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Critique de film
Le film

Le Fantôme de l'Opéra

(The Phantom of the Opera)

Partenariat

L'histoire

Dans les souterrains de l’opéra de Londres vit un mystérieux fantôme (Herbert Lom). Celui-ci sème la terreur lors de plusieurs représentations, dans le but de privilégier sa favorite : Christine (Heather Sears). Néanmoins il se montre un peu trop entreprenant et sa présence est remarquée, notamment par Harry (Edward de Souza), directeur artistique du théâtre tombé sous le charme de Christine. Celle-ci est aussi convoitée par le patron du théâtre : Ambrose d’Arcy (Michael Gough), un homme riche et vicieux.

Analyse et critique


Après avoir revisité chronologiquement, les mythes de Frankenstein, de Dracula, du Dr. Jekyll ou encore du loup-garou, Terence Fisher est chargé par la Hammer de réaliser un film adaptant le roman de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra. Bien sûr, le cinéma en a déjà fourni de nombreuses versions, notamment durant l’âge d’or des studios Universal. Une des adaptations la plus réussie est celle de Rupert Julian, en 1925, qui réalise un film éponyme avec Lon Chaney qui sera une des grandes inspirations de Terence Fisher et son équipe. Néanmoins la Hammer, elle qui s’est alors déjà affirmée comme industrie du film d’épouvante / d’horreur, n’a pas encore produit sa version du célèbre mythe. En 1962 donc, Le Fantôme de l’Opéra vient ainsi compléter un peu plus la filmographie de la production. Elle a pu y placer son réalisateur favori et l’équipe technique habituelle, comprenant Anthony Hinds au scénario (toujours sous le pseudonyme de John Elder), Arthur Grant à la photographie ou encore Alfred Cox au montage. Tous ont porté les plus gros succès financiers de la Hammer.


Le casting se doit d’être à la hauteur et le célèbre Cary Grant propose même d’incarner Harry. Après des négociations décevantes, il revient sur son offre et refuse finalement le rôle. La production se réoriente donc vers des acteurs de seconde zone, le rôle de Harry revient finalement au débutant Edward de Souza. Le rôle de Christine revient à Heather Sears, comédienne d’origine bourgeoise qui n’a pas le physique ni la verve nécessaires et sera souvent laissée de côté dans les nombreux classement des Hammer Girls. Ce choix de casting est pourtant justifié par le sujet du film, et son élégance donne un ton inédit à la femme Hammer. Enfin, le rôle du fantôme est attribué à Herbert Lom, qui donne tout de même beaucoup de sa personne sous un maquillage contraignant. Il joue aussi le rôle du professeur Petrie, dans lequel il peut cette fois s’exprimer pleinement.


La Hammer a donc décidé d’investir 400 000 £ dans Le Fantôme de l’Opéra, ce qui en fait le film fantastique le plus cher alors jamais produit par la firme. La distribution en salle est conséquente, mais le film est un échec cuisant, rapportant uniquement 180 000 £, ne remboursant même pas la production. Les critiques sont mitigées, nombreux sont ceux comme le journaliste Michel Caen qui se plaignent d’un film trop mainstream, dont la violence et l’érotisme, normalement présents dans ce type de production, sont atténués pour plaire au plus grand nombre (ce que Nicolas Stanzick confirme dans les suppléments de l’édition Blu-ray / DVD). Il est vrai que la Hammer et le film d’épouvante à cette époque commencent à s’établir auprès du grand public et à gagner en légitimité pour sortir des salles de quartier, tel le Midi-Minuit, et se déployer vers les grandes filiales de distribution. Le fait que ce cinéma ait été réservé, jusque-là, aux amateurs et aficionados du genre justifie ce sentiment de trahison que peuvent ressentir certains fans vis-à-vis de la production. Néanmoins, après la décantation des ferveurs de l’époque, les avis mûrissent et de nombreux professionnels comme René Prédal, historien du cinéma, s’attaquent aux critiques négatives du film, en exposant les qualités de l’oeuvre de Fisher. Tout nous porte à vouloir comprendre et analyser ce film - qui plus est sa remasterisation en Blu-ray dans la collection « Les Cauchemars de la Hammer » (13 films parmi plus de 190), assurant l’importance incontestable du Fantôme de l’Opéra au sein de la filmographie de la firme.

C’est ensuite à l’équipe technique du film que les louanges doivent revenir. Evidemment le réalisateur, Terence Fisher, qui a déjà fait ses preuves à maintes reprises, nous prouve une fois de plus son talent. La façon dont il filme le « monstre » est très représentative de l’attention qu’il porte non seulement à la technique, mais aussi à la symbolique. Il le place, tout d’abord, au sein de décors simples et épurés de telle sorte que l’attention du spectateur ne soit pas détournée. Son apparition se fait dès le générique et en très gros plan, il est exposé à la vue de tous, extrait de son élément (les souterrains) et donc vulnérable. Le générique même vient se superposer à l’image arrêtée de son masque. Ainsi tant qu’il n’est pas montré dans son élément, il est toujours la réelle victime de sa condition, en retrait, rasant les murs ou ne laissant apparaître que son ombre, obligé de fuir les confrontations. Lorsque enfin nous le découvrons dans son antre, Fisher prend son temps pour nous le dévoiler, comme si nous ne l’avions jamais vu. C’est lui la star du film et non pas Christine, bien qu’elle soit sous les feux des projecteurs. Il se retourne enfin, avant de disparaître dans un champ / contrechamp frustrant à plusieurs reprises et à plusieurs échelles. Il occupe néanmoins toujours le cadre, et en constitue l’élément majeur, « dans toute sa verticalité » comme le souligne Nicolas Stanzick : il assoit ainsi son charisme et sa dignité. Au contraire, lorsque nous entrons dans ses flash-back, lorsqu’il était encore le professeur Pietri, les plans sont tous filmés de manière inclinée, peut-être pour souligner la faiblesse qu’il portait en tant qu’être humain. Le fantôme étant maintenant dévoilé (par ses révélations et son apparition), on comprend qu’il est le personnage le plus touchant du film, et toutes ces mises en scène filmiques nous ont aidés à voir sa torture, son désir de faire de Christine la plus grand vedette d’opéra, mais surtout sa grande humanité.


Une autre force de Fisher, leitmotiv de ses films, est d’apposer implicitement une critique de la société. Elle est ici représentée notamment par le personnage d’Ambrose d’Arcy : vénal, pervers, corrompu et borné, il se permet toutes les ignominies par le simple fait qu’il peut tout acheter. C’est ce personnage qui est à la source de la malédiction du fantôme. Comme dans La Nuit du loup-garou, Fisher aime que ses « monstres » ne soient que des conséquences des exactions perverses d’une classe huppée et sans vergogne. Ainsi, ses créatures en ressortent bien souvent plus humaines.

 

Fisher participe aussi à certaines modifications du scénario : il choisit de déplacer l’intrigue de Paris à Londres, une de ses villes de prédilection, dans laquelle nombre de ses films se situent (ou auraient, selon lui, dû se situer). Néanmoins, c’est à Anthony Hinds (alias John Elder) qu’on doit l’écriture du scénario. Il décide de transformer ce qui apparaissait tout d’abord comme une romance impossible en une histoire de vengeance. Le fantôme sera alors motivé par une volonté revancharde et s’il s’attache à Christine, c’est moins par amour que par intérêt. Hinds apporte alors une toute nouvelle vision du fantôme en lui ajoutant aussi un passé troublant, pour la première fois évoqué dans une adaptation, Gaston Leroux, expliquant ainsi la cause de sa malédiction. Là où une faiblesse peut être pointée du doigt, c’est dans ce manque d’histoire amoureuse qui se déplace alors vers la relation entre Christine et Harry, malheureusement pas si stimulante, traitée avec beaucoup de retenue (notamment pour que le film soit classé A et non pas X) et n’étant qu’une longueur au sein du récit.


Plus encore que le sens premier de la narration, le thème qui vient s’ancrer dans le film est celui de la dualité entre réalité et artifice. Bien sûr, le sujet porte déjà à confusion, c’est un opéra dans le film, des représentations et donc, du paraître. Plusieurs des personnages s’inscrivent comme des comédiens au sein même du film. Le fantôme lui-même est double : en tant que professeur Pietri il incarne une réalité. Lorsqu’il est le fantôme, il n’est qu’une créature qu'on fantasme, incapable d’interagir avec ceux qui peuplent le monde réel, essayant alors d’y être inclus par des actes violents puis, plus insidieusement, en trouvant son alter ego réel : Christine. Ainsi, Fisher dans ce film, place souvent sa caméra en plongée dans la salle de l’opéra, comme si nous étions dans une loge, en train d’assister au spectacle. Ainsi la pièce et le film se confondent, installant ce flou entre réalité et artifice. De plus, les histoires de la Hammer sont toujours fantastiques (Frankenstein, vampires, etc), mais ici l’histoire est presque plausible, et même l’apparence du « monstre » ne va pas à l’encontre de ce que nous admettons comme réel (contrairement à un loup-garou par exemple). L’apparition d’un compagnon / serviteur du fantôme, petit humain bossu à tête de rat, humanise encore la créature, qui est d’ordinaire laissée pour seule dans les différentes adaptations de l’histoire.

Finalement, Le Fantôme de l’Opéra est très surprenant pour un film Hammer. Par sa retenue inhabituelle et par son traitement plus « classique » de l’histoire, il se discerne au sein de la filmographie de la firme. Il apporte beaucoup d’éléments à une histoire déjà très connue, la traite d’une façon à la fois singulière et fidèle, et permet de reconsidérer (comme toujours avec Fisher), l’humanité des protagonistes (monstres ou humains). Le réalisateur ne se contente pas de filmer, mais de réfléchir à la symbolique de ses plans, et nous montre peut-être plus que jamais son talent. Il ne dit pas tout, et joue sur la dualité entre le réel et l’artifice pour nous laisser nous poser les  bonnes questions.

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Par Victor Tarot - le 12 avril 2018