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Critique de film
Le film

Le Déserteur de Fort Alamo

(The Man from the Alamo)

Partenariat

L'histoire

Pendant la guerre d’indépendance du Texas, alors que la célèbre bataille de Fort Alamo fait rage, cinq combattants originaires de la ville d’Oxbow prennent d’un coup conscience de la menace qui pèse aussi sur leurs familles restées en arrière, l’invasion des troupes mexicaines s’étant étendue vers le Nord. Dans le but d’aller mettre à l’abri leurs femmes et enfants avant qu’il ne soit trop tard, ils décident de tirer au sort celui d’entre eux qui devra quitter Fort Alamo avant que la forteresse ne tombe aux mains du généralissime Santa Anna. Le destin choisit Johnny Stroud (Glenn Ford) et celui-ci abandonne les lieux sans donner d’explications. Mais en arrivant sur place, il se rend compte qu’il a accompli tout cela pour rien : les familles ont déjà été toutes décimées. Un jeune Mexicano, seul survivant des massacres, lui apprend que ces exactions n’ont pas été commises par des Mexicains mais bel et bien par des mercenaires américains, menés par le Colonel Jess Wade (Victor Jory), se faisant passer pour tels. Johnny n’a plus qu’une idée en tête : se venger de ces assassins. Mais entre-temps, Fort Alamo est tombé et tous les Texans y sont restés. Personne ne connaissant vraiment la raison de sa "désertion", on le considère dorénavant comme un couard et un traître qui ne mérite que de se faire lyncher. Alors que les femmes et les enfants évacuent la ville de peur de voir arriver les troupes mexicaines, voici donc maintenant Johnny en cellule avec - le hasard faisant bien les choses - l’un des "massacreurs". Il décide de profiter de cette "aubaine" pour infiltrer le gang de Wade... (et nous n’en sommes à peine qu'à un quart d’heure de film !)

Analyse et critique

"The Man from the Alamo était assez drôle mais pas très personnel. J’ai beaucoup aimé réaliser ce film : il y avait Julia Adams, qui est une fille merveilleuse, et Chil Wils, toujours aussi drôle... Il s’agissait de la véritable histoire d’Alamo... Néanmoins, nous avons voulu en faire un film drôle pour contrebalancer le côté pathétique de l’histoire..." En lisant cette bribe d’interview donnée par Budd Boetticher à Bertrand Tavernier en 1964 (soit seulement onze ans après la réalisation du film) et connaissant le film, l’inquiétude vous tenaille de savoir où a bien pu se volatiliser votre sens de l’humour ! Maintenant que vous voilà en possession du DVD, vous vous décidez à partir à la recherche de cette "drôlerie" et vous enfournez votre galette dans le lecteur. A posteriori, vous auriez peut-être pu sourire en ayant en tête le Travis "classieux" interprété par Laurence Harvey dans Alamo, le chef-d’œuvre de John Wayne, de constater la différence d’aspect et d’accoutrement de ce même personnage historique dans le film de Boetticher. Plus sérieusement, la conclusion s’impose alors à vous : à 48 ans, le fameux cinéaste commençait déjà à avoir de sérieux problèmes de mémoire. En tout cas, cet entretien prouve assurément que Boetticher, le prince de la série B "westernienne" des années 50, n’a jamais tenu son film en haute estime pour en avoir un souvenir aussi faussé. En effet, après trois visions consécutives, je peux vous affirmer que The Man from the Alamo ne contient pas ne serait-ce qu’une ligne de dialogue humoristique, ce qui n’est d’ailleurs pas un mal au vu de son sujet assez tragique. Personne ne pourra se plaindre ici de voir cette histoire semi-véridique alourdie par un comique pesant !

Au contraire, Boetticher a pris assez au sérieux cette aventure, ce qui permet au spectateur de glaner en cours de route certaines indications historiques peu connues du commun des mortels sur cet épisode de l’histoire américaine. Attention, n’allez pas croire qu’il s’agisse d’un film historique bien documenté comme son illustre successeur, mais certains faits nouveaux viennent éclairer cette période. Après un premier quart d’heure se passant à Alamo, que le film de John Wayne narrera en long en large et en travers (et avec quel talent !), l’intrigue bifurque sur l’aventure de ce "déserteur malgré lui" et nous apprenons entre autre que Santa Anna offrait des terres aux Texans afin que ceux-ci se rangent à ses côtés, que des bandits en profitaient pour piller, vêtus de tenues mexicaines afin que la faute retombe sur les seuls envahisseurs... Bref, un postulat historique intéressant à l’intérieur d’une aventure surtout individuelle.

Dès le début du film, nous voyons apparaître le logo planétaire du studio Universal, suivi, un peu plus loin dans le générique, du nom d'Aaron Rosenberg en tant que producteur. Ces deux éléments nous rappellent immédiatement les fabuleux westerns du duo Anthony Mann / James Stewart (Les Affameurs, Je suis un aventurier) et un sourire vient directement s’afficher sur notre visage béat. Mais il faut quand même rapidement revenir sur terre et remettre les choses à leur place, car cette fois nous sommes seulement en présence d’un film à l’imagerie conventionnelle plaisante mais qui n’arrivera jamais à dépasser ce stade. Un western mineur de Budd Boetticher dont les plus grandes réussites dans le genre arriveront un peu plus tard. Car comme Anthony Mann, Boetticher s’associera aussi avec un acteur de renom, Randolph Scott, pour une série de westerns inégaux mais passionnants dont les plus réussis pourraient bien être Sept hommes à abattre (1956), La Chevauchée de la vengeance (1959) et Comanche Station (1960).

Le Déserteur de Fort Alamo est un des premiers westerns de Boetticher, précurseur de ce qu’il fera par la suite puisque déjà la plupart des pièces maîtresses de son cinéma sont présentes : le thème de la vengeance qui demeurera un leitmotiv chez lui ; des femmes toujours sublimement belles (à ce titre, se rappeler avec émotion de Nancy Gates dans Comanche Station) ; une intrigue dense, elliptique, mais à l’arrivée un film ne dépassant que rarement les 75 minutes ; une volonté de ne surtout pas faire du "sur-western", la psychologie n’intéressant pas trop le cinéaste, l’œuvre du réalisateur se préoccupant plus de l’histoire individuelle de ces héros que de la grande Histoire pourtant présente ici comme l’évoque son titre. Dans le numéro 509 de Positif, Pascal Sennequier, auteur d’un passionnant article sur le réalisateur, écrit ceci qui résume admirablement son œuvre westernienne : "Boetticher est un homme modeste qui ne s’occupe que de morale individuelle. Il abandonne aux autres l’écriture de la grande Histoire. Or pour le "lonesome cow-boy" plus que pour tout autre héros, vivre consiste à faire des choix. Et les personnages de Boetticher ne sont jamais confrontés qu’à des alternatives. De ces choix dépend l’histoire de leur vie..."

Effectivement, déjà dans ce western, Johnny Stroud assume ses choix même si ceux-ci choquent et font jaser. Il ne cherche même jamais à se justifier, étant certain de la légitimité de ses décisions : c’est pour cette raison que le personnage interprété par Glenn Ford, plus que par sa virilité ou sa bravoure, prouve sa force. Car il démontre rarement son courage, n’explique jamais ses faits et gestes mais va de l’avant en sachant exactement où il doit se diriger pour arriver à ses fins. A plusieurs moments dans le courant de l’intrigue, il devra dévier de son chemin initial mais aucune indécision dans ses retournements ; en à peine une seconde, il décide de voler au secours du convoi quitte à être démasqué par la bande des "méchants". Et là où le personnage acquiert une dimension humaine supplémentaire, c’est au cours du seul moment dans le film - en compagnie de la belle Julia Adams - où il se met à douter du bien-fondé de sa décision qui n’a abouti que sur un échec ; un petit coup de cafard qui sera cependant vite balayé, l’action venant reprendre ses droits assez vite et le moment n’étant plus à l’apitoiement.

Car comme vous avez dû le pressentir, l’intrigue est riche en rebondissements et retournements de situations. Jugez plutôt par un rapide retour en arrière sur la suite de l’histoire narrée en tout début : Stroud, le "lâche" (« The man who left The Alamo »), en route pour la potence, la bande de Jess Wade qui écume la région fait justement son entrée dans la ville pour délivrer leur comparse et piller la banque. Cependant, le magot a disparu mais Stroud en profite pour les suivre et infiltrer ainsi le gang. Il se sert de son "statut" de traître et de couard auprès de la population pour se faire accepter par les ennemis. Ayant appris que l’argent se trouve dans le convoi en fuite comprenant femmes et enfants, Wade décide de l’attaquer. Sans aucune hésitation et sans s’en cacher (le jeune Mexicain qui travaillait chez ses parents massacrés et la pulpeuse jeune femme à qui il s'est confié font partie de la caravane), Johnny avertit immédiatement le convoi, empêche ainsi le guet-apens de réussir avant de passer du côté des pourchassés quitte à compromettre ses chances de se venger. Alors que les soldats qui convoyaient la caravane sont réquisitionnés en dernière minute pour pouvoir participer à une offensive contre Santa Anna, Stroud se retrouve le seul homme à défendre les chariots et leurs occupants... Nous n’irons pas jusqu’à dévoiler la fin, même si elle ne possède rien de bien originale puisqu'elle va dans le sens de ce qu’on attend d’un western traditionnel.

Tout cela est très sympathique, se suit sans aucun ennui et même avec un certain plaisir car le métier du cinéaste est déjà très solide pour lui permettre de mener à bien son histoire sans bavures sur un tempo soutenu et avec un sens de l’ellipse qui lui est totalement personnel. La photo de Russell Metty, le chef opérateur attitré de Douglas Sirk mais aussi entre autres de Spartacus, The Misfits, La Soif du mal (excusez du peu), nous offre une belle palette de couleurs, la partition de Frank Skinner est pleine d’allant et les décors naturels bien dépaysants même si ce sont toujours les mêmes malgré l’avance du convoi. De quoi se plaindre alors, allez vous me rétorquer ? La mécanique étant au départ parfaitement huilée et le personnage joué par Glenn Ford (même si celui-ci manque un peu du charisme qu’il acquerra par la suite avec Richard Brooks et Delmer Daves) recelant a priori de formidables richesses psychologiques, nous ne pouvons cependant qu’être assez déçus par le traitement très conventionnel qu’a fait subir à cette intrigue passionnante le scénario de Beauchamp et Fisher, qui se contente d’accumuler les scènes d’action sans jamais vraiment faire décoller le film. Les scénaristes exploitent moyennement et sans véritable rigueur tous les thèmes qu’ils avaient sous la main que ce soit au niveau historique ou purement narratif voire psychologique ; les personnages manquent donc de consistance et ne sont pas non plus aidés par des dialogues médiocres. Il en aurait certainement été autrement si Niven Busch, auteur de l’histoire et scénariste autrement talentueux, s’était attelé lui-même à l’écriture du scénario. Mais nous ne pouvons pas refaire l’histoire, alors contentons-nous de savourer comme il se doit cette solide série B bien distrayante aux scènes d’action très réussies, et amusons-nous à reconnaître le Zorro en noir et blanc de notre enfance mais sans les moustaches puisque l’acteur Guy Williams fait ici une brève apparition.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 13 septembre 2003