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Critique de film
Le film

Le Dernier survivant

(The Quiet Earth)

L'histoire

5 juillet, 6h12. Zac Hobson se réveille, s'habille et se rend à son travail au laboratoire de la Delenko Corporation. Sur sa route, il ne croise pas un signe de vie, la ville silencieuse est comme vidée de tous ses habitants. Il se rend au sous-sol du laboratoire nucléaire et, découvrant des notes et un unique cadavre devant sa console, comprend que l'expérience Flashlight sur laquelle il travaillait ne s'est pas déroulée comme prévue et que c'est l'humanité entière qui semble s'être volatilisée. Il part à la recherche d'éventuels survivants...

Analyse et critique

Un lent lever de soleil. Le ciel rougeoyant, une mer irisée. Le cadre semble prendre feu et l'astre solaire la forme d'une explosion atomique. A moins qu'il ne s'agisse de l'aube des temps. Zac se réveille, nu, ne portant que le badge de son laboratoire. Face à son reflet dans le miroir il l'arrache rageusement, abandonnant ce qui va se révéler être son dernier attribut social. Car à peine franchit-il le seuil de sa porte qu'il est amené à arpenter un monde nouveau, vide de toute trace humaine. Un monde vierge qui l'invite à renaître.

Le Dernier survivant fait forcément penser au Monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall. Tant par son sujet, sa structure et ses motifs, il semble même en être un véritable remake..(1) Mais il fait aussi écho à bien d'autres films passés ou à venir. Ainsi Zac qui arpente le site d'un crash d'avion annonce Tom Cruise dans une scène similaire de La Guerre des mondes de Spielberg. Lorsqu'il fouille un mole et se sert dans ses rayons abandonnés, c'est Zombie de Romero qui vient en mémoire. Si le film s'inscrit dans la filiation de La Quatrième dimension (notamment l'épisode 8 de la première saison, Question de temps), on retrouvera le concept d'une humanité volatilisée dans la série Leftovers. On peut ainsi multiplier à l'envie les similitudes, ce récit de fin du monde rappelant encore parmi d'autres Je suis une légende de Richard Matheson, adapté en 1964 par Ubaldo Ragona et Sidney Salkow, puis en 1971 par Boris Sagal avec Charlton Heston sous le titre The Omega Man. C'est que tout cela s'inscrit dans une tradition du cinéma et de la littérature fantastique et d'anticipation, celui du fantasme d'un monde débarrassé de l'homme.


Plus que de simples récits survivalistes, la plupart de ces histoires provoquent une forme d'étonnante jouissance. Comme dans les récits de naufragés (Robinson Crusoé, livre fondateur du genre), on s'identifie à tous ces personnages qui, partants d'une situation catastrophiste, redécouvrent le monde, la nature et la liberté. Comme si la société des hommes était un poids dont tout un chacun aimerait secrètement se débarrasser. On pense à Henry Bemis, le petit employé de banque de Question de temps qui n'aspire qu'à se plonger dans les livres, désir simple mais qui lui est interdit par son emploi et une épouse envahissante, et qu'il peut enfin assouvir maintenant que le monde est désert. Ou encore, sans verser dans le fantastique, à ces écrivains qui tels Peter Fromm (Indian Creek, 1993) racontent comment ils se sont enfin sentis pleinement eux-mêmes en vivant des mois isolés dans la nature sauvage.


C'est donc dans cette tradition que Bruno Lawrence (et ses deux coscénaristes Bill Baer et Sam Pillsbury) se faufile pour écrire ce Dernier survivant. Bruno Lawrence qui interprète également Zac, et qui impressionne par sa capacité à porter seul les deux bons tiers du film. Lawrence et le réalisateur Geoff Murphy se connaissent depuis l'adolescence : ils jouaient dans le même groupe de rock, ont découvert ensemble le théâtre, les musées, le cinéma et ont écrit et produit toujours en duo le premier long métrage de Murphy, Wild Man (1977), dans lequel Lawrence interprétait déjà le rôle principal. On le retrouve encore devant la caméra de Murphy dans Goodbye Pork Pie (1980) et Utu (1984).

Murphy et Lawrence explorent les phases par lesquelles un homme peut passer lorsqu'il n'est plus que lui-même, lorsqu'il n'a plus de masque social à porter, qu'il n'y a plus à agir en fonction de ce que les autres attendent de lui. Zac va ainsi passer tour à de tour de l'euphorie au désespoir, d'un appétit immense pour la vie à la plus totale neurasthénie. Il n'a plus de guide extérieur, il est le seul maître de ses pensées, de son comportement, de son monde intérieur. Et cette liberté est anxiogène, aussi Zac se plonge dans les rituels pour oublier la solitude, pour essayer de tenir son univers. Il cherche des explications, d'autres éventuels survivants. Et parfois tout cela ne suffit pas et la folie devient son seul refuge. Comme lorsqu'il convoque l'Histoire de l'humanité, rassemblant les effigies des « grands » de ce monde (Hitler, La reine Elizabeth, Hitchcock, Nixon...) puis se lançant dans un discours parodiant les cérémonies romaines, singeant la quête de puissance de l'humanité qui l'aura conduite à sa perte.


Dans une cathédrale, Zac croit trouver un survivant en entendant quelques notes d'orgues. Il s'y précipite, mais ce n'est qu'une illusion, comme la religion. Et même si Dieu existait, Zac n'aurait pas de comptes à lui rendre. Sacrilège, il s'acharne sur la statue du Christ, vidant son fusil en criant « And now I am God ». Le 6h12 sur lequel toutes les horloges se sont arrêtées évoque 666 (6 heures et deux fois six minutes), le nombre de la Bête de l'Apocalypse de Jean. Mais cela reste au niveau de la simple allusion, presque de la blague, la fin du monde tenant bien aux agissements de l'homme et non à une quelconque colère divine. C'est un monde sans Dieu, ou plutôt un monde où l'homme se prend pour l'être tout-puissant.


Zac joue donc à Dieu, ce qui consiste à tout détruire autour de lui. Il l'a vu à longueur d'actualités, le passe-temps du créateur semble bien être de semer la désolation. A bord d'un tractopelle il détruit un garage et finit sa course en écrasant un landau. Il sort de la cabine en nuisette, court vers la poussette, écarte les draps pour se rendre compte qu'elle est vide. C'est peut-être là qu'il prend conscience de la fin de l'humanité, qu'il n'y a plus d'avenir possible, qu'il est le dernier homme. En acceptant qu'il est vain de chercher des explications ou des survivants, il se guérit, peut enfin vivre librement ce nouveau monde. Le plan suivant, après le rejet du suicide, le montre se baignant nu dans la mer, classique symbolique de la renaissance. Il récupère des graines et s'active à les semer. Il fabrique un jardin et c'est alors que son Eve apparaît. Elle s'appelle Joanne et apparaît en pointant une arme sur Zac (comme le fera plus tard Api), comme si méfiance et danger étaient constitutifs de toute relation humaine. D'abord déclinaison sur le thème de la solitude extrême, le film se met alors à travailler la question du couple : comment on se rapproche, on s'apprivoise, comment aussi on apprend à se connaître un peu mieux en s'ouvrant à l'autre.


Le film rebat une fois de plus les cartes avec l'arrivée du troisième homme, Api. Une irruption qui renverse la proposition du Monde, la chair et le diable, ce dernier étant un indigène. Dans le film de MacDougall, le héros interprété par Henry Bellafonte était noir, le troisième homme blanc et le film se transformait avec son arrivée en une réflexion sur le racisme de la société américaine. Cette question du racisme trouve un écho naturel dans le culture néo-zélandaise marquée par la colonisation britannique. Et si ce sujet n'accapare pas le premier plan, le passage du duo au trio amène de nouveaux questionnements sur la nature humaine : jalousie, désir, possession, machisme...


Le film contourne cependant le duel attendu dans lequel le film de MacDougall ne manquait pas de s'engouffrer. Il évite ainsi la facilité et après avoir posé les enjeux d'un conflit entre les deux mâles du groupe, il dévie et nous emporte encore ailleurs. Comme si cette fin du monde pouvait vraiment être un moyen de rebattre les cartes des rapports humains. Plutôt que de faire monter la tension, le film désamorce les conflits. Il y a des prises de bec, des moments où l'on pense que tout va basculer, mais tout se résout doucement, souvent par des rires. Il se dégage ainsi une ambiance presque nonchalante, due en grande partie au jeu léger de Bruno Lawrence et Alison Routledge. Le film est ainsi très calme, posé, les quelques éclats de violence (Zac détruisant la statue du Christ ou démolissant au tractopelle la station service, deux coups de feu tirés par Joanne pour séparer Api et Zac...) étant à chaque fois rapidement désamorcés ou conduisant à des prises de conscience salvatrices pour les personnages.


[divulgachage] Le Dernier survivant ne s'intéresse donc qu'à ses personnages et à leurs relations. Murphy et Lawrence n'avancent que peu d'explications sur les raisons du basculement du monde. On découvre seulement que les survivants du film sont des morts, que c'est parce qu'ils étaient sur le point d'expirer qu'ils se retrouvent être les seuls humains à avoir réchappé à la catastrophe. A moins qu'ils ne soient les rares habitants d'un monde parallèle. Même si le film avance quelques hypothèses scientifiques (le projet Flashlight), il reste flou sur ce qui est réellement arrivé : purgatoire, expérience désastreuse, rêverie... Et le magnifique plan final ne vient pas apporter de réponse définitive, bien au contraire...

Après un dernier film en Nouvelle-Zélande (Never Say Die en 1988), Geoff Murphy finira par céder aux sirènes de Hollywood alors qu'il déclarait n'être guère attiré par l'aventure américaine après un projet avorté avec Arnold Schwarzenegger. « Le cinéma américain est très attirant parce qu'il a beaucoup d'argent et une expérience technique fantastique, mais le prix à payer est très cher lorsqu'on travaille pour ce cinéma. » (2) De fait, la suite de sa carrière va décevoir, le passable Young Guns 2 cédant ensuite la place à des actioners basiques et sans âme (Piège à grande vitesse, Freejack, Fortress 2). Dommage, car avec Utu et ce Dernier survivant, il incarnait un véritable renouveau du cinéma néo-zélandais. Heureusement, pendant ce temps-là, un certain Peter Jackson est en train de bricoler avec quelques potes son Bad Taste...


(1) Il s'agit en fait de l'adaptation d'un roman de Craig Harrison écrit en 1981.
(2) Starfix n°38, juillet 1986

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 20 avril 2018