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Critique de film
Le film

Le Gaucher

(The Left Handed Gun)

L'histoire

Vers la fin des années 1870, le jeune William Bonney (Paul Newman) parcourt seul les grandes étendues herbeuses de Lincoln County au Nouveau Mexique. Rencontrant un groupe de cowboys convoyant leur bétail vers la ville, il se fait embaucher par leur chef, l’éleveur d’origine britannique Tunstall. Ce dernier, cultivé et ayant en horreur les armes à feu, apprend par un de ses hommes qui a reconnu Bonney qu’il s’agit du surnommé Billy le Kid, connu pour avoir tué à l’âge de 11 ans un homme qui insultait sa mère. Quoi qu’il en soit, il décide de le prendre sous son aile. Mais peu après, lors d’une embuscade, Tunstall se fait assassiner par quatre hommes dont le shérif de Lincoln County, les notables et ranchers de la cité voyant d’un très mauvais œil la concurrence qu’il allait représenter. La perte de son père de substitution est douloureuse pour Billy qui décide de se venger avec l’aide de deux autres cowboys du convoi, Tom Folliard (James Best) et Charlie Boudre (James Congdon). Après avoir réussi à abattre deux des quatre meurtriers de son employeur, Billy se réfugie dans la maison de McSween (John Dierkes), le meilleur ami de Tunstall. Pour le déloger, les autorités n’hésitent pas à assiéger l’habitation et à tuer tous ceux qui s’y trouvaient. Billy passe désormais pour mort mais il est néanmoins parvenu à s’échapper ; il est recueilli par Tom qui le conduit à sa demande à Madeiro où il est soigné par Saval, un armurier chez qui il avait vécu quelques temps. Ici vit aussi Pat Garrett (John Dehner), pour qui il se prend d’amitié. Ses deux amis l’ayant rejoint, ils sont soulagés d’apprendre que le gouverneur Wallace a décrété une amnistie générale pour tous ceux qui ont pris part à la sanglante Lincoln County War. Malheureusement, Billy a toujours en tête de tuer les deux autres meurtriers de son patron...

Analyse et critique

« Le Gaucher, c'est Oedipe dans l'Ouest. Il y a dans le western des conventions, un rituel, une simplicité mythique qui en font un merveilleux moule tragique » dira Arthur Penn à propos de son premier long métrage de cinéma. Après, parmi tant d’autres, les versions de King Vidor (Billy le Kid), David Miller (Le Réfractaire), Howard Hughes (Le Banni) et Kurt Neumann (Le Kid du Texas), c’est au tour d’Arthur Penn de donner sa vision des choses quant à cette figure légendaire du Far West qu’était Billy le Kid. Il n'y a bien évidemment aucun rapport stylistique entre tous ces films très classiques et la vision plus moderne d’Arthur Penn et Gore Vidal, les interprétations de Wallace Beery, Robert Taylor, Jack Buetel et Audie Murphy étant également sacrément éloignées de celle déconcertante et un peu maniérée, très marquée Actors Studio - et pour cause - de Paul Newman. Pour son premier essai, Arthur Penn revisite donc le mythe du célèbre hors-la-loi avec l'intention de débarrasser ce dernier de son aura romantique et d'introduire dans le genre une dimension, non seulement psychologique, mais également psychanalytique (déjà pourtant présente dans des westerns tels Pursued de Raoul Walsh). Surtout réputé pour cet apport, Le Gaucher est pourtant justement pas mal handicapé par cet aspect qui a bien vieilli aujourd’hui et qui rend ce western non exempt de lourdeurs, à l’image du discours à partir de Through a glass darkly, tiré de l’épitre de Saint Paul aux Corinthiens, qui revient à de nombreuses reprises sans donc jamais que cela n’allège le propos, bien au contraire. Mais nous reviendrons au film après avoir tracé un très rapide portrait du cinéaste, qui faisait donc à cette occasion son entrée dans le 7ème art en tant que metteur en scène. Après avoir étudié l'horlogerie puis le théâtre, Penn intégra la troupe de Joshua Logan juste après la Seconde Guerre mondiale, tout en continuant des études littéraires et en suivant des cours d’art dramatique à la branche Actors Studio de Los Angeles. En 1952, il débuta dans la réalisation télévisée et six ans après nous délivra ce western très mal accueilli à sa sortie, aussi bien par le public que la critique, devenu depuis un des grands classiques du genre.

The Left Handed Gun est l’adaptation cinématographique d’une pièce télévisée écrite par Gore Vidal pour la série The Philco Playhouse Production (pour les amateurs de précision, il s’agit exactement de l’épisode 23 de la saison 7) intitulée The Death of Billy the Kid. Robert Mulligan était derrière la caméra de ce téléfilm d’une heure avec déjà Paul Newman dans le rôle de Billy the Kid. Le premier nom qui vint à l’esprit des producteurs pour la transposition de cette histoire pour le grand écran fut James Dean, qui avait à peu près l’âge du héros l’année où se déroule le film (ce qui n’était pas le cas de Paul Newman bien plus âgé d’une dizaine d’années). Le Billy the Kid de Vidal étant une sorte de Rebel Without a Cause westernien, on comprend aisément ce choix initial qui tombera à l’eau suite à la mort prématurée de l'acteur. Mais Paul Newman s’étant révélé un bien meilleur comédien que cette jeune idole morte bien trop tôt, on ne regrettera pas ce changement puisque l’acteur déjà remarqué dans Marqué par la haine (Somebody Up There Likes Me) de Robert Wise ou Les Feux de l’été (The Long, Hot Summer) de Martin Ritt s’avèrera un choix très intéressant. Il compose avec conviction un Billy The Kid instable et complexe, un trublion tourmenté à la fois fragile et exubérant, étonnant de rage, de séduction animale et d’immaturité, ne trouvant d’exutoire à sa rage de vivre que dans la violence, la bravade et la bouffonnerie ; c'est en quelque sorte un chien fou malheureux et en manque de repères. Certains voudront savoir si le film est respectueux de la vérité historique ; en fait pas nécessairement plus que les précédentes versions, à l’image de son titre - on sait désormais que le célèbre outlaw n’était pas gaucher mais que cette méprise était due à une photographie inversée. A vrai dire le cinéaste s’en fichait un peu, justifiant l’appropriation de cette erreur de la sorte : « We believe that, spiritually and psychologically, he was left-handed. » L’erreur servant à exprimer la "différence" du personnage, son instabilité, on décida de la maintenir ; ce qui prouve avec intelligence que le cinéma n’a pas nécessairement pour fonction première de coller impérativement à la réalité.

Si le portrait que font les auteurs de William Bonney est attachant de par son absence de manichéisme et de romantisme (et même si celui qu’en avait fait Robert Taylor, intégrant au contraire ces deux éléments, l’était tout autant), et si en revanche l’aspect psychanalytique (cependant très restreint malgré ce qu’on en a dit) est ce qui a le plus mal vieilli, l’entreprise de démystification de la légende et la réflexion sur son statut de héros sont probablement les éléments les plus intéressants du film d’Arthur Penn, Surtout lorsqu’elle s’opère par le regard d’un personnage aussi fascinant que celui interprété par Hurd Hatfield (le Dorian Gray d'Albert Lewin), dont le jeu préfigure un peu celui de Brad Dourif et ses personnages tourmentés / inquiétants. Il s’agit de Moultrie, un homme obscur aux vêtements de croque-mort qui se trouve constamment sur le chemin du hors-la-loi, étrangement fasciné par ce dernier, faisant preuve d’idolâtrie à son égard au point de collectionner toutes les histoires écrites sur son "héros". Comprenant en fin de compte l’avoir idéalisé, alors qu’il découvre en lui un simple gamin instable ayant besoin de réconfort et d’un père de substitution au lieu d’un bandit bigger than life, il en est si douloureusement peiné et dépité qu’il va immédiatement le trahir en dévoilant sa cachette au shérif Pat Garrett : « What is it ? What's wrong ? You all right ? You're not like the books ! You don't wear silver studs ! You don't stand up to glory ! You're not him ! » Car oui, le Billy le Kid de Penn et Vidal n’a rien d’un héros ou même d’un antihéros ; ce n’est qu’un adolescent immature et naïf se comportant comme un enfant, au point de provoquer sa propre mort par son comportement suicidaire et égoïste : « I don’t run. I don’t hide. I go where I want. I do what I want. » Mais à son actif, c’est aussi son désenchantement face au manque de droiture de la justice et de la loi qui le fera se comporter de la sorte, estimant légitime de faire sa propre justice vu que les meurtriers de son patron sont des notables dont le shérif en personne. Ne pouvant faire confiance à quiconque et surtout pas à une justice corrompue, il décide de prendre le taureau par les cornes et d’aller punir lui-même les assassins. Ce qui provoquera sa perte dans un Ouest qui a évolué et qui n’accepte désormais heureusement plus la loi du talion.

Pourquoi Billy est-il à ce point obnubilé par la mort d’un homme qu’il a à peine connu une journée ou deux ? Car, comme dans de nombreux des films à venir du cinéaste, Billy est à la recherche perpétuelle d’une figure paternelle qu’il n’a jamais eue. Tunstall était le premier homme à lui porter attention, à vouloir le prendre sous sa protection en lui inculquant des valeurs saines et louables. A peine Billy eut-il le temps de l’apprécier que ce parangon de vertu s’est sauvagement fait assassiné, qui plus est par des représentants de la loi. Comme il avait voulu venger l’affront fait à sa mère, il n’aura plus désormais que cette même idée en tête, sa confiance en les autorités démocratiquement mises en place s’étant totalement effondrée. Voilà un constat d’ailleurs implacable de la part des auteurs envers la loi et la justice de l’époque par l’intermédiaire également de cette autre séquence, celle du siège de la maison dans laquelle s’est réfugié le jeune meurtrier après avoir accompli le début de sa vengeance. Pour appréhender Billy, les notables n’y vont pas par quatre chemins et, sans se soucier de qui se trouve à l’intérieur de l’habitation, la brûlent. Le propriétaire des lieux périra dans l’incendie et sa veuve, folle de colère et de douleur, s’en prendra violemment aux autorités en criant à tue-tête « Where is the law ? » La danse démoniaque des citoyens ravageant tout ce qui appartient au propriétaire renforcera ce constat amer d’une société gangrenée par la haine et la violence, violence d'ailleurs ici souvent filmée avec sécheresse et cruauté. Pour en revenir à Billy et ses pères de substitution, le jeune homme en trouvera un autre en la personne de Pat Garrett ; mais ne suivant pas ses conseils amicaux et pleins de bon sens, il le perdra à nouveau et, comme tout le monde le sait, finira même par se faire tuer par lui lors d’une belle séquence finale. Cette dernière se termine néanmoins par un plan très conventionnel imposé par les producteurs (le shérif et sa compagne repartant bras dessus, bras dessous) alors que la fin prévue par Arthur Penn aurait été très différente, assez poétique d’après sa description, ce que regrettera toujours le cinéaste. L’excellent John Dehner nous délivre à nouveau une belle performance dans le rôle du Marshall Pat Garrett, et son amitié avec Billy le Kid est l’un des éléments les plus touchants du film.

On a souvent loué le film de Penn pour la modernité de sa mise en scène et par le fait qu’il revenait au noir et blanc ; c’est quand même lui faire trop d’honneur, pas spécialement mérité. Ce jugement est probablement du à une connaissance alors fragmentaire du genre, car non seulement de nombreux westerns continuaient à être tournés en noir et blanc à la même époque, mais encore des films comme par exemple The Ride Back (La Chevauchée du retour) - également en noir et blanc - étaient tout aussi modernes dans leur réalisation, leur utilisation audacieuse du gros plan, leur liberté de ton... Ce western d'Allen H. Miner et celui de Arthur Penn ont d’ailleurs un autre point commun, leur actrice principale, Lita Milan, un des éléments faiblards de The Left Handed Gun, la comédienne n’étant pas spécialement talentueuse. Bref, même s’il est vrai que la réalisation de Penn est d'une réjouissante liberté et que les nombreuses ruptures de ton sont assez novatrices, elles ne sont néanmoins pas nécessairement des précurseurs. Une fois les pendules remises à l’heure, on trouve effectivement de nombreuses idées de mise en scène vraiment superbes au sein du western d'Arthur Penn, comme par exemple celle où, Billy dessinant à ses complices un futur plan d’attaque sur une vitre embuée, on voit se dérouler dans le même temps l’action décrite comme en surimpression en arrière-plan. Les ruptures de ton sont également assez singulières ; immédiatement après quelques scènes parmi les plus dramatiques ou sérieuses du film, le cinéaste fait s’ensuivre d’autres qui confèrent quasiment à la bouffonnerie (ce sera d’ailleurs une marque de fabrique du cinéaste ; rappelez-vous de Bonnie and Clyde, son utilisation de la musique...) Le lendemain de l’enterrement de Tunstall, on voit Billy faire le zouave, dansant comme un fou sur l’hymne de l’Union joué à tue-tête par un instrument de musique mécanique ; dès l’amnistie annoncée, Billy et ses deux amis prennent à partie les soldats venus la proclamer jusqu’à ce que le conflit se transforme en une véritable séquence de splastick, tout le monde ressortant enfariné de ce pugilat burlesque... Si le premier exemple affermit l’empathie ressentie pour ce personnage immature, le second vient renforcer son côté impulsif et irréfléchi qui culminera lors du mariage de Pat Garrett. Au cours de ce dernier, Billy vient bêtement briser l’amnistie en abattant un troisième larron malgré les recommandations du Marshall qui voit ainsi très mal se terminer "le plus beau jour de sa vie" et qui, pour cette raison, décidera de mettre fin aux "idioties" de son ami en l’arrêtant lui-même.

Le Gaucher offre une vision toute à fait intéressante du mythe de Billy le Kid, bien interprété (malgré une tentation à l’introspection parfois un peu exagérée de la part de Paul Newman), et bien réalisé (avec notamment un superbe sens du cadrage), que l’on suit jusqu’au bout sans ennui grâce aussi à une iconographie assez novatrice notamment au travers des costumes (les chapeaux portés par les différents personnages sont pour le moins inhabituels), une belle photographie et une musique d'Alexander Courage pleine de fantaisie, de panache et de lyrisme. Les conditions de tournage pour le moins originales sont probablement à l’origine de ce ton assez unique : « Tous les interprètes y compris Newman se sont intéressés à ce film comme une expérience inusitée. Ils ont insisté pour répéter longuement, et sans cachet, avant le début du tournage. Ces répétitions avaient lieu chez moi, chez les uns et les autres. Comme c'était contraire aux lois syndicales, il fallait se cacher » racontait le cinéaste. Il manque néanmoins de la rigueur à l’écriture, un problème probablement du à la rivalité entre Gore Vidal et Arthur Penn et qui rend le film souvent boiteux, parfois bavard et pesant : « Mon scénario était très audacieux et moins stupide que celui du film : je savais ce que je faisais. Arthur Penn ne le savait pas, il était un très mauvais choix. Il était très ambitieux ; c'était son premier film, il voulait être un "auteur de cinéma", il ne voulait pas faire le film de Gore Vidal. Comme j'étais plus célèbre que lui, il a fallu qu'il se débarrasse de moi afin de passer pour l'auteur réel du film... » L’origine théâtrale de l’histoire se fait également parfois trop ressentir, certains passages se révélant moyennement convaincants du fait de ce patchwork pas toujours heureux entre recherche de réalisme et jeu d’acteur anti-naturaliste. Cela étant dit, avec un budget réduit au point de tourner dans les décors du Juarez de William Dieterle, le western d’Arthur Penn demeure satisfaisant et agréable à défaut d’être parfait, le lyrisme éclaté de sa mise en scène conférant de temps en temps au fouillis. Malgré tout, tel détail ou telle image devraient vous rester en tête comme la cabane remplie de coupures de journaux ou le rire de la petite fille devant le cadavre d'un homme ayant perdu sa botte en mourant. A ne pas négliger même si le film, un peu trop brouillon à mon goût, a bien descendu dans mon estime au fil des visionnages.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 18 octobre 2014