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Critique de film
Le film

Le Fanfaron

(Il sorpasso)

L'histoire

À Rome, le jour férié du quinze août, la ville est déserte. Bruno Cortona (Vittorio Gassman), la quarantaine vigoureuse, amateur de conduite sportive et de jolies femmes, déambule en voiture, une Lancia Aurelia B24, à la recherche d’un paquet de cigarettes et d’un téléphone public. Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant), un étudiant en droit resté en ville pour préparer des examens, l’accueille chez lui. Sous l’impulsion de l’exubérance et du sans-gêne de Cortona, ils entreprennent un voyage en voiture qui les emmènera vers des destinations toujours plus lointaines.

Analyse et critique

L’un des fils conducteur de l’œuvre de Dino Risi aura souvent été une observation de la masculinité italienne face à son époque. Exubérant ou entravé, l’homme italien hésite constamment entre la fierté du matamore et une forme de vulnérabilité, veulerie et probité, courage et lâcheté... Cette problématique s’inscrit dans des contextes sociaux, politiques et intimes variés tout au long de la filmographie de Risi, et de façon de plus en plus acerbe. C’est d’abord le visage d’Alberto Sordi qui incarne des valeurs dépassées ou se fondant un peu trop bien dans l’Italie changeante du boom économique dans Le Veuf (1959) et Une vie difficile (1961). Ce sera cependant Vittorio Gassman qui constituera l’alter ego parfait de Risi, symbole de l’hypocrisie des idéaux de la contre-culture dans Le Prophète (1968), de la corruption des Années de Plomb dans Au nom du peuple italien (1971) ou de cette virilité déchue avec Parfum de femme (1974). Vittorio Gassman est l’illustration idéale de toutes les contradictions que scrute Risi, d’une jovialité latine avenante mais étouffante, d’un égoïsme monstrueux dégageant un capital sympathie dans l’excès et une force de la nature aux pieds d’argile. L’Homme aux cent visages (1959), première collaboration commune, laissait entrevoir tout cela et définissait pour de bon Gassman en acteur comique hors du giron de Mario Monicelli qui le révéla dans ce registre avec Le Pigeon (1958) et La Grande Guerre (1959). Ces promesses seront concrétisées dans Le Fanfaron, premier chef-d’œuvre du duo et instantané parfait de cette Italie du boom économique en ce début des années 60.

L’idée du film vient à Risi lorsque, à l’image de son héros, il se fait embringuer dans deux périples improvisés en voiture par des personnages exubérants dont pour l’un d’eux son futur producteur du Fanfaron, Pio Angeletti. Risi fera appel à Ettore Scola et Ruggero Maccari pour coucher cette amorce de trame en un scénario cohérent. Le Fanfaron est un road movie enlevé où nous suivrons les compagnons de route les plus opposés qui soient. Quarantenaire tapageur et roublard, Bruno Cortona (Vittorio Gassman) va en ce jour férié du quinze août embarquer dans une virée le jeune et introverti Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant). On devinera assez vite la malice de Bruno vivant d’expédients et sans vrai métier, tandis que Roberto est issu d’un milieu plus bourgeois et prépare un concours de droit. Roberto se laisse entraîner malgré lui mais sa timidité l’empêche de s’opposer trop fermement à un Bruno plein d’allant. Ses révisions sont finalement un prétexte à sa vraie peur d’affronter le monde extérieur (à l’image de sa jolie voisine qu’il guette de loin à sa fenêtre) et finalement son bruyant acolyte servira d’élément déclencheur. Bruno dissimule aussi sous son exubérance une vulnérabilité qui se révèlera au fil du voyage mais qui s’amorce en sourdine le temps de quelques courts moments, comme lorsqu’il renonce à aller draguer les deux belles touristes allemandes.

La vision d’une Rome déserte en ouverture annonce le climat de langueur estivale qui traversera le récit. Cette Italie insouciante et prospère, connaissant le plaisir des congés payés (voir la différence avec Dimanche d'août (1950) de  Luciano Emmer au ton très différent et où le seul dimanche était chômé justement), Risi l’illustre de diverses manières. La route que retrouvent toujours nos héros est le symbole de cette quête et un nouveau droit à l’évasion, un acquis sous forme de bitume qu’ils savourent à toute vitesse et à coups de klaxon endiablés. Les rencontres et l'environnement offrent ainsi un portrait parfait de l’Italie d’alors, entre restaurants d’autoroute bondés, plages surpeuplées et bals populaires improvisés sur les bords de route. Roberto va se dérider progressivement, Jean-Louis Trintignant offrant une prestation parfaite en candide introverti découvrant la vie. Gassman est tout aussi juste, donnant une teneur plus "réaliste" et attachante que les personnages outranciers à venir (et ce dès Les Monstres l’année suivante) et représente une vraie figure de l’homme italien d’âge mûr fêtard, dragueur et un peu macho. En dépit de l’opposition de caractères, les deux personnages se complètent idéalement, l'un tirant l’autre vers le haut. Ils ont surtout en commun de ne pas être à leur place dans la mentalité de l’Italie d’alors. L’éveil bafoué de Roberto sera ainsi facteur d’ouverture aux autres (le jeu de Trintignant se faisant de plus en plus expressif, les sourires plus rayonnants) mais aussi d’une perte d’innocence et des derniers sursauts de l’enfance. La séquence chez l’oncle estompe donc le souvenir émerveillé de la tante dont il était amoureux, la maison de vacances qu’il se plaisait à explorer lui semble bien terne. Ses oncles et tantes si aimants dans son souvenir semblent même avoir été infidèles, et leur fils est illégitime. C’est Bruno, par son amusement, qui apporte cette dimension plus désabusée sous l’humour, une certaine intolérance se devinant en filigrane (les blagues sur le serviteur supposés gay, son refus de prendre une autostoppeuse noire...). Sa rencontre hasardeuse avec des créanciers et la découverte de son foyer abandonné vont alors montrer l’instabilité de sa propre existence.

Si à travers Roberto on découvre une Italie "d’avant" moins parfaite que dans les souvenirs, Bruno sera, quant à lui, le vecteur d’une Italie "d’après"-guère reluisante. Le miracle économique aura généré un culte de l’argent cynique et inhumain au sein de la population qui annonce un capitalisme glacial. Ce sera d’abord en surface avec le discours de l’homme d’affaires au restaurant, qui n’a que son argent à introduire à la conversation tandis qu’en parallèle Bruno essaie de séduire son épouse. Même dans ses défauts, Bruno reste un être aux plaisirs simples et plus terre-à-terre. Le rejet de son épouse (Luciana Angiolillo), l’union intéressée de sa fille (Catherine Spaak, délicieuse) avec un homme plus âgé nous dépeignent un monde sinistre dans lequel la situation prime avant tout. Source de fanfaronnade pour les plus nantis, objet de tous les sacrifices pour les démunis, l’argent domine tout. Risi dépeint des moments charmants entre Bruno et sa fille, mais le monde qui les entoure a vicié toute possibilité de cellule familiale classique (à l’image de ce moment troublant où Gassman tente de séduire Catherine Spaak sans la reconnaître avec sa perruque). Cette Italie festive (la bande-son est truffée de tubes de l’époque) et libérée s’avère donc une illusion et malgré leur entrain intact à tous les deux, le ton ne peut être le même qu’au départ lorsque Bruno et Roberto reprendront la route. Un retour au réel qui se fera brutal avec une scène finale choc et à contre-courant de toute la joie qui a précédé.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : splendor films

DATE DE SORTIE : 3 octobre 2018

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Par Justin Kwedi - le 3 octobre 2018