Menu
Critique de film
Le film

Le Génie du mal

(Compulsion)

L'histoire

Chicago 1924. Deux jeunes étudiants, Judd Steiner et Arthur Straus, commettent un crime inexplicable, motivé par la conviction de leur supériorité intellectuelle et sociale sur le monde et entraînés par l'étrange relation qui les unit. Ils sont persuadés d'avoir commis le crime parfait, mais un détail les trahit. Risquant la peine de mort, ils sont défendus par un célèbre avocat, Jonathan Wilk.


Analyse et critique

L'histoire de deux étudiants convaincus de leur supériorité et d'avoir commis le crime parfait évoquera spontanément au cinéphile un film du maître Alfred Hitchcock : La Corde. Effectivement, Le Génie du Mal est inspiré du même fait divers, le crime de Leopold et Loeb, deux étudiants qui en 1924 assassinèrent froidement un jeune adolescent. Convaincus de leur supériorité intellectuelle, et notamment imprégnés de la théorie du surhomme développée par Nietzsche dans son poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra, il semble que leurs seules motivations furent de démontrer cette supériorité en commettant un crime parfait. Trahis par un détail, ils furent toutefois confondus, et seule la brillante plaidoirie de leur avocat Clive Darrow leur évita la chaise électrique. Toutefois le film de Richard Fleischer n'est en aucun un remake de l'œuvre d'Hitchcock. Le génie anglais adapta Rope's Play, une pièce de théâtre de Patrick Hamilton, en s'écartant assez nettement des faits réels pour privilégier notamment un défi technique, celui de tourner son film en un unique simili plan-séquence. Fleischer, lui, adapte Crime, roman écrit par Meyer Levin qui avait suivi de près les faits. Les deux films sont donc aussi différents que possible à partir d'un matériau commun, et il convient de considérer Le Génie du Mal comme un film propre à l'œuvre de Fleischer, représentant parfait des problématiques qui traversent sa filmographie.


"Les personnages de méchants sont presque toujours les plus intéressants." Cette phrase est signée Richard Fleischer, et elle pourrait faire office de déclaration d'intention au Génie du Mal. En effet, ce qui intéresse à l'évidence Fleischer ici, c'est d'expliquer l'inexplicable, décortiquer l'âme du mal et comprendre ce qui à bien pu se tramer dans l'âme dérangée de ces deux criminels. La première illustration de cet intérêt particulier pour la psychologie des personnages est d'ailleurs l'absence à l'écran du crime en lui-même. Dans une habile introduction, Fleischer ne filme que les moments qui entourent l'acte, se concentrant sur ses deux protagonistes et sur la relation étrange qui les lie. Il fera ensuite comprendre la nature de leur crime, sans jamais révéler les détails précis de l'acte. Ce point de vue prévaut tout au long du film, à l'exception de la séquence de procès final. Fleischer procède ainsi à l'analyse comportementale de ses personnages avec une grande méticulosité, mais jamais aux dépens du dynamisme de son film. Durant toute la première partie, entre le crime et l'arrestation des deux étudiants, on les retrouve donc plongés dans leur milieu social, révélant leurs personnalités atypiques. En parallèle de l'enquête, qui supporte la progression dramatique du film mais ne constitue qu'un élément anecdotique pour Fleischer, nous suivons les deux jeunes hommes dans leur quotidien. Ils sont intelligents et cultivés, notamment Judd Steiner qui nous est montré dans une longue et passionnante joute philosophique avec son professeur. Arthur est exubérant, Judd plus réservé, mais surtout tous deux sont fascinés par le crime. Et Fleischer nous montre comment leur relation étrange entretient cette fascination chez l'un et l'autre. Judd est totalement dévoué à Arthur, qui jubile en proposant à son compagnon ses projets, allant jusqu'à le pousser à agresser l'une de ses camarades. Au cours de cette analyse, Fleischer ne semble jamais prendre partie, aucun jugement ne se dégage de sa présentation des personnages, ni empathie ni condamnation. Fleischer observe, tel un scientifique, le comportement de deux jeunes garçons ayant basculé dans l'inhumanité. Un point de vue qui reste valable pour tous les autres personnages, y compris les proches de la victime pour lesquels Fleischer se garde de toute compassion excessive. Ce recul est l'une des forces du film, offrant au spectateur une vision objective des faits, mais aussi peut-être sa seule petite faiblesse, Le Génie du Mal manquant parfois d'une petite dimension émotionnelle qui impliquerait plus nettement le spectateur.

Les mêmes soucis d'objectivité et d'analyse sont appliqués à la peinture faite de l'environnement social des criminels. Fleischer reconstitue les années 20 sans glamour, mais dans la grande sobriété d'une très belle photographie en noir et blanc dirigée par William C. Mellor. Le Génie du Mal reconstitue la vie de la jeunesse aisée du Chicago des années 20, pour qui tout est possible et qui se trouve spectatrice d'une criminalité quotidienne et banalisée dans la ville symbole du gangstérisme. A ce titre, une des scènes les plus frappantes voit Arthur, en pleine prohibition, conduire ses camarades dans un bar clandestin sans que cela ne semble poser le moindre problème à qui que ce soit, illustration évidente de l'estompement de la frontière entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas pour cette population. D'une manière générale, c'est un souci de réalisme qui prévaut dans la direction artistique et dans la mise en scène de Fleischer. Son objectif évident est de recréer le plus précisément l'époque des faits, l'atmosphère qui y règne, et de comprendre à quel point cet environnement a pu engendrer une telle monstruosité. Cette longue présentation du contexte et des personnages, concomitante à l'enquête que nous suivons et qui constitue le fil conducteur de la première partie du film, n'appelle aucune conclusion de la part de Fleischer. Elle ne sert qu'à tenter de montrer ce qu'est le mal absolu, comment il se construit, comment il s'exprime. Fleischer évoque des pistes, psychologiques et sociales, mais se garde bien d'en faire une explication rationnelle à ce qui s'est passé ou à l'attitude des deux garçons. Toute cette exposition à finalement un seul véritable objectif : démontrer l'existence d'un tel comportement barbare, chez ses deux protagonistes, mais aussi, en puissance, dans toute la société. La monstruosité est sans limites, et Fleischer en trouve la meilleure illustration dans un acte sans motivation concrète, gratuit, et d'autant plus condamnable qu'il est commis par deux êtres se considérant comme supérieurs.

Dans son adaptation du roman de Meyer Levin, Fleischer fait preuve d'une certaine fidélité au texte et en conserve notamment la structure en deux parties. La première, nous l'avons vu, est une analyse des personnages et de la société, la seconde est consacrée au procès. L'occasion de tordre le cou à une idée reçue : Fleischer ne retarde pas l'arrivée du personnage de l'avocat pour ménager une entrée spectaculaire à Orson Welles, ou pour copier le schéma du Troisième homme, mais ne fait que respecter la narration de Levin. Il n'empêche que l'effet reste spectaculaire. Comme toujours Welles transforme le film dès son apparition, sa prestance, son charisme vont faire de la seconde partie du Génie du Mal un moment marquant. Elle est donc consacrée à la préparation du procès et au procès en lui-même. Fleischer et Welles tinrent à rester au plus près de la réalité, ne reprenant que des mots réellement prononcés par Clive Darrow lors de ses plaidoirie. Son discours : plaider coupable, mais démontrer que la peine de mort ne doit pas être appliquée et ne grandirait pas la société. A l'écran, cela se traduit par une longue plaidoirie, écrin parfait pour le talent de Welles. Fleischer ayant pris la précaution, tout au long du film, de ne jamais excuser l'acte des deux étudiants, de ne jamais leur donner la moindre circonstance atténuante, de ne jamais avoir fait naître la moindre compassion chez le spectateur, l'effet en est d'autant plus intéressant. Car nous ne sommes évidemment pas enclins à la clémence envers ces personnage, bien au contraire, et seules la force du discours et la conviction de celui qui le déclame peuvent nous convaincre.  Et comme lors du véritable procès, cela fonctionne ; la force du propos, et celle de l'acteur, emportent notre conviction. Un moment impressionnant, à mettre au crédit commun de l'acteur Orson Welles et du réalisateur Richard Fleischer.

Avec Le Génie du Mal, Fleischer poursuit deux buts : s'intéresser à des personnages mauvais, les décrire, les disséquer presque, tout en conservant un message humaniste, un espoir en l'humanité. Dans l'ensemble, c'est une réussite. Grâce à la rigueur de sa narration et à la précision habituelle de sa mise en scène, grâce aussi au talent de ses acteurs - Welles, mais aussi Dean Stockwell et Bradford Dillman qui remporteront conjointement le prix d'interprétation à Cannes - il a construit un film marquant, l'un des premiers à plonger réellement dans l'âme de tueurs. Malgré quelques imperfections, notamment sa grande froideur, Le Génie du Mal marque un jalon important de la riche filmographie de Fleischer. Il peut être vu comme le premier film d'une trilogie informelle consacrée à des tueurs psychopathes, des "personnages de méchants" comme le disait Fleischer. En 1968, il réalisera ainsi L'Etrangleur de Boston, offrant l'un de ses plus beau rôles à Tony Curtis et réussissant cette fois à donner une véritable intensité émotionnelle à son film. Puis viendra en 1971 le formidable Etrangleur de Rillington Place, une réussite majeure de la série et l'un de ses plus grands films.  Le Génie du Mal en est la première esquisse.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 1 septembre 2014