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Critique de film
Le film

Le Dos au mur

L'histoire

Une nuit, l’industriel Jacques Decret s’introduit dans l’appartement d’un jeune comédien. Il en ressort avec son cadavre, qu’il va ensevelir dans un mur en construction de son usine. Qu’est-ce qui a poussé cet homme à un tel geste ? Trois mois plus tôt, il découvrait que son épouse Gloria le trompait avec le jeune homme. Une idée va germer dans l’esprit de Decret. Une vengeance machiavélique qui va le mener bien plus loin qu’il ne le pensait.

Analyse et critique

Le nom d’Edouard Molinaro est aujourd’hui surtout associé à des comédies, notamment des adaptations cinématographiques de pièces de théâtre comme Oscar ou La Cage aux folles. Des succès populaires qui l’ont fait connaître du grand public, mais qui lui valent aussi un certain mépris ou au minimum un certain oubli de la cinéphilie française, qui à l’aune de ces films plutôt impersonnels et formellement oubliables donne peu de crédit au talent et à la personnalité de réalisateur de Molinaro. Pourtant en explorant un peu plus sa filmographie émergent des films plus intéressants. On pense à Mon oncle Benjamin, là aussi une comédie populaire mais qui fait preuve de bien plus d’ambition que les premiers films cités. On pense aussi à L’Amour en douce, une comédie douce amère au casting cinq étoiles qui a offert à Emmanuelle Béart l'un de ses plus beaux rôles. On pense enfin à quelques films policiers qui émaillent la carrière du cinéaste, notamment ses premières années. Nous avons déjà évoqué ici Un témoin dans la ville, maître-étalon du polar noir à la française et chef-d’œuvre de son auteur, mais Edouard Molinaro n’en était pas à son coup d’essai. Ses deux premiers films étaient déjà des réussites du genre, notamment le tout premier, Le Dos au mur, qui marquait des débuts particulièrement remarquables pour le cinéaste.


C’est même la toute première séquence du film qui impressionne déjà le spectateur. Un quart d’heure qui voit le personnage de Jacques Decrey, incarné par Gérard Oury, s’introduire dans un immeuble puis dans un appartement et, après une ellipse, en ressortir un corps pour aller le dissimuler dans ce qui semble être son usine. Un long moment presque privé de dialogue, durant lequel on entend à peine la voix du personnage principal et qui n’explique aucune de ses motivations ou des événements qui l’ont conduit à cette situation. Nous avons affaire ici à un pur moment de cinéma, assez fascinant, qui rappelle certains des très beaux morceaux de bravoure du polar à la française telle la grande séquence de casse dans Du rififi chez les hommes et qui annonce l’assassinat de Verdier par Ancelin que tournera Molinaro quelques mois plus tard dans Un témoin dans la ville. Le moment est étrange, car le spectateur perçoit bien que quelque chose cloche dans ce début qui ressemble plus naturellement à une fin de film, mais il constitue une ouverture parfaite à une œuvre qui va se tenir dans le registre du film noir. Elle introduit efficacement le personnage principal, qui nous est alors inconnu mais dont nous sommes tentés de prendre le parti tant la mise en scène de Molinaro et le montage de la séquence nous font immédiatement avoir peur pour lui et donc développer involontairement une empathie dont jouera ensuite le cinéaste durant le reste du film. C’est l’opportunité aussi pour Molinaro de donner au plus tôt une consistance à Jacques Ducrey, dessiné en quelques plans sous son chapeau et dans son imperméable comme un personnage melvillien, élégant et mutique, auquel Oury donne une remarquable consistance. L’occasion pour nous de souligner la vraie qualité d’acteur de celui qui se fera un nom derrière la caméra en immortalisant Louis de Funès et Bourvil dans Le Corniaud et La Grande vadrouille. Il est un personnage de polar parfait, assez banal pour que l’on s’identifie à lui, assez charismatique pour que l’on prenne son parti, assez malin pour que l’on croit en son succès et assez fragile pour que sa chute soit inéluctable. Si l’histoire du cinéma s’était déroulée différemment, il y a fort à parier qu’Oury aurait pu devenir un acteur emblématique du genre, même si nous n’avons pas à regretter l’orientation prise par sa carrière.


Une fois passé ce morceau de bravoure, tout l’objet du film est d’expliquer la genèse de ce moment, la succession d’événements qui va conduire le personnage de Ducrey à cette situation. La cause initiale, nous la découvrons vite, dès le premier plan que nous propose Molinaro : Ducrey surprend sa femme Gloria dans les bras de son amant, l’homme que nous avons vu réduit à l’état de cadavre quelques minutes plus tôt. Gloria est la femme fatale parfaite, incarnée par la vénéneuse Jeanne Moreau, qui n’a pas encore connue son explosion définitive chez François Truffaut mais qui est déjà l’une des figures du polar français qui l’a vue briller dans Trois jours à vivre, Echec au porteur ou Ascenseur pour l’échafaud et qui lui a surtout permis de tenir son premier rôle marquant au cinéma, la mémorable Josy de Touchez pas au grisbi. Elle confirme ici ses prédispositions pour le genre, son charme et son ingénuité feinte étant une explication parfaite aux tourments des hommes de son entourage. Pour venger sa peine d’amour bien compréhensible, Ducrey imagine donc un plan machiavélique, dont il croit qu’il va lui permettre à la fois de se venger et de retrouver l’amour de sa femme. Le Dos au mur devient l’histoire d’un homme détruit par son chagrin, déterminé à tout faire pour retrouver sa femme et se venger. Une histoire filmée dans une superbe atmosphère de film noir, grâce à une très belle photographie  en noir et blanc et une direction artistique remarquable qui nous propose de très beaux décors, notamment les bureaux de Ducrey.


Nous entrons alors dans ce qui ressemble à un film de casse. Un plan se déroulant selon une mécanique bien huilée, mené par un cerveau brillant, qui nous apporte son lot de rebondissements ludiques et dont nous imaginons bien qu’il sera un jour enrayé par un gain de sable. Mais puisque le trésor recherché par Ducrey n’est pas un tas de billets mais l’amour d’une femme, nous assistons à un film de casse atypique, aux accents tragiques. Si la mécanique du plan est belle, c’est que celle du scénario l’est aussi. Nous y retrouvons Frédéric Dard, l’un des grands noms du genre dans le cinéma français de l’époque, qui nous offre une remarquable adaptation de l’un de ses romans, Délivrez-nous du mal. Une écriture d’une grande précision qui met en place tout au long du récit tous les éléments qui en rendent la conclusion inéluctable. Le romancier nous propose un récit policier parfait, mais il n’oublie pas de laisser la place à quelques beaux moments sentimentaux entre le personnage de Jeanne Moreau et de son amant et à quelques dialogues savoureux que prononce notamment avec délectation Claire Maurier, géniale en tenancière de bar ayant roulé sa bosse. Il nous offre aussi quelques respirations humoristiques bienvenues en créant un personnage de détective veule mais efficace parfaitement interprété par Jean Lefebvre, cocu magnifique qui espère se venger par procuration de ses déboires amoureux en participant au stratagème de son client. Du rire, de l’émotion et un scénario passionnant, ce sont les diversions habiles imaginées par le scénariste et mises en scène par le réalisateur pour nous faire oublier suffisamment la marquante introduction du film avant de nous replonger brutalement dans la réalité, à l’occasion d’un final aux rebondissements multiples mais remarquable de sobriété, conclusion inévitable et tragique des événements qui nous ont été présentés.


Pour un coup d’essai, Edouard Molinaro se frotte avec réussite au cinéma de genre. Le Dos au mur est un film moins riche qu’Un témoin dans la ville, mais il fait déjà la preuve de la grande maîtrise technique du réalisateur et nous offre quelques moments mémorables. Grâce à un très bon scénario mis en valeur par un casting atypique mais intelligent, le résultat à l’écran est dynamique et passionnant. Molinaro récidivera quelques mois plus tard avec un autre très bon polar, Des femmes disparaissent, avant d’unir son talent à celui de Lino Ventura pour réussir son coup de maître. Signe du destin, aux côtés de Molinaro un jeune assistant du nom de Claude Sautet fait ses armes après une première expérience de réalisateur oubliable. Lui aussi croisera quelques mois plus tard Lino Ventura. Ils tourneront ensemble Classe tous risques, un autre polar qui fait entrer le genre dans son ère moderne. La carrière d’un bel artisan du cinéma français est lancée alors que celle de l’un de ses plus grands représentants s’éveille discrètement. Ce faisant, ils nous offrent un très beau film, qui mérite largement de sortir de l’oubli.

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Par Philippe Paul - le 15 janvier 2016