Menu
Critique de film
Le film

Le Fort de la dernière chance

(The Guns of Fort Petticoat)

Partenariat

L'histoire

La Guerre de Sécession bat son plein. Le Lieutenant Frank Hewitt (Audie Murphy), à la tête d’un détachement de la cavalerie américaine, croise une petite troupe d’Indiens Cheyennes qui a quitté illégalement sa réserve pour aller commercer. Il leur accorde sa confiance en voyant les membres de la tribu désarmés, mais leur demande juste de réintégrer leur réserve de Sand Creek. Suite à son rapport au colonel Chivington, ce dernier décide d’aller donner une leçon aux Indiens désobéissants. Violemment contre cette expédition punitive, Frank décide de donner sa démission mais assiste néanmoins, écœuré, au massacre de la tribu par les Tuniques bleues. Persuadé que de ce carnage vont résulter des représailles de la part des Indiens, Frank se dépêche de rentrer dans son Texas natal pour prévenir ses concitoyens de l’imminence du danger. Mais quasiment tous les hommes sont partis se battre sur le front de la Guerre Civile ; seuls demeurent pour s’occuper des ranchs et des fermes les femmes et les enfants. Il fait le tour des différentes propriétés pour essayer de convaincre leurs habitants de venir se réfugier dans la mission la plus proche afin d’organiser la résistance. Même s'il est au départ rejeté d’un peu partout par le fait de porter l’uniforme nordiste et d'être ainsi considéré comme traître à son Etat, il finit par y arriver ; et tous de se retrouver dans le bâtiment abandonné rapidement transformé en bastion. La forte en gueule Hannah Lacey (Hope Emerson) est nommée sergent et, sous ses ordres, les femmes reçoivent un entrainement intensif pour apprendre à se battre et à se défendre. Quant à Hewitt, il est pris en tenaille entre Stella (Patricia Tiernan), son ex-fiancée, mariée depuis mais toujours amoureuse de lui, et Anne (Kathryn Grant), la fille d’un de ses ex-amis qui tout d’abord, en voyant son uniforme, avait tenté de lui trouer la peau...

Analyse et critique

Le prolifique George Marshall eut un genre de prédilection tout au long de son imposante carrière, la comédie. Quand il aborda le western, il insuffla souvent beaucoup d’humour à la plupart de ses films, le plus célèbre et le plus réussi étant Destry Rides Again (Femme ou démon) avec James Stewart et Marlene Dietrich, symbiose quasi parfaite entre drame et comédie. Il réalisa aussi une amusante parodie de western avec Red Garters (Les Jarretières rouges), une curieuse comédie musicale expressément tournée à l’intérieur de décors stylisés à l’extrême. Il réalisa ensuite un propre remake de son Destry Rides Again avec Destry (Le Nettoyeur) dont l’acteur principal était Audie Murphy, à nouveau en haut de l’affiche de ce Guns of Fort Petticoat qui, au vu de son titre et de son argument principal (un homme et une vingtaine de femmes réunis dans une mission abandonnée), aurait pu suggérer à nouveau un western à forte dose humoristique, voire une comédie. Il n’en est cependant rien, le ton de ce western étant on ne peut plus sérieux, tout comme l’était quelques mois plus tôt le singulier Les Piliers du ciel (Pillars of the Sky), l’un des rares westerns ouvertement "chrétiens". Surprenant, Le Fort de la dernière chance l’est lui aussi, mais, faute à une mise en scène sans génie et à un scénario à semi-bâclé, s’il s’avère à nouveau plaisant à regarder, tout comme pour son prédécesseur, on reste sur sa faim surtout au regard des immenses possibilités qui s’offraient ici et là au cinéaste. Le Fort de la dernière chance mérite pourtant également que l’on s’y arrête surtout pour les pistes thématiques abordées ainsi que pour le portrait de quelques personnages, dont celui joué par Audie Murphy. Après déjà une dizaine de westerns à son actif, le comédien peut se targuer d’une filmographie dans le genre qui lui aura octroyé une belle brochette de protagonistes très intéressants, le dernier en date ayant été celui du pacifiste Commissaire aux Affaires indiennes dans l'atypique L'Homme de San Carlos (Walk the Proud Land) de Jesse Hibbs, un western sans quasiment aucune action. Un acteur qui fut longtemps sous-estimé et que l’on commence à grandement réhabiliter, même Bertrand Tavernier lui reconnaissant désormais de grandes qualités.

Ici Audie Murphy interprète un Texan parti s’enrôler par conviction anti-esclavagiste dans l’armée Yankee. Il est donc déjà considéré comme un traître par ses concitoyens. Puis, en totale opposition avec son supérieur quant à ses velléités meurtrières envers les Indiens, il n’hésite pas à le contrer oralement en lui disant son fait bien en face, et surtout à donner sa démission d’une armée qui désormais le dégoute. Il y a de quoi : Chivington (un personnage ayant réellement existé, dans la mouvance de Custer) lui fait comprendre qu’il décide de massacrer une tribu innocente pour lui apprendre l’obéissance, même si cet acte risque de déclencher une nouvelle guerre indienne. La reprise du conflit l’arrangerait même, au contraire : en effet, si les Indiens du Texas repartent sur le sentier de la guerre, cela fera des Sudistes en moins à combattre puisqu’ils auront été anéantis à leur tour ! Un constat sacrément courageux de la part des auteurs d’autant qu’ils nous font assister au tristement fameux massacre de Sand Creek, celui-là même que narrait Van Heflin avec une formidable puissance d’évocation dans le chef-d’œuvre de George Sherman, Tomahawk. La seule erreur historique est que cette boucherie n’a pas été initiée dans la réalité par L’US Cavalry mais par une milice que commandait le même Chivington : le 29 novembre1864, à la tête de 700 cavaliers, il attaqua un camp indien où l’on trouvait surtout femmes, enfants et vieillards avec pour résultat quelques 300 morts du côté des Cheyennes. Après avoir donc assisté en tant que témoin impuissant à ce carnage, Hewitt rentre au Texas prévenir ses anciens voisins que les Indiens risquent de vouloir se venger. Il est très mal accueilli par la plupart pour avoir choisi le camp adverse, surtout qu’il n’a pas jugé utile de quitter son uniforme nordiste. Quoi qu’il en soit, il ne pense qu’à la sauvegarde de ses concitoyens, préférant oublier le conflit civil qui les sépare, et prend des risques en essayant de leur expliquer le danger imminent qui les menace. Il ne trouve quasiment que des femmes et des enfants, les hommes étant tous occupés à faire la guerre.

En à peine un quart d’heure assez remarquable (au cours duquel nous aurons eu l'occasion de voir également des décors d’habitations assez inédits dans le genre), nous aurons pu constater à quel point le postulat de départ était passionnant et le personnage de Frank Hewitt superbement écrit : un symbole de probité, de courage, d’antiracisme, de tolérance et de pacifisme, rien que ça ! Dans ce beau rôle, le comédien est égal à lui-même, d’une grande sobriété, ce qui ne l’empêche pas d’être constamment convaincant. Après cette excellente entrée en matière, prenez Convoi de femmes (Westward the Women) de William Wellman et Quand les tambours s'arrêteront (Apache Drums) de Hugo Fregonese, mélangez le tout et vous aurez ainsi un petit aperçu de la suite du film. Frank sera arrivé à convaincre toutes les femmes des environs de se réunir au sein d’une mission abandonnée afin de pouvoir contrer les attaques indiennes qui ne devraient plus tarder ; pour ce faire, elles devront apprendre à attaquer et à se défendre. Quasiment seul entouré d’une vingtaine de femmes, comme l’était Robert Taylor dans le chef d’œuvre de Wellman, se retrouvant avec elles bloqué au sein d’une bâtisse religieuse comme dans le très beau film de Fregonese, la situation semblait devoir être des plus captivantes. Malheureusement, à partir de là, même si le film continue de se suivre sans déplaisir, on a l’impression d’un certain bâclage, le scénariste et le réalisateur ne semblant pas avoir exploité toutes les possibilités qu’ils avaient à leur disposition, n'ayant pas tiré partie de toutes leurs bonnes idées, n'ayant jamais approfondi les thématiques intéressantes qu’ils avaient initiées ; le final entérine ce fait avec un happy end totalement ridicule qui n’aurait pas dépareillé dans une pure comédie mais qui va ici à l’encontre du ton général du film. Ajoutons à cela des grosses ficelles scénaristiques totalement dispensables comme celle de l'arrivée impromptue des trois bandits : Bertrand Tavernier en défend l’idée en supputant que le scénariste les a introduits dans l’histoire pour ne pas que le spectateur sente venir de la monotonie à rester constamment en compagnie des seules femmes ! Quoi qu’il en soit et même si Ray Teal et James Griffith semblent de délecter d’interpréter de tels salauds (alors que Nestor Paiva est assez insupportable), leur apparition au sein de l’intrigue arrive vraiment comme un cheveu sur la soupe.

Venons-en maintenant aux personnages féminins qui sont ici fortement majoritaires, tous fortement caractérisés, et par le fait plus ou moins caricaturaux sans que cela ne soit forcément incommodant : on aura donc droit à la forte-tête, à la courtisane au grand cœur, à la dangereuse bigote, à l’aristocrate et à sa servante noire, à la peureuse, à l’amoureusee... Si les archétypes ne sont dans l'absolu pas gênants en soi, encore faut-il qu’ils soient interprétés par des comédiennes chevronnées ou qui s’en donnent à cœur joie. Ici Hope Emerson s’en sort comme d’habitude avec les honneurs, n’ayant pas son pareil pour endosser les rôles de femme « as good and as strong as any three men » comme elle aime se définir elle-même dans le film, et qui se verra nommer sergent par l’homme de la situation ; Kathryn Grant (futur épouse de monsieur Bing Crosby) est aussi convaincante que mignonne alors que Jeanette Nolan tient une fois de plus le rôle de la religieuse fanatique de service, odieuse au possible lorsqu’elle vient à se réjouir de la mort d’une de ses compagnes qui était, comble de l’horreur, une célibataire enceinte (« Elle portait la marque du pêché »). Malheureusement, toutes les autres actrices s’avèrent bien médiocres, voire pour certaines plutôt agaçantes. Tout comme le seul homme qui accompagne Audie Murphy jusqu’à la mission et qui se révèlera un type très peu recommandable, interprété par le très mauvais Sean McClory. La séquence de sa mort met néanmoins le spectateur assez mal à l'aise et nous donne encore un aperçu de ce que le film aurait pu être sous la direction d'un cinéaste ayant un univers plus personnel.

Il est dommage qu’un script proposant des pistes intéressantes aussi nombreuses manque à ce point de la plus élémentaire des rigueurs car, entre d’autres mains, le film aurait pu facilement être bien plus qu’une plaisante curiosité. Malgré tout, même si les décors en intérieurs font bien trop factices, même si la mise en scène de George Marshall s’avère moyennement inspirée, grâce à son solide métier, à son efficacité à monter et filmer ses scènes d’action, à son sens de l’espace ici plus aiguisé qu’à l’accoutumé, à son choix de superbes paysages, mais également grâce aux messages visant à critiquer tous les excès et intolérances, à une sympathique galerie de personnages, le spectacle demeure bien sympathique, encore plus pour les admirateurs d’Audie Murphy pour qui il s’agissait du premier film qu’il produisait pour sa compagnie indépendante gérée en collaboration avec Harry Joe Brown. Le Fort de la dernière chance est donc un western moyen, qui a néanmoins le mérite d’être assez bien mené et jamais ennuyeux. A signaler une bande originale faite de morceaux piqués ici et là dans d’autres productions Columbia, y compris le thème martial du générique. Une petite série B à ne conseiller qu'aux seuls aficionados, ces derniers pouvant trouver matière à passer un agréable moment.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 4 octobre 2013