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Critique de film

L'histoire

Harriet, une jeune Anglaise expatriée, vit avec son petit frère, Bogey, et ses trois sœurs cadettes dans une grande maison de la région de Calcutta en Inde. Son père dirige une manufacture de toile de jute tandis que sa mère s’occupe de la famille et attend un sixième enfant. Un jour d’automne, le "Capitaine John" rentre de la guerre et vient habiter une maison voisine. Invité à une fête, il y rencontre Harriet ainsi que Mélanie, une belle métisse indienne, et Valérie. Les trois jeunes filles vont toutes trois tomber sous le charme du bel étranger...

Analyse et critique


Le Fleuve, un des plus beaux films qui soit !
Mon père m’a emmené le voir quand j’avais 8-9 ans.
C’est un film qui s’est imprégné en moi et ne m’a jamais quitté depuis.

Martin Scorsese

En 1947, La Femme sur la plage sort en salle aux Etats-Unis. Dernière expérience américaine de Jean Renoir, ce film est un échec commercial. Déçu par cet accueil frileux, le cinéaste cesse toute collaboration avec les grands studios pour se consacrer à des projets plus expérimentaux. Il envisage notamment de mettre en scène des pièces du répertoire classique avec une jeune troupe de théâtre américaine. Ne parvenant pas à financer ce projet, le maître français traverse une période de disette artistique jusqu’au jour où il tombe sur une critique littéraire du New Yorker. Cet article fait l'écho d'un livre anglais intitulé The River. Ecrit par Rumer Godden (auteur du Narcisse noir), le roman décrit le destin d’une famille anglaise installée en Inde. Le journlaiste couvre de louanges le travail semi autobiographique de Godden tout en lui promettant un "naufrage commercial" ! Intrigué par ce commentaire pour le moins étrange, Renoir court dans la librairie la plus proche de son domicile new-yorkais afin de mettre la main sur ce Fleuve. Après une lecture passionnée, le cinéaste est conquis. Persuadé de tenir le sujet de son prochain film, il contacte Rumer Godden...

La rencontre entre les deux artistes est à l’origine d’une longue amitié. Renoir admire le travail de Godden tandis que la romancière est totalement séduite par la bonhomie et l’intelligence du metteur en scène "frenchy". Ils décident donc d’adapter Le Fleuve pour le cinéma et préparent une écriture commune du script. Jean Renoir doit désormais trouver comment financer cette production qu’il envisage d’ores et déjà de tourner en Inde. Il fait donc appel à son réseau de relations au sein des grands studios (la RKO notamment) mais obtient systématiquement la même réponse : « Un film aux Indes doit comporter certains éléments indispensables. Il faut des tigres, des lanciers du Bengale et des éléphants. » Evidemment, il n’est pas question de cela dans le livre de Godden et Jean Renoir commence à douter...

L’histoire du film prend une tournure romanesque lorsque Kenneth McEldowney, un fleuriste anglais qui se rêve en producteur de cinéma, rencontre une nièce du Pandit Nehru dans un avion ! Celle-ci lui conseille d’adapter un des romans de Rumer Godden… Le Fleuve. McEldowney se jette sur le livre, contacte Jean Renoir (qui en détient les droits) et lui propose de le financer. Renoir accepte à la seule condition de visiter l’Inde afin de déterminer si une "tournaison", comme il aimait le dire, est envisageable sur place.

Installé sur les bords du Gange, Jean Renoir écrit le scénario en compagnie de Rumer Godden et compose son casting : il choisit de nombreux comédiens amateurs parmi lesquels la petite Patricia Walters qui interprètera avec subtilité le rôle complexe d’Harriet. Il rencontre également une intellectuelle et danseuse indienne, nommée Radha, qui l’initie à de nombreux rites locaux. Sous le charme de cette beauté exotique, Renoir lui inventera un rôle (celui de Mélanie la métisse indienne). Enfin, le cinéaste équilibre sa distribution avec quelques comédiens d’expérience parmi lesquels Arthur Shields (le père de Mélanie, un des fidèles des films de John Ford) ou l’énergique Esmond Knight (le père d’Harriet) que l’on avait pu croiser auparavant dans une autre adaptation de Rumer Godden : Le Narcisse Noir (Powell/Pressburger, 1947) ! Pour le rôle du Capitaine John, il aimerait engager Marlon Brando, James Mason ou une star des studios hollywoodiens. Renoir veut prendre sa revanche sur Hollywood et a besoin d'un acteur de renom. Mais aucun d'entre eux n'accepte ce projet audacieux et le cinéaste fait finalement appel à un comédien méconnu : Thomas E. Breen.

A la tête de ce casting pour le moins éclectique, Jean Renoir démarre son tournage en janvier 1950 dans un village proche de Calcutta et le termine quatre mois plus tard. Le film sort sur les écrans du monde entier avant les fêtes de Noël, devient un formidable succès public puis remporte le prix de la critique au Festival de Venise !  Aujourd’hui, Le Fleuve est devenu un classique incontournable mais il faut rappeler qu’à l’époque il était considéré par beaucoup comme un film d’avant-garde. Jean Renoir et son équipe ont en effet réalisé un long métrage ambitieux mêlant expérimentations techniques, originalité de la mise en scène et exploration d’une culture méconnue. Mais cette audace n’empêcha pas Renoir de signer une oeuvre profondément fidèle à ses valeurs et à ses thématiques...

Le Fleuve, une oeuvre sous le signe du maître

Dans la filmographie de Jean Renoir, Le Fleuve marque d’une pierre blanche l’entrée du cinéaste sur le territoire de la couleur. Artiste mûr, Renoir a digéré depuis longtemps l’héritage paternel et peut désormais marcher sur les traces d’un père qui fut l’un des plus grands "coloristes" de l’histoire de l’art. Le film est donc tourné en Technicolor, procédé en vogue à Hollywood. Le cinéaste demande à son neveu, Claude, de le seconder afin de découvrir et maîtriser cette nouvelle technique. Le cinéaste lui adjoint un cadreur indien et envoie les deux hommes aux Etats-Unis en stage chez Technicolor.

La difficulté du tournage réside dans le fait qu’aucun développement couleur n’étant possible sur le lieu du tournage, les rushes sont en noir et blanc. La couleur ne prend forme que tardivement après les prises de vues dans la succursale Technicolor de Londres. Toutefois, Jean Renoir fait entièrement confiance à Claude avec lequel il avait déjà collaboré sur Une partie de campagne (1936) et ne le regrette pas : dès les premiers tirages couleur à Londres, il reçoit un télex élogieux du laboratoire ("Responsables Technicolor considèrent photographie The River comme la meilleure jamais vue sur écran"). Et en effet, le résultat est tout simplement merveilleux. Les couleurs de l’Inde explosent sur l'écran et sont mises en forme avec une harmonie qui touche à la perfection. On se prend alors à croire au génie de Jean et Claude, tous deux auteurs d’une telle réussite dès leur première tentative et sans le moindre rush couleur !

Outre les scènes dialoguées parfaitement cadrées et colorées, c’est surtout lors des digressions documentaires que Renoir s’approche le plus de l’art de son père. Ainsi, les images filmées lors de la fête de Diwali, celles de la manufacture de jute ou encore ces fameux plans langoureux sur les escaliers qui bordent le fleuve dégagent une force picturale inouïe. Dans les suppléments du DVD édité par Opening, Jean Collet remarque qu’avec Le Fleuve, Renoir réalise une oeuvre volontairement inscrite sous le signe de la peinture : la première scène invite le spectateur à observer une main peindre le sol tandis que la voix off entame le récit. Par ce biais, Jean Renoir annonce qu’il va raconter une histoire dont la forme sera composée d’une succession de tableaux. Pour l’anecdote, rappelons aussi que, sur le plateau, Jean Renoir accentue la dépendance de son film à l’art pictural en s’équipant de seaux de gouache verte avec lesquels il repeint les arbres qu’il juge trop "ternes" !!

Si "le Patron", comme on aimait l’appeler à l’époque, réussit sans conteste son entrée dans le monde du film couleur, il n’en néglige pas pour autant les autres aspects techniques. Ainsi, derrière la flamboyance de ses images on oublie trop souvent la bande-son utilisée dans Le Fleuve. Sur ce point, Renoir a eu une approche d’une grande modernité puisqu’il a refusé que l’on compose une bande originale, préférant des morceaux traditionnels qu’il a enregistrés dans la région de Calcutta et des extraits classiques européens (Schumann, Mozart). De plus, comme tout artiste majeur, Renoir s’essaie aux dernières techniques mises au point en utilisant une bande-son sur piste magnétique.

Le montage du film est également remarquable. Jean Renoir utilise les fondus enchaînés pour lier en douceur la mosaïque de plans qui composent son film. De ce point de vue, Le Fleuve s’inscrit avec logique dans le style Renoir : en adoptant une narration faisant appel à un grand nombre de personnages, il enchaîne les saynètes tout en préservant l’unité de lieu du récit. Ce choix n’est certainement pas hasardeux et évoque la mise en scène aux multiples facettes de La Règle du jeu.

La galerie de caractères décrite dans Le Fleuve est également typique du cinéma de Jean Renoir. A l’instar du cinéaste invitant le public en Inde, le personnage d’Harriet est une artiste dont la "voix off" nous guide à travers ce merveilleux voyage. Par ailleurs, dans le supplément réalisé par Noël Simsolo pour le DVD d’Opening, Jean Collet souligne le rôle du Capitaine John, dont la blessure à la jambe évoque celle qui estropia Renoir lors de la Première Guerre mondiale (et qui lui valu sa célèbre démarche). On peut aussi remarquer l’importance des enfants dont les rires et les jeux reflètent la nostalgie du réalisateur pour sa jeunesse chérie. Et pour conclure sur cette brochette de personnages, rappelons la figure paternelle incarnée avec jovialité par Arthur Shields : à la fois hommage à Pierre Auguste et idéalisation du père protecteur, ce caractère évoque Nino, le "papa" de Nénette génialement interprété par Fernand Sardou dans Le Déjeuner sur l’herbe (1959).

Comme son titre l'indique, Le Fleuve est une oeuvre créée sous le signe de l’eau. Et que serait le cinéma de Jean Renoir sans cet élément dans lequel son style baigne depuis sa plus tendre jeunesse ? De La fille de l’eau (1924) au Déjeuner sur l’herbe (1959) en passant par Une partie de Campagne (1936) ou Boudu sauvé des eaux (1932), Renoir a toujours fait de l’eau un des éléments essentiels de son art. Le Fleuve n’échappe évidemment pas à la règle. L’eau qui coule dans le lit du fleuve y joue un rôle primordial, celui de l’allégorie de la vie et du temps auquel on ne peut échapper. Le Gange est le véhicule qui amènera le "Captain John" dans la maison d’Harriet et qui nourrira la tragédie à venir. Enfin, l’élément liquide sert de moyen de transport à Jean Renoir dans ce périple indien : lorsque sa caméra Technicolor quitte la maison, c’est pour s’embarquer sur un bateau et y filmer ces sublimes escaliers qui bordent le fleuve.

A l’époque de la sortie du film, certaines critiques bien-pensantes reprochèrent à Renoir de n’avoir pas su s’aventurer au-delà du fleuve et de la maison. On l'accusa de renoncement politique, d'aveuglement face aux difficultés rencontrées par la nation indienne après son indépendance (le 15 Août 1947). En faisant ce choix, Renoir réussit pourtant une oeuvre magistrale, totalement détachée du temps et profondément marquée par la culture, la religion et le mode de vie indien...

L’emprise de la déesse Kali

L’un des aspects les plus étonnants du Fleuve est la façon dont Renoir a insuffler une atmosphère "indienne" sans quasiment sortir des murs de la maison de Harriet. Au sein de ce jardin d’Eden so british, la culture du pays semble jaillir de partout. Si les critiques littéraires avaient déjà souligné ce point au sujet du livre de Rumer Godden, il est important de se demander comment Renoir a pu s’y prendre pour retranscrire cette impression sur grand écran. Il est évident que la curiosité et l’ouverture d’esprit du cinéaste y sont pour beaucoup : avant les premiers tours de manivelle, Jean Renoir a tenu à se rendre en Inde afin de s’imprégner au mieux de l’ambiance de la région. Les rencontres qu’il fit sur place (Radha la danseuse, mais également Satyajit Ray ou d’autres intellectuels indiens) et la compagnie de Rumer Godden l’aidèrent à comprendre au mieux les fondements de la culture hindouiste pour laquelle il garda une passion intacte.

Par ailleurs, Renoir a eu la brillante idée d’introduire dans son script un personnage indien absent du livre de Rumer Godden : Mélanie. Cette jeune métisse permet à l’Inde de faire entendre sa voix dans le récit. Outre sa beauté, son intelligence et ses splendides tenues traditionnelles, son personnage est à l’origine d’une magnifique digression : lorsque Harriet raconte le mariage qu’elle a imaginé pour Mélanie, le spectateur est alors invité à quelques minutes de danses traditionnelles absolument merveilleuses et enchanteresses...

Les digressions de ce type sont nombreuses dans Le Fleuve : il y a bien sûr la fameuse scène des escaliers évoquée précédemment mais aussi celle de la manufacture de jute où Renoir pose un regard chargé de bienveillance sur la classe ouvrière locale. La séquence de la fête de Diwali fait également partie de ces parenthèses imposées au récit : ici Renoir filme les feux d’artifices, les couleurs de cette cérémonie dédiée à la lumière et nous transporte au cœur des traditions locales. D’autres réalisateurs auraient peut-être choisi cet évènement comme décor à leur histoire. Chez Renoir, il n’en est rien. Lorsqu'il enregistre ces images avec sa caméra Technicolor, il laisse de côté ses personnages et expose sa fascination pour l’Inde.

Lors de la fête, la caméra de Renoir filme une statue de la déesse Kali tandis que la voix off déclame: « Among these symbols is Kali, goddess of eternal destruction and creation. Creation is impossible without destruction... » (« Parmi ces symboles est Kali, déesse de la création et de la destruction éternelle. La création est impossible sans destruction... »). Le montage est suivi d’un fondu enchaîné sur Bogey, le petit frère de Harriet, dont la mort va constituer le nœud de la dramaturgie. En décrivant cette déesse symbole de la création impossible sans destruction" puis en filmant le petit Bogey, Renoir annonce la mort de l’enfant et, d’une certaine manière, s’y résigne. Les principes de la destruction et de la création sur lesquels Renoir bâtit Le Fleuve prouvent sa compréhension du mode de vie hindouiste.

La doctrine prônée par cette religion est basée sur l’acceptation des événements qui viennent ponctuer le cours de la vie. Les morts et les vies se succèdent sans que l’homme ne puisse intervenir. Cette "roue infernale des naissances et des morts" ne peut être rompue que par l’intermédiaire du "Dharma", principe dont l’objectif est de libérer l’homme. Cependant, cette quête nécessite une éthique extrêmement sévère, et rares sont les Hindous prêts à un tel sacrifice. Par conséquent, le déterminisme règne sur le mode de vie hindou. Renoir l’a parfaitement compris et retranscrit avec subtilité cette idée en sacrifiant le petit Bogey tandis que sa mère est enceinte d’un nouvel enfant. Lorsque Bogey meurt, mordu par un cobra, un plan le montre allongé. L’enfant semble endormi (on le voit d'ailleurs respirer) avant qu’un fondu au noir nous laisse cette impression de basculement vers une autre vie. Au fond, chaque personnage semble croire à cette réincarnation. Et si la douleur est palpable, chacun essaie de rester digne en regardant l’avenir et en préparant la future naissance. Création, destruction, résignation... Chaque personnage du Fleuve paraît profondément ancré dans le mode de vie hindouiste.

Jean Renoir met également en images une histoire riche en conflits mais empreinte de sagesse. La lutte que se livrent Harriet, Mélanie et Valérie pour conquérir le cœur du Capitaine John est source de tensions. Toutefois, ces conflits laissent toujours place à des scènes de pardon et aux rires. Autant La Règle du Jeu était le reflet du cynisme et de la cruauté que Renoir pouvait ressentir en France, autant Le Fleuve est à l’image de sa perception de l’Inde, pays empreint de déterminisme et de sagesse...

Avec Le Fleuve, Renoir signe une déclaration d’amour à l’Inde et réalise un film profondément personnel. S’il ne fut pas le premier artiste à s’aventurer sur les bords du Gange, il est certainement l’un de ceux qui a légué l’un des plus beau témoignage de la découverte de ce pays. Après Fritz Lang et son Tombeau hindou, Renoir annonce un certain engouement de l’Occident pour la culture indienne. Un intérêt qui se cristallisera au cinéma par l’intermédiaire de Louis Malle, David Lean ou encore Alain Corneau. La musique aussi connaîtra sa "vague indienne" pendant les années 70 (les Beatles, les Rolling Stones ou John McLaughlin vivront leur période indienne), tandis qu’aujourd’hui la passion pour l’Inde s'exprime à travers l'émergence de l'univers du Bollywood’ dans notre culture.

Parmi les différentes expériences cinématographiques tentées en Inde, Le Fleuve occupe incontestablement une place à part. Celle d’une œuvre riche, audacieuse et profondément marquée par la griffe Renoir. Un film unique, dont la beauté brille encore de mille feux !

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA

DATE DE SORTIE : 5 décembre 2012

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