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Critique de film
Le film

Le Desperado des plaines

(Cole Younger, Gunfighter)

Partenariat

L'histoire

1873. Mécontents de la répression exercée par la police mise en place par le gouverneur du Texas E.J. Davis, de jeunes Texans se révoltent en dégradant les locaux des hommes de loi et en brûlant les effigies du politicien. Le jeune Kit Caswell (James Best) est soupçonné d’être à leur tête. Le terrifiant shérif de la ville, le Capitaine Follyard (Ainslie Pryor), vient l’appréhender ainsi que son ami Frank Wittrock (Jan Merlin) lors d’une vente de charité. Après avoir été torturés pour qu'ils avouent leurs méfaits, ils réussissent à s’échapper. Alors que sa fiancée Lucy (Abby Dalton) promet de le cacher, Kit est encouragé par son père à se rendre à Austin pour rencontrer le gouverneur et protester contre la brutalité policière de ses miliciens. Kit et Frank fuient donc direction la capitale. En route, ils tombent sur le tristement célèbre Cole Younger (Frank Lovejoy), recherché pour meurtre par toutes les polices des USA. Celui-ci les accueille avec cordialité et les invite à partager son repas. Attiré par la prime de 10. 00 dollars promise pour la tête de Younger, Frank a dans l’idée de le faire prisonnier durant son sommeil mais Kit s’y oppose. Frank rentre ventre à terre pour les dénoncer, espérant ainsi être "amnistié", et dans le même temps débarrassé de Kit qui s’avère être son rival en amour auprès de la jolie Lucy. Entre-temps, Kit se prend d’amitié pour Cole qui lui raconte que le crime pour lequel on l’accuse n’était que de la légitime défense. D’autres drames vont avoir lieu qui vont aboutir à ce que Kit soit lui aussi recherché pour meurtre...

Analyse et critique

Une très jolie surprise que ce premier film à relativement gros budget du réalisateur R.G. Springsteen. "Relativement" car malgré son format large, son western produit sous la bannière de la Allied Artists Pictures est néanmoins un film à très faibles moyens, ce petit studio n’étant autre que la Monogram qui avait changé de nom en 1953. Faisant partie de ces maisons de production communément désignées comme des Poverty Row Studios, la Monogram a connu son heure de gloire dans les années 30/40, ayant fait en sorte que son image soit associée dans l’esprit des spectateurs à l'aventure décomplexée et à des films trépidants et mouvementés. Le plus bel hommage qui lui a été rendu est très probablement celui de Jean-Luc Godard lui dédicaçant son premier film, A bout de souffle. Une dédicace justifiée lorsque l’on se souvient des quelques perles produites pas le studio : Fort Osage ou Shotgun de Lesley Selander, Un Jeu risqué (Wichita) de Jacques Tourneur et aussi, hors western, L'Invasion des profanateurs de sépulture (Invasion of the Body Snatchers) de Don Siegel, Ariane (Love in the Afternoon) de Billy Wilder...

Le réalisateur R.G. Springsteen allant être souvent associé dans les années 60 au tristement mauvais producteur A.C. Lyles, spécialisé dans le recyclage d’ex-stars vieillissantes, il allait de soi que son nom au générique d’un western pouvait faire craindre le pire, surtout au regard de ces productions non seulement fauchées mais de plus extrêmement médiocres. Il faut parfois savoir faire fi de ses a priori car ce n’est pas le cas concernant ce Cole Younger, Gunfighter, dont Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon parlent dans leur 50 ans de cinéma américain comme du seul scénario adulte qu’eut Springsteen entre les mains. Un scénario signé par le romancier Daniel Mainwaring (prenant parfois le pseudonyme de Geoffrey Homes), un auteur qui n’aura pas toujours été inspiré dans le domaine du western (Black Horse Canyon, l’un des plus mauvais films de Jesse Hibbs) mais qui nous aura néanmoins laissé quelques pépites au niveau de l’écriture telles La Griffe du passé (Out of the Past) de Jacques Tourneur, Ca commence à Vera Cruz (The Big Steal), L’Ennemi public (Baby Face Nelson) et L'Invasion des profanateurs de sépulture (Invasion of the Body Snatchers) de Don Siegel ou encore le méconnu mais excellent Aigle et le vautour (The Eagle and the Hawk) de Lewis R. Foster. Mainwaring était déjà le scénariste en 1954 de The Desperado de Thomas Carr dont Le Desperado des plaines est le remake en couleurs et en CinemaScope, Frank Lovejoy reprenant ici le rôle que tenait précédemment Wayne Morris.

Ce sera le dernier rôle au cinéma de cet acteur peu connu dans nos contrées, mais qui au vu de son interprétation dans ce western aurait mérité de l’être un peu plus. Cole Younger est un des bandits les plus célèbres de l’histoire de l’Ouest, qui a fait partie en compagnie de ses frères du gang des frères James qui a sévi plus de 15 années durant dans les Etats proches du Missouri en pillant trains, banques et diligences. Selon la légende que leur a tressée Hollywood, ce sont uniquement à cause des tristement célèbres Carpetbaggers que tous vont devenir hors-la-loi et, tels des Robin des Bois du Far West, faire profiter de leurs larcins aux petits propriétaires terriens sudistes spoliés par les vils hommes d’affaires du Nord. Mais revenons à la réalité ! Pour éviter la potence, les Younger plaident coupables et seront incarcérés 25 ans durant. Seul survivant de la fratrie, Cole écrit ses mémoires à sa sortie de prison à l’orée du nouveau siècle, s’estimant avoir été, plus qu’un brigand, un justicier sudiste. Il parcourra ensuite les USA avec Frank James pour un spectacle relatant leurs exploits, avant de mourir en 1916 après avoir été prédicateur durant ses dernières années. Mais ce mythique hors-la-loi aura eu l’occasion d’être maintes fois sur le devant de la scène westernienne, campé tour à tour par - pour n’en citer que quelques-uns ayant tenu ce rôle avant Frank Lovejoy - Dennis Morgan, Steve Brodie, Wayne Morris, Bruce Bennett, Bruce Cabot, Jim Davis, Alan Hale Jr. et même - assez "cocassement" - par... James Best dans Kansas en feu (Kansas Raiders) de Ray Enright. James Best qui se retrouvera en face de Younger dans le western qui nous concerne.

Cette rapide bio-filmographie pour dire que si le titre du film met le célèbre desperado en avant, il ne s’agit absolument pas d’un biopic : d’une part il ne reste quasiment rien de la réalité historique dans le portrait de bandit au grand cœur qui en est tracé, pas plus que dans les faits relatés à son propos ; d'autre part Cole Younger n’est même pas le personnage principal du film contrairement à ce que nous aurions pu croire, mais seulement une sorte de mentor qui apportera aide et conseils à un protagoniste bien plus important dans cette intrigue, celui interprété par James Best. Frank Lovejoy, surtout connu par les amateurs de films noirs, pour son charisme, sa personnalité et sa nonchalance, rappelle un peu cet autre immense comédien (au propre comme au figuré) qu’était Jock Mahoney (Joe Dakota). Son interprétation de Cole Younger, le cigare constamment à la bouche, force non seulement la sympathie mais s’avère également l’un des éléments positifs à mettre à l’actif de ce western attachant. Ses partenaires n’ont d’ailleurs rien à lui envier, tous se révélant très justes et très bien dirigés, seconds rôles compris. Ce qui prouve aussi que malgré sa faible réputation, R.G. Springsteen n’est pas pour rien dans la réussite du film, tout du moins grâce à sa direction d’acteurs. Il faudrait citer les interprétations d’un James Best très sobre, d’un Jan Merlin haïssable à souhait, d’un inquiétant Ainslie Pryor, d’une émouvante Abby Dalton, sans oublier les brèves mais sympathiques apparitions de Douglas Spencer, Frank Ferguson, George Keymas ou encore Myron Healey tenant un double rôle, celui assez rare dans le domaine du western de deux parfaits jumeaux. Des personnages pour la plupart assez nuancés et tous richement décrits par Daniel Mainwaring qui apporte une belle sensibilité au film, un ton finalement assez doux malgré les faits plutôt durs, dramatiques et violents rapportés tout du long. Toutes proportions gardées, un ton assez proche du sublime Wichita de Jacques Tourneur, dont le film de Springsteen reprend justement quelques images dont le plan nocturne des cow-boys avinés créant un bruyant chahut dans les rues de la ville.

Les relations d’amitié qui s’instaurent entre Cole Younger et James Best, le triangle amoureux, les thématiques de la loyauté, de l’honneur, du sens de la justice et du refus de se soumettre à la tyrannie, le contexte historique de l’après-guerre de Sécession, tout ceci se mêle parfaitement bien au sein d’un scénario fluide et intelligent contenant peu d’action (faible budget oblige) mais pas mal de rebondissements, jusqu’à ce procès certes un peu bâclé mais qui clôt le film sur un sympathique happy-end qui ne dépare pas trop avec ce qui a précédé. Marlin Skiles (déjà auteur d’un superbe score pour Fort Osage) enrobe le tout dans une composition musicale plutôt plaisante et la photo de Harry Neumann n’est pas non plus désagréable à regarder. Quant à la milice des Bluebellies du 14ème sénateur du Texas, Edmund Jackson Davis, ses membres n’ont pas été souvent mis en scène au sein du western et c’est l’une des plaisantes surprises de celui-ci ; ils représentèrent en quelque sorte le pouvoir exécutif corrompu des Carpetbaggers, peu tendres envers la population sudiste qu’ils n’hésitaient pas à tyranniser parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est ce qui arrive d’ailleurs au père du personnage interprété par James Best et c'est la raison pour laquelle les problèmes pour ce dernier vont s’accélérer. Mainwaring, qui semble ne pas spécialement apprécier la violence, ne tombera pas dans le piège de la vengeance aveugle mais je vous laisse en juger sans en dire plus afin de ne pas déflorer toute l’intrigue.

Il n'y a certes rien de remarquable dans la mise en scène néanmoins honorable et sans notables fautes de goût, mais il s'agit au final d'un western d’une belle sensibilité, très bien scénarisé et dialogué, au contexte historique intéressant, qui conte une histoire d’amitié assez touchante, montre beaucoup de tendresse dans sa romance et la peinture de ses personnages et nous octroie beaucoup de rebondissements en une durée minimale d’à peine 75 minutes. Cela n’a évidemment ni la concision ni la densité d’un film de Budd Boetticher mais n’en reste pas moins une série B tout à fait recommandable, avant tout grâce à son scénario et ses interprètes. Une petite galette numérique ne serait pas de refus !

En savoir plus

La fiche IMDb du film


 

Par Erick Maurel - le 2 septembre 2017