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Critique de film
Le film

Le Grand chantage

(Sweet Smell of Success)

L'histoire

New York. Minable agent publicitaire de Broadway, Sidney Falco sert d’informateur au tout-puissant éditorialiste d’un journal, J.J Hunsecker, qu’il hait et envie à la fois. Celui-ci le charge d’une basse besogne : briser par un scandale l’idylle nouée entre sa propre sœur Susan et un jeune guitariste, Steve Dallas. Après un premier échec, Falco parvient à ses fins, moyennant chantage...

Analyse et critique

Le Grand chantage est une peinture acide et sans complaisance du journalisme mondain et du show business, une plongée nocturne et impitoyable en plein cœur de Broadway ou des personnages errent et se débattent comme dans un cauchemar. Martin Scorsese dit, à propos de ce film : « Sweet Smell of Success est un film clé, le premier qui ait atteint la brutalité émotionnelle du monde du show business. Le type d’acidité qu’on devine dans les relations de Lancaster et Curtis existe toujours, même si, aujourd’hui, les choses sont un peu plus policées. »

Le personnage principal du film, J.J Hunsecker, est un échotier dépourvu de moralité, arrogant et sarcastique, qui se sert de tout le monde, aussi bien les attachés de presse que les artistes ou les hommes politiques. C’est un personnage qui a besoin de détruire pour affirmer sa puissance. L’amour qu’il porte à sa jeune sœur est entaché d’une passion malsaine et quasi incestueuse qui tourne à l’obsession. Il fera tout pour briser le jeune musicien dont elle est amoureuse. Face à lui, Sidney Falco est un petit publiciste sans scrupules, hypocrite et cynique, obnubilé par la réussite sociale.

Le Grand chantage est un authentique film noir, notamment à travers le personnage de Falco, chez qui l'on retrouve des similitudes avec le personnage de Harry Fabian (Richard Widmark) dans Les Forbans de la nuit de Jules Dassin. C’est leur ambition démesurée qui en fait des personnages noirs : ce sont des êtres manipulés mais qui ne s’en rendent pas compte, aveuglés par l’importance qu’ils se donnent. A trop vouloir s’élever au niveau de Hunsecker, Falco, comme Fabian, finira par être passé à tabac par un policier corrompu, sorte de brute épaisse. Quant à Hunsecker, s’il ne perd pas son statut à la fin du film, il sera puni d’une autre façon par sa sœur qui se libérera du joug fraternel.

Dans le rôle de Falco, Tony Curtis livre sans doute la plus belle composition de sa carrière, avec celle de L’Etrangleur de Boston de Richard Fleischer, loin de ses rôles de séducteurs. Face à lui, Burt Lancaster casse aussi une image qui lui colle à la peau, celle d’un acteur physique spécialisé dans les films d’aventures et les westerns. Il donne beaucoup de prestance à son personnage. Il confirmera, trois ans plus tard, son indéniable talent d’acteur en recevant l’Oscar pour Elmer Gantry, le charlatan de Richard Brooks.

Par ailleurs, il est impossible de parler du Grand chantage sans évoquer la superbe photographie de James Wong Howe, l'un des plus grands chefs opérateurs de Hollywood, qui crée un univers claustrophobe et nocturne, renforçant le côté noir du film (les scènes de jour sont assez rares). On a l’impression de se retrouver dans un immense piège à rats dans lequel les protagonistes se débattent tant bien que mal pour exister. L’essentiel du film se passe dans des lieux clos mais vivants : boîtes de nuits, clubs... On trouve très peu de scènes d’extérieurs, celles-ci étant d’ailleurs tournées en décors réels.

Le scénario d’Ernest Lehmann et de Clifford Odets est admirable. Ce dernier signe des dialogues impitoyables, amers et ironiques sur le monde du spectacle qui sont un régal pour les oreilles, notamment les affrontements verbaux entre Hunsecker et Falco : « I’d hate to take a bit out of you. You’re a cookie full of arsenic. » D’ailleurs, ils sont pour beaucoup dans la réussite du film. La musique jazzy, quant à elle, est omniprésente et contribue à conférer une atmosphère particulière au film.

Alexander Mackendrick signe là son chef-d’œuvre. Sa carrière a été finalement assez courte : une douzaine de films pas plus, parmi lesquels l’admirable Cyclone à la Jamaïque et quelques classiques de la comédie "british" comme Tueurs de dames, Whisky à gogo et L’Homme au complet blanc.

Le Grand chantage est reconnu aujourd’hui comme l'une des meilleures productions de la "triplette" Lancaster / Hill / Hecht mais fut en son temps un bide commercial. D’après Burt Lancaster, ce film était même le plus grand fiasco que sa société de production ait jamais produit. Néanmoins le comédien l’appréciait beaucoup. Le trio de producteurs décida par la suite de se tourner vers des oeuvres plus rentables financièrement, et le film suivant sera un grand succès au box-office : L’Odyssée du sous-marin Nerka réalisé par Robert Wise.

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La fiche IMDb du film
Par Altar Keane - le 25 mars 2003