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Critique de film
Le film

Le Gang des tueurs

(Brighton rock)

Partenariat

L'histoire

Pinkie Brown est à la tête d’une bande de gangsters dans la cité balnéaire de Brighton. Après avoir assassiné un journaliste qui enquêtait sur eux, Pinkie craint d’être démasqué par une jeune serveuse. Pour l’empêcher de parler, il décide de l’épouser...

Analyse et critique

Brighton dans le Sussex. Peut être encore aujourd’hui la plus populaire, la plus importante des stations balnéaires anglaises. Depuis des décennies, aristocratie britannique, stars de cinéma, idoles internationales du rock y côtoient la population venue s’aérer le temps d’un week-end au bord de la mer. Brighton est à une heure de Londres. Il est aisé d’aller s’y ressourcer. Les étudiants la prisent tout particulièrement. Elle offre un cadre pittoresque avec son Royal Pavillon d’inspiration chinoise et surtout son immense jetée où s’est établie une fête foraine. Brighton est un lieu fantasmatique anglais qui allait servir de décor à l’un des plus fameux romans de Graham Greene mais aussi de cadre idéal à son adaptation cinématographique. Si bien qu’il y a déjà eu deux films tirés du livre de l’écrivain britannique dont le dernier est sorti en 2011. Celui qui nous intéresse est la première des deux adaptations à laquelle contribua activement Graham Greene. Le film est réalisé juste après la seconde guerre mondiale par les frères Boulting qui, tels les Coen, se partageaient et se renvoyaient les fonctions de producteur et réalisateur. Bien qu’il soit toujours difficile d’établir la responsabilité de l’un ou l’autre sur tel ou tel film, tout force à croire que Brighton Rock ait été réalisé par John Boulting.

Au cours de la guerre, les deux frères ont commis pas mal de films patriotiques très idéalistes qui participaient à l’effort commun. A la sortie du conflit, ils se montrent préoccupés par les questions sociales. Le roman de Greene, écrit en 1938 et connu en français sous le titre Le Rocher de Brighton, concentre toutes leurs ambitions. Il montre un aspect méconnu de la ville, révélant ses impasses, ses zones d’ombre masquées par le luxe, les vitrines des magasins, les facéties foraines et l’insouciance des vacanciers. Il façonne le portrait d’une autre jeunesse, à mille lieux de l’idéalisme des fictions belliqueuses de la décennie. Et offre un décor de toute beauté pour de fabuleuses scènes à suspens. John Boulting considérait les fictions hollywoodiennes d’alors comme des « opiacés de la journée ». Il désirait que son film trouve un ancrage social fort et réaliste. Les deux frères jumeaux voulaient « prouver combien la vie réelle pouvait être dramatique ». Brigton Rock réussit donc le pari de marier le vrai film noir à des considérations sociales. En Angleterre, Brighton Rock que l’on peut aussi connaître sous le titre français Le Gang de Brighton , fait parti des quinze films préférés des anglais établi par le British Film Institute. Il est relativement méconnu en France. S’il jouit encore ici d’une petite réputation, c’est surtout parce qu’il fit de Richard Attenborough une véritable star et parce qu’il précède la rencontre entre Graham Green et Carol Reed pour le Troisième Homme. Attenborough avait déjà joué pour les frères Boulting dans La Grande aventure (1945). Il tournera encore avec eux dans The Guinea Pig (1948) puis dans La Boîte Magique (1951), Ce Sacré Z’Héros (1956) et surtout dans deux des films parmi les plus prestigieux de la fratrie : Ce Sacré Confrère (1957) et Après Moi Le Déluge (1959) avec Peter Sellers. 

Quand se met en chantier la production de Brighton Rock, Attenborough a déjà campé le personnage de Pinkie Brown dans l’adaptation théâtrale du roman de Greene. Attenborough est l’une des plus fortes attractions du film. Il joue un personnage de psychopathe parmi les plus ténébreux, névrosés, malades et sinistres du répertoire. Pinkie Brown est un vieil ado frustre, incapable de jouir de tout ce qui s’offre à lui. Il est engoncé dans un costume trop grand pour lui et Attenborough fait sans cesse ressentir à quel point il est petit, mal à l’aise tout en cherchant par ses silences et ses rictus diaboliques à se donner une consistance. On ne sait rien de son passé et on imagine seulement, à la force du regard mutique du comédien, que son passé est encombré de démons. Sans doute Pinkie a eu une enfance horrible tant il paraît connaître déjà l’enfer. Pinkie Brown n’aime rien, ne croit pas en l’amour dont d’ailleurs il se moque. Il hait les athées qui pensent que l’enfer n’existe pas. Il en a une connaissance intime bien qu’il doute de l’existence d’un quelconque paradis. Pour lui, la vie est infernale et il ne s’interroge jamais sur son propre salut, sa propre rédemption. Persuadé qu’il ne peut échapper aux portes de l’enfer, Pinkie dispense le mal sans atermoiements. Il n’hésite pas à tuer et à ourdir les machinations les plus roublardes que son imagination lui dispose. Le grand drame de Pinkie est de ne jamais trouver le repos. La première fois qu’il apparaît, il est sur un lit et s’amuse à triturer un élastique entre ses doigts. Pinkie n’a confiance en rien ni en personne. Quoi qu’il fasse, il imagine toujours que quelque chose déraille. Ainsi, quand son bras droit part téléphoner et que son épouse lui témoigne son amour, il regarde dans le vide et se demande si son partenaire n’est pas en train d’ourdir contre lui. Pinkie est un vrai paranoïaque pour qui le réel se dérobe sans cesse à ses manigances. Quoi qu’il imagine réussir, il sait que rien ne peut continuer à avancer normalement. C’est un personnage enfermé dans sa névrose obsessionnelle. Un réprouvé qui souffre continuellement.

Pinkie est la grande force motrice du film. Et Brighton Rock peut se regarder comme une mise à l’épreuve de sa névrose. Pinkie va sur son chemin rencontrer des êtres qui lui veulent du bien, veulent croire en lui. Le film va distiller de l’amour ou de la confiance autour de lui et montrer qui des deux parties a tort ou raison. Ainsi Rose l’aime sans commune mesure d’un amour que l’on pourrait croire naïf et exagéré. Dallow salue toutes ses machinations et les accepte. Sans cesse le film met en scène l’affrontement de deux théories. La confiance et l’amour contre la méfiance et la haine de Pinkie. Le jeune garçon est rudoyé par ses camarades et on a souvent l’impression que le film cherche à mettre en branle la folie de Pinkie. Jusqu’où pourra t il renoncer à l’amour de Rose ? Continuera t-il à douter d’elle alors qu’elle est prête à se sacrifier pour lui au risque de la damnation ? Et si Brighton Rock fascine encore, c’est bien parce que Graham Greene, jusqu’à la terrible scène finale, ne ridiculise jamais les affres existentielles de son affreux personnage. La vie, la façade enjôleuse de Brighton sont peut être les représentations de l’enfer intérieur de Pinkie. Il se moque de l’amour de Rose, cette serveuse qu’il épouse à contre cœur pour l’empêcher de parler aux policiers. Quand Dallow lui explique que jamais Rose ne témoignera contre lui, Pinkie s’en amuse. Pour lui, si aujourd’hui elle est adorable, demain elle finira par le détester et finira par manigancer contre lui. Le film ne propose aucune alternative à cette vision fataliste du monde. Sur le chemin de croix de Rose, nous faisons la connaissance d’un avocat marron qui a sacrifié son idéalisme de jeunesse. Lui-même a épousé une jeune fille parce qu’alors il avait le vice des petites serveuses. Aujourd’hui, elle est devenue une mégère qui a fait de sa vie un enfer pavé de regrets et de remords.

Derrière la façade donc ensoleillée de Brighton Rock grouille une faune macabre et nauséabonde que l’on croirait sortie de Dickens. Avocat marron, rombière esseulée, jeune brebis galeuse, gangsters lâches se côtoient dans des pensions glauques et sordides et des pubs. Les frères jouent énormément avec leurs décors pour offrir deux alternatives à la vision de Brighton. John Boulting considérait sa ville comme « un personnage » à part entière dont il voulait proposer une vision à la fois symbolique et un documentaire contemporain. Tout le film, tels ses personnages pris entre salut et damnation, tentent d’osciller ses aspirations apparemment contraires. Le film s’ouvre sur la jetée ensoleillée et riche d’une faune amusée et détendue. Ils s’enfoncent plus tard dans les alcôves de la ville où la pluie, la tempête, le froid glacent de petits appartements aux plafonds bas. S’il y a un enfer, c’est donc bien cette ville entière dont la joie masque la misère, dont les futilités sont des promesses de damnation éternelle. A mesure que le film avance, Brigton Rock devient de plus en plus anxiogène. La ville entière se fait horripilante. Les hommes semblent condamnés à leurs pertes et Brighton devient l’image de l’enfer humain et universel. Ce n’est donc pas étonnant que le premier meurtre du film se déroule dans une attraction foraine nommée : L’enfer de Dante. Cet assassinat donne lieu à une extraordinaire séquence. Brighton Rock s’ouvre par une course poursuite détonante dans les rues de la ville, sur la jetée noire de monde, sous un soleil de plomb avant de s’achever dans l’épicentre de l’enfer des frères Boulting : la fête foraine où l’humanité se perd. Séquence ahurissante tournée sur les lieux de l’action, en extérieur, par une journée harassante. Les caméras suivent un malheureux journaliste épié par une bande de bandits. Les hommes ne voient guère ce que lui seul comprend, de par sa profession : le mal qui rôde partout. Le journaliste court, se débat. La caméra le suit dans de longs mouvements dynamiques et amples, à coups de travellings. Il finira, d’un espace ouvert mais clos à un autre, par se réfugier dans un train fantôme. La séquence d’ouverture s’achèvera à l’intérieur de ce voyage aux enfers et les frères Boulting s’amusent des visions dantesques offertes aux vacanciers. Masques de monstres qui occupent le plan, délires grouillants et ignobles où se profile la mort programmée du seul personnage qui avait une vision complète et générale de Brighton.

Si Brighton Rock est souvent considéré comme l’un des seuls films noirs anglais avec Les Forbans de La Nuit, on le doit surtout à son fatalisme exacerbé. (1) Comme dans un film noir des années 40, il n’y a aucune issue, tout est programmé comme le présage Pinkie qui commet ses ignominies parce qu’il se sait déjà aux enfers. Le journaliste a une connaissance générale des événements et il payera pour sa clairvoyance. Il sait qu’il ne pourra échapper à la mort promise par ses exécuteurs. Pinkie ne connaît que l’enfer qui l’attend. L’avocat ne pourra se soustraire à la promiscuité de son ignoble épouse. La brave Ida, la vraie enquêtrice du film, est quant à elle une médium. Comme le journaliste, elle peut accéder à une autre stratification du regard. Elle connaît la réalité du monde, ce que masque la surface apparemment enjouée de Brighton. Elle a vu d’ailleurs l’issue du film, la fin de l’histoire et, à diverses reprises, elle va s’interroger sur sa propre implication. Sur son probable sacrifice pour une vraie justice. Quant à Rose, personnage traditionnel de fable et des romans de Greene, veut-elle être seulement sauvée ? Son masochisme sacrificiel s’offre comme une issue à la damnation éternelle des êtres qu’elle côtoie sans jamais en ressentir le moindre mal. Rose n’est qu’amour. Elle est une forme de variation sur le personnage type de Marguerite dans le Faust de Goethe et Brighton Rock est un vrai récit faustien. Comme Pinkie, Rose n’a accès qu’à une seule strate de la connaissance du monde. Les Boulting veulent, fidèles à Greene, nous donner à voir les deux faces de Brighton auxquels seuls le journaliste et Ida ont accès. Le film ainsi est ambivalent, à la fois réaliste et symbolique, documentaire et expressionniste, façonné par l’ombre et la lumière, le cinéma de genre et le réalisme.

Si Ida se lance à la poursuite de la vérité et d’une quelconque justice, c’est surtout parce qu’elle ne parvient pas à comprendre le sens de l’anagramme médiumnique qu’elle a mis en branle. Elle veut comprendre le sens complet de son funeste présage. Mais elle se sent aussi coupable de la mort du journaliste. Ida est un autre personnage original du film qui en aère le sens et les implications. Dès l’ouverture, le journaliste traqué cherche de la compagnie pour ne pas se retrouver seul face à ses assassins. On a la sensation que la seule manière d’échapper à la mort ou à son cruel destin est peut être dans la recherche de l’autre. Seulement le film détruira sadiquement cette conviction par la rencontre avec l’avocat marron qui paye, par la mésalliance d’un mariage sordide, son vice de jeunesse. De la même façon, Pinkie refuse l’amour considérable de Rose. Brighton est la ville de tous les châtiments et comme dans le roman de Dostoïewski, et une tradition littéraire du XIXème, les personnages se débattent pour leur salut ou leur damnation. Brighton Rock est un vrai film noir. Porté par l’empreinte de la fatalité, aux contacts d’une faune sordide et désespérée dans un paysage urbain singulier et sous un soleil de plomb. Les frères Boulting usent au service du récit faustien de Graham Greene d’une mise en scène efficace, percutante mais parfois un peu balourde, voire maniériée. Se multiplient les plongées et les contre plongées, les grands angles, une utilisation percutante du son et des bruits off. La réalisation porte à la fois l’empreinte de l’expressionisme dans les scènes d’intérieur et d’une forme de surréalisme au cours des altercations. La caméra se rapproche d’un visage qui déborde le plan. Un son fait se transformer l’agencement d’une scène entière. La foule paraît ainsi épieuse, suspicieuse comme si chaque geste, chaque mot avaient une importance symbolique forte. De la même manière, l’organisation du récit accuse parfois de quelques artificialités. Ainsi il est difficile au cours de la première bobine de comprendre les implications de l’histoire, les angoisses de Pinkie, les rôles de chacun. Souvent se ressent l’envie des frères d’épater le spectateur, de donner un cachet sérieux et définitif à leur film.

A sa sortie, Brighton Rock eut bien du mal avec la censure. Les cinéastes durent reporter symboliquement en ouverture les évènements dix ans en arrière pour ne pas faire croire qu’ils s’agissaient à la fois de faits réels ni d’une vision naturaliste de Brighton. Certains virent également dans ce portrait d’une faune insouciante et malfaisante une charge contre l’influence de la culture américaine sur la jeunesse anglaise au sortir de la guerre. Mieux qu’une étape vers Le troisième Homme, ou qu’un pendant des Forbans de la Nuit, Brighton Rock mérite un détour dans ses méandres infernaux. Ne serait ce que pour la performance de Richard Attenborough vingt ans avant celle, toute aussi effroyable, de l’accablant John Christie dans L’Etrangleur de La Place Rillington. Son personnage de damné obsessionnel préfigure ceux de certains films de Scorsese. Et on pense souvent à Jack La Motta tant Pinkie est tout aussi incapable de se soustraire à ses délires. Mais le film donne aussi une idée des contradictions, ambitions et aspirations du cinéma anglais à la sortie de la guerre : une industrie partagé entre velléités de genre et aspirations sociales sans aucun compromis qui annoncent ce que deviendra la cinématographie anglaise dans les années 60 et 70. De par sa liberté de ton, sa violence exacerbée, son pessimisme radical (le film se termine sur un terrible faux happy end d’une noirceur qui confine au nihilisme), sa volonté de sortir des studios, sa force romanesque, Brighton Rock est un diamant sombre qui mérite d’être vu et de figurer au Panthéon des films noirs de l’après guerre.

(1) A sa sortie américaine, le film avait été intitulé « Young Scarface » en référence au classique de Hawks de 1932.

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Par Frédéric Mercier - le 1 novembre 2012