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Critique de film
Le film

Le Fils unique

(Hitori musuko)

L'histoire

1923. À Shinshu, petit village de montagne au centre du Japon, Otsune (Choko Ikeda), une veuve, élève seule son fils Ryosuke. Elle travaille énormément (dans une usine qui fabrique de la soie) afin de subvenir à leurs besoins. Bon élève, Ryosuke est en âge d’aller au lycée mais sa mère s’y oppose car les études sont trop coûteuses. Ookubo (Chishu Ryu), l'un des professeurs de Ryosuke, vient rendre visite à la mère de son élève et lui fait comprendre que dans la société japonaise actuelle, rien ne vaut une bonne instruction pour pouvoir se faire une situation ; d'ailleurs lui-même décide de partir pour Tokyo y poursuivre sa carrière. Otsune finit par accepter, faisant le choix de tout sacrifier pour l’éducation de son fils. 1935, treize années plus tard : Ryosuke s’est installé à Tokyo et sa mère lui rend visite à l'improviste pour la première fois. Malgré les efforts de son fils pour l’accueillir, elle découvre qu’il vit dans une situation précaire, déçu par ses aspirations de jeunesse. Elle apprend dans le même temps qu’il donne des cours du soir à de jeunes adolescents et qu'il est marié, avec un enfant en bas-âge. De son côté, elle lui avoue qu'elle a dû vendre les biens qu'il lui restait de son défunt mari pour pouvoir prendre en charge ses études et se payer le voyage. Après quelques jours passés aux côtés de la famille de son fils, elle ose enfin parler à Ryosuke en face et lui dire tout ce qu'elle a sur le cœur...  « Maman, comment imaginais tu ma vie ? Tu es déçue ? »

Analyse et critique

Comme pour Charlie Chaplin aux USA, l’arrivée du cinéma parlant ne motive pas Yasujirô Ozu qui préfère continuer dans le muet, ayant promis à ses assistants de ne faire des films sonores que lorsqu’il en maîtriserait parfaitement la technique. Se sentant enfin prêt, en 1936, le cinéaste japonais ne résiste plus et réalise finalement son premier film parlant avec Le Fils unique alors que le premier parlant japonais datait déjà de cinq ans. Après avoir abordé tous les genres en début de carrière (comédies burlesques, comédies de mœurs, drames contemporains et sociaux, films noirs ou des films de gangsters), influencé encore et toujours par le cinéma américain avec lequel il se délecte à l’époque, il s’investit ensuite dans des films très populaires dans son pays, les "Shomin-geki" qui s’appliquent à décrire la vie quotidienne des petites gens issues de classes défavorisées, le "prolétariat urbain", en essayant de coller le plus possible à la réalité ambiante. Le Fils Unique en fait partie et, comme une sorte de brouillon (car le rythme n’est pas encore parfaitement maîtrisé ici, Ozu n’ayant pas encore trouvé la bonne durée pour ses plans de "natures mortes" et certaines autres séquences comme celle du cinéma s’éternisant un peu trop), annonce déjà tous les films qui vont suivre. Il reste encore quelques afféteries de mise en scène (la caméra fixée derrière le garde-boue de la voiture), encore beaucoup de références à l’Europe et aux USA (le film que Ryosuke et sa mère vont voir est un film allemand ; on voit un poster de Joan Crawford chez le couple...) mais l’épure 100% japonaise commence à se profiler.

S’il est compréhensible que certains spectateurs ne soient pas sensible au style dépouillé, à la poésie du quotidien du cinéaste, force leur est de constater que ce dernier possède une patte tout à fait unique et reconnaissable en deux ou trois plans, deux ou trois présentations de personnages, deux ou trois éléments récurrents de sa filmographie : la marque d’un auteur à part entière qui se fait jour très rapidement. C’est également pour cette raison que l’on a facilement tendance à confondre un peu tous ses films tellement ils se ressemblent et forment un bloc très homogène. Tous ces éléments récurrents à son cinéma, qui existaient déjà parcimonieusement dans ses films muets mais qui deviendront systématiques dès son passage au parlant, se trouvent déjà dans Le Fils unique. Les génériques sur fond de trame en toile de jute ; les musiques à la fois fringantes et nostalgiques, quelles qu’en soient les compositeurs, typiques de son cinéma ; les dialogues en champs / contre champs au cours desquels les protagonistes parlent face caméra presque comme s’ils s’adressaient à nous spectateurs ; le son feutré des portes coulissantes ; les plans de trains traversant l’écran en même temps que les vieux villages japonais aux maisons basses, ceux du linge étendu sur des morceaux de bois et soulevé par le vent, ceux des immeubles de Tokyo abritant les bureaux avec en avant-plan des lampadaires, ceux des couloirs vides traversés subrepticement et au loin par de modestes employés ou femmes au foyer affairés, ceux des pancartes ou panneaux lumineux et clignotants indiquant l’extérieur des bars, toutes les "natures mortes" sur les intérieurs de maisons individuelles et leurs objets inanimés mais signes de présence et de vie (théières, lampes, affiches).

Alors que beaucoup de ses films à venir se focaliseront surtout sur les relations pères-filles, Le Fils unique décrit au contraire une relation mère-fils, le père étant décédé bien avant le début du film. Il raconte l'histoire d'une mère qui s'est sacrifiée pour envoyer son fils faire des études à Tokyo afin qu'il puisse ensuite trouver un emploi intéressant, mais qui découvre une dizaine d'années plus tard que ses espoirs n'ont pas été récompensés, que son abnégation n'a pas servi à grand chose, son fils n'étant pas devenu un "grand homme" mais quelqu'un vivant aujourd'hui dans la précarité auprès de sa femme et de son nouveau-né, obligé de donner des cours du soir pour subvenir à leurs besoins. Comme toujours, dramatiquement parlant, Ozu ne racontera pas grand-chose de plus, se plaçant dans une position d’observateur, se contentant de nous faire les témoins de la vie quotidienne de ses protagonistes, de leurs situations familiales et sociales, par petites touches impressionnistes (ce n'est pas pour rien qu'il use et "abuse" des natures mortes - ... pour le plus grand plaisir de ses admirateurs qui y ressentent une poésie à nulle autre pareille) et par une observation très précise de leurs mœurs et coutumes. S'il y a du désenchantement chez les personnages d’Ozu dans ce film, il n'y a jamais de misérabilisme dans sa mise en scène mais déjà beaucoup de mélancolie et de poésie qui passent avant tout par les images et la musique. Dommage d’ailleurs que la musique soit utilisée ici avec autant de parcimonie car lorsqu’elle se fait entendre, c’est un véritable bonheur, permettant de tirer le film vers un peu plus de "lumière", comme chez Jacques Tati dont je continue à penser que son cinéma possède de nombreux points communs avec celui de son illustre aîné japonais, à commencer par leur utilisation de la musique et la poésie "mélancolico-guillerette" qui en découle.

De la mélancolie et de la poésie, on en trouve dans Le Fils unique mais moins que par la suite, surtout à partir de son chef-d’œuvre de la fin des années 40, Printemps tardif ; car ici c'est quand même la tristesse qui prévaut à de nombreuses reprises. Nous aurons rarement vu les personnages d’Ozu verser autant de larmes, que ce soit le professeur quand il revoit la mère qu’il avait poussée à se sacrifier pour son fils, la mère lorsqu'elle se rend compte qu'elle ne verra plus son fils avant longtemps, son fils lorsqu'il s'apitoie sur son sort ou son épouse lorsqu'elle surprend les reproches que sa belle-mère fait à son mari. Des séquences vraiment poignantes tout comme celle au cours de laquelle Ryosuke vient mendier quelques pièces auprès de ses collègues pour pouvoir faire bonne figure devant sa mère, celle où l’on se rend compte que le professeur (émouvant Chishu Ryu), à des lieues de ses aspirations de jeunesse, en est venu à devoir vendre de la viande, ou encore celle toute simple, peut être la plus touchante du film, du retour à pied de la gare du couple après que la mère de Ryosuke a été ramené au train qui la reconduira (définitivement ?) à son village. Se demandant si la vieille femme a apprécié son séjour, ils croisent un petit garçon qu'ils ont sauvé de la mort grâce à leur générosité ; et c'est un moment vraiment émouvant que cette image de ce groupe filmé de dos, chacun rentrant chez lui où la vie va continuer comme avant ou plutôt avec un espoir nouveau insufflé par la venue de la vieille femme pour le couple, par la générosité de Ryosuke pour l'enfant qui, sorti d'affaire, va pouvoir grandir sereinement. Voilà un très joli film sur les rapports intergénérationnels et sur les illusions perdues dont l’amertume, les frustrations et le fatalisme sont atténués par une certaine sérénité, un semblant d’espoir et par la prise de conscience du bonheur que l’on peut trouver dans les plus petites choses de la vie et notamment dans la richesse du cœur.

Le Fils unique est un film charnière dans l’œuvre d’Ozu (avec une légère rupture de style dans le fond et dans la forme) sans qu'il n’en soit pour autant un film majeur ; le cinéaste aura fait mieux avant et fera encore bien mieux après. Cela étant dit, aucune surprise se fera jour ni pour les admirateurs ni pour les détracteurs habituels : les premiers se retrouveront en terrain connu et se délecteront à nouveau de son ton unique, les seconds s’y ennuieront à mourir. Il suffit de connaître son camp pour respectivement ne pas craindre la déception ou croire en la divine surprise. En plus d’être la chronique sensible d’une famille comme il devait y en avoir des milliers à l’époque, et même si un jour il en vienne à mal vieillir, ce film demeurera néanmoins un document sociologique très intéressant par le fait d’être l'un des rares instantanés des difficiles conditions sociales frappant le Japon d’avant-guerre. Une belle surprise dans l'ensemble que cet inédit de Yasujiro Ozu !

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA

DATE DE SORTIE : 19 JUIN 2013

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Par Erick Maurel - le 18 juin 2013