjuku de Tokyo : ici se sont donné rendez-vous Shingo et Kikuko pour des adieux qui ressemblent beaucoup à ceux de deux amants. Des adieux qu’ils savent être inéluctables, perdre l’homme auquel elle est le plus attachée s'avérant être la seule manière pour Kikuko d’acquérir son statut de femme libre et de conserver son libre arbitre, le vieil homme le comprend d’autant mieux qu’il se sent un peu responsable de cette situation et de ce malaise en n’ayant jamais proposé au couple d’avoir son propre logement. Quant à lui, il a prévu de se retirer avec son épouse dans leur maison de campagne afin d’y attendre paisiblement leurs derniers instants. Un dernier plan d’ensemble magnifique : la caméra recule lentement et pudiquement pour laisser "le couple" s’avancer vers le fond de l’écran avant de se "séparer".

Une fin poignante à l’image d’une triste mais belle chronique familiale brassant des thématiques sombres, crues et assez novatrices pour l’époque (le divorce, l’avortement, le suicide des personnes âgées, l’amour d’un vieil homme pour une jeune fille). Un mélodrame superbement photographié par Masao Tamei qui n’oublie pas de porter une attention toute particulière aux gestes quotidiens, aux paysages et aux phénomènes naturels (ici la tempête de pluie et de vent). Par petites touches d'une sobriété exemplaire, Naruse met à nu la lente dégradation des relations de couple ainsi que la dure condition de la femme dans un Japon encore archaïque dans ses traditions patriarcales malgré son ouverture à la modernité et l’évolution de sa société. Une œuvre intimiste à la fois délicate, pudique et amère mais cependant jamais froide ni distante. On est en droit de lui préférer d'autres de ses films - notamment pour ceux qui comme moi sont plus touchés par Hideko Takamine que par Setsuko Hara. Néanmoins, dans son genre, Le Grondement de la montagne demeure une petite merveille.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 11 janvier 2017

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