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Critique de film

L'histoire

1898. Nous sommes à Snow Hill, un petit village de l’Utah perdu dans la neige, où les chasseurs de primes font régner la terreur en tuant des hors-la-loi alors que le gouverneur s’apprête à amnistier ces derniers. Cette amnistie prochaine provoque une montée de la violence de la part des chasseurs de primes qui font un véritable massacre. Les villageois se réfugient dans les collines enneigées pour échapper aux chasseurs menés par Tigrero, le plus impitoyable d’entre eux. Mais la faim commence à se faire sentir. C’est à ce moment là qu’un mystérieux cavalier fait son apparition. Apparemment muet, on le connaît sous le surnom de ‘Silence’. Les villageois lui demandent d’éliminer Tigrero. Il arrive donc à Snow Hill où il semble avoir des comptes à régler. N’éliminant ses adversaires qu’en état de légitime défense, il tente de provoquer Tigrero mais en vain. Un shérif dépêché par le gouverneur, arrive bientôt pour tenter de rétablir un semblant de loi à Snow Hill. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Analyse et critique

S’il existe des westerns désenchantés et nihilistes, Le Grand Silence en est l’un des mètres étalons. Rarement on aura vu autant de noirceur sur un écran. Une noirceur du propos qui tranche avec la blancheur de la neige du paysage ; c’est là une autre originalité du film : le climat. Le village est perdu dans la neige, les routes sont quasiment bloquées, le froid intense règne. Un froid qui piège les protagonistes, qui gèle les esprits, qui engloutira même l’un des personnages. Une neige qui sert à conserver les cadavres des hors-la-loi (les abords enneigés de la ville deviennent des morgues à ciel ouvert). Tigrero est un véritable boucher, conservant ‘sa viande’ dans le froid. Sergio Corbucci signe donc un film totalement anti-héroïque où seul le machiavélisme semble vouloir l’emporter.

Corbucci, ancien collaborateur de Sergio Leone, est un réalisateur à la carrière on ne peut plus inégale. Ayant abordé tous les genres ou presque ( péplums, polars, comédies…), il aborde logiquement le western spaghetti qui déferle sur les écrans depuis l’apparition de l’Homme sans nom. Le Grand Silence restera son chef d’œuvre, le film de la postérité. Corbucci fait de son film une œuvre à part et originale tout en respectant le cahier des charges du western : antagonisme (parfait) des deux personnages principaux, réalisme ; Silence est présenté comme le tireur le plus rapide de l’Ouest, le méchant est abominable, etc. C’est sur le destin des personnages, des icônes du genre, que Corbucci va surprendre le plus. Il n’y aura aucun salut pour la bravoure, pas d’espoir. Le plus malin, celui qui aura le moins de scrupule gagnera, tout simplement. Corbucci pousse le nihilisme dans ses derniers retranchements. La fin, d’une noirceur peu commune illustre parfaitement le propos : pas de place pour l’héroïsme. C’est la loi du colt la plus forte. Même le Shérif, figure noble, sera littéralement happé par la mort. Nul espoir du côté des dirigeants, aussi fourbes que ceux qu’ils condamnent. L’enjeu pour le gouverneur n’est pas de sauver des hommes, mais de conserver, voire gagner des électeurs !


Quant au héros du film, Silence, il reste en retrait la plupart du temps bien que lui aussi soit une icône du genre. Habillé de noir, ténébreux, portant une arme non conventionnelle (un Mauser), il connaîtra un sort tragique, tragédie qui semble le poursuivre depuis l’enfance.

Le casting du film est prestigieux. On retrouve Frank Wolff dans le rôle du shérif déterminé mais maladroit, qu’il incarne à la perfection. Wolff, connu pour avoir joué dans Il était une fois dans l’Ouest de Leone, livre ici une très bonne composition dans le rôle le plus nuancé du film. L’impitoyable Tigrero est campé par Klaus Kinski, effrayant de monstruosité gratuite, de duplicité et de cruauté ; un personnage qui marque forcément les esprits. Silence, lui, est incarné par l’un de nos plus grands acteurs français, Jean-Louis Trintignant. Surprenant dans ce rôle, il s’en tire très bien et apporte une dimension romantique et fragile à son personnage. Son jeu, minimaliste, tranche superbement avec celui de Kinski.

La musique, signée Ennio Morricone (on ne le présente plus) respecte bien le côté désenchanté et mélancolique du film.

Dernière anecdote, pour ceux qui aiment la bande dessinée, je vous recommande de jeter un œil sur le premier tome de la série de Swolfs, Durango (Les Chiens meurent en hiver) : le personnage de Durango est en effet une reprise à peine voilée de Silence et l’intrigue reprend pas mal de scènes du film. Et en lisant la fin, on ne peut s’empêcher de se dire que Swolfs à dû être frustré par le final du film de Corbucci.

En savoir plus

La fiche IMDb du film