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Critique de film
Le film

Le Désordre et la nuit

L'histoire

Albert Simoni est le propriétaire de L'Oeuf, boîte de nuit parisienne aux activités interlopes. Une nuit, il est mystérieusement assassiné, et l'inspecteur Valois est chargé de l'enquête. Il fait alors la rencontre de Lucky, jeune toxicomane, avec laquelle il passe la nuit...

Analyse et critique

Les dictionnaires du cinéma, à l’entrée Gilles Grangier (quand ils daignent en posséder une), parlent souvent moins de la carrière du cinéaste que de François Truffaut, auteur d’une retentissante attaque ad hominem dans le n°31 des Cahiers du Cinéma, avec un article qui aura contribué à placarder durablement une pancarte "qualité française" sur le fronton de la filmographie, modeste mais loin d’être si méprisable, de Gilles Grangier. On peut - et on doit même - reconnaître que l’œuvre de Grangier, y compris lorsqu’elle se soumet (parfois un peu trop docilement) aux autorités de Jean Gabin ou de Michel Audiard, compte quelques paresses, pour ne pas dire plus. Mais la même honnêteté peut aussi conduire à dépouiller l’expression "qualité française" de toute sa charge sarcastique pour apprécier un véritable savoir-faire (dans la forme comme dans la manière de s'entourer), ayant débouché sur quelques accomplissements notables : dans l’exercice spécifique de l’adaptation littéraire (en l’occurrence de Simenon), Le Sang à la tête, en 1956, en était un ; dans le style gouailleur et populo auquel on associe généralement la plume d’Audiard, Le Cave se rebiffe, en 1961, en sera un autre ; et dans le registre du film noir français des années 50, Le Désordre et la nuit en est un, certainement pas le moindre.

Le cinéma de Gilles Grangier, dans ses réussites comme dans ses ratés, repose sur une préoccupation réaliste, quasi sociologique, de description du quotidien ou des conditions de vie des Français de son époque, ce qui lui confère une forme d’intérêt historique rétrospectif, autant qu’un petit charme désuet (d’aucuns - et c’est un peu plus qu’une question de vocabulaire - diraient qu’il est souvent assez daté). Mais si bon nombre de ses œuvres se situent en province, et s’ancrent dans une sorte de terroir ou dans un mode de vie associé aux classes populaires, Le Désordre et la nuit entreprend, lui, de décrire les tumultueuses nuits parisiennes, entre négoce de stupéfiants et cabarets interlopes.

Par ailleurs, les films de Grangier illustrent en général assez méthodiquement la maxime attribuée à Jean Gabin affirmant qu’un bon film, c’est avant tout une bonne histoire. Là encore, Le Désordre et la nuit peut faire office d’exception, dans la mesure où l’intrigue en elle-même présente suffisamment peu d’intérêt pour donner envie de porter son attention sur autre chose. Car maintenant que l’on a expliqué ce que Le Désordre et la nuit n’était pas, ou plutôt dans quelle mesure il se démarquait des habituelles dominantes (voire des stéréotypes) du cinéma de Gilles Grangier, concentrons-nous sur ce qu’il est, et sur ses sombres atouts...

« On nage tous, chacun dans son désordre (…) Il serait peut-être temps d’en sortir, de ce désordre. On demande à votre mari de nous aider ? Il doit bien être au courant de vos amours ?
_ Mes amours ? Vous êtes un homme sans failles, vous, Valois, un exemple moral. Sinon, vous sauriez que l’amour et la passion sont aussi différents que le jour et la nuit. 
»

Ce dialogue, exemplaire, qui survient dans la dernière partie du film et contribue à lui donner son titre, sonne à cet instant comme un bilan, comme le manifeste de tout ce qui a précédé. D’un côté, il y a l’ordre, l’amour, et la lumière du jour. De l’autre, il y a le désordre, la passion inconsidérée et la nuit, noire, très noire. Le film a fait son choix : c’est dans l’atmosphère inquiétante du monde de la nuit, et dans le désordre, physique et moral, de ceux qui y évoluent, qu’il s’ancre fermement. Les scènes de night-club, avec ces musiciens de jazz (1) aux mouvements syncopés, ces corps qui s’épuisent et s’échangent sans répit sur la piste de danse, ces hommes qui se toisent à travers les vapeurs de fumée et d’alcool, sont parmi les plus belles et les plus riches de sens d’un film qui, aussi admirablement dialogué soit-il (2), est souvent plus intéressant quand il se tait. La nuit, et l’effet qu’elle induit sur les fragilités des hommes, voilà bien le personnage principal du film, et ce malgré la présente imposante au générique de Gabin.

On le sait, Jean Gabin et Gilles Grangier étaient très proches, et le cinéaste contribuera à donner au comédien quelques rôles emblématiques au sein de la douzaine de films qu’ils tourneront ensemble (Gas-oil, Le Rouge est mis, Archimède le clochard, Les Vieux de la vieille, Le Gentleman d’Epsom...). Pourtant, le comédien vedette n’apparaît ici qu’après plus de quinze minutes de film, une fois posées une atmosphère et une esthétique propres. Atmosphère et esthétique qui doivent évidemment beaucoup à la manière dont, dans le courant des années 50, le cinéma français se sera réapproprié une partie des conventions narratives ou formelles du film noir américain tel qu’il aura évolué durant la décennie précédente. C’est d’ailleurs à cet instant qu’on peut reconnaître que, s’il démontre une grande habileté notamment dans les scènes de cabaret, Grangier n’est ni le Dassin de Du Rififi chez les hommes ni le Becker de Touchez pas au grisbi, et que, sur la durée, le film s’essouffle un peu, par défaut probablement de consistance stylistique. (3)

Toutefois, il y persiste un certain désordre, qui a de quoi séduire et dérouter à la fois, et qui voit donc Gabin être tout à fait lui-même et à la fois autre chose, c'est-à-dire assumer simultanément son autorité et ses faiblesses. Dans la deuxième moitié des années 50, Gabin vieillit, plus vite que son âge, et il devient un comédien-ogre, qui avale (qui « gabinise », pourrait-on dire) tout ce qu’on lui fait jouer : la manière dont il investit Maigret, en 1957, dans le Maigret tend un piège de Jean Delannoy, est assez symptomatique. A tel point que sa seule présence physique contribue désormais à établir une sorte de profil psychologique de ses personnages. Si Valois n’apparaît donc qu’après 15 minutes de film, c’est donc évidemment pour dramatiser son arrivée, mais c’est aussi pour que le spectateur ait le temps d’assimiler des informations relatives au personnage (notamment son rapport au « jus de fruits ») avant que le corps de Gabin ne vienne faire le reste. Ainsi, lorsqu’il débarque enfin, ses épaules massives et sa répartie insolente ne dissimulent que très mal, on le sait déjà, un inhabituel chancèlement. Car existe-t-il meilleur terme que "désordre" pour décrire le comportement de cet inspecteur de police (que l’on estime a priori exemplaire) qui, en pleine enquête, passe la nuit dans un hôtel de passe avec une suspecte toxicomane... ou - pour inverser l’angle de vue - pour décrire celui d’une séduisante jeune fille de bonne famille qui s’entiche jusqu’à la déraison d’un massif grisonnant de trente ans son aîné ? Tout peut arriver dans les cœurs de ceux qui écument la nuit, et c’est bien ce qui rend celle-ci si dangereuse...

La nuit de la rue de Ponthieu, dans le bas des Champs-Elysées, Gilles Grangier la reconstitua scrupuleusement dans les Studios de Boulogne : d’une part parce que, comme le disait Julien Duvivier (rapporté par Bertrand Tavernier), « il était impossible de faire tourner Gabin dans la rue à cause de la foule qui s’amasserait », et d’autre part parce que cela contribuait, là encore, au parfum spectral d’artificialité d’un film qui invite à révéler ce qui se dissimule derrière les apparences, celles des lieux comme celles des êtres, de leur physique, de leur vertu ou de leur bienséance.

A ce sujet, et au sein d’un casting qui réunit des visages confirmés (Danielle Darrieux, Paul Frankeur, Lucien Raimbourg...) et d’autres en devenir (Roger Hanin, François Chaumette, et même brièvement Jean-Pierre Cassel dans les toutes premières images du film), ne nous privons pas d’évoquer celle qui, à sa manière, contribue à faire basculer ce qui ne pourrait être qu’un film criminel un peu anodin vers quelque chose du drame romantique et social, à savoir le personnage de Lucky, petit brin de fille ballotté par les bourrasques nocturnes, qui rêve de chant et d’amour, mais n’a pas assez de voix et bien trop de cœur.

Actrice autrichienne qui mènera ensuite une carrière en France et en Allemagne, Nadja Tiller n’avait, à l’époque du tournage, qu’une maîtrise approximative du français : elle passa ainsi des semaines à écouter ses dialogues au magnétophone afin de les apprendre par cœur, et cette maladresse de la langue contribue à rendre encore plus émouvante cette petite luciole à la lueur vacillante, dont la lumière, modeste et fragile, constitue le cœur du film. Une lumière qui palpite, tant bien que mal, malgré le désordre et malgré la nuit.


(1) La « négresse » Valentine, notamment, est incarnée par Hazel Scott, pianiste et chanteuse de jazz, connue notamment aux Etats-Unis pour avoir été, en 1950, la première femme de couleur à présenter une émission télévisée.
(2) Le film est dialogué par un Michel Audiard de gala, qui enfile des perles de dialogue sans discontinuité. On ne résiste pas, par exemple, à l’envie de citer comme exemple ce délicieux échange entre deux policiers parlant de Valois, avant même l’arrivée à l’écran de celui-ci :
« Dis donc à Valois qu’il me donne un coup de fil, qu’on prenne contact.
_ Ça fait vingt ans que tu le connais, tu peux pas l’appeler toi-même ?
_ Bah quand je lui téléphone, il est jamais très aimable. Y’a quelque chose qui lui plaît pas, c’est le téléphone ou moi... Il t’a jamais rien dit ?
_ Sur le téléphone ? Non. »
(3) De style visuel, s’entend. Pour le reste, voir la note précédente.

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Par Antoine Royer - le 23 juin 2015