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Critique de film
Le film

Le Dernier des Mohicans

(The Last of the Mohicans)

L'histoire

1757. Alors que la guerre franco-britannique bat son plein pour la possession des territoires sur le continent nord-américain, les troupes anglaises s’attendent d’un moment à l’autre à une attaque par les Français et leurs alliés les Indiens iroquois d’une de leurs principales places fortes. L'arrivée des trois enfants du colonel Munro n’est donc pas des plus bienvenues au regard du danger qui règne sur la région d’autant plus que l’éclaireur Magua (Bruce Cabot) se révèle être un espion à la solde des Français ; il espère faire tomber les Anglais dans un piège. Seuls Hawkeye (Randolph Scott) et son fidèle compagnon mohican Uncas (Philip Reed) ne lui font pas confiance. Ils vont néanmoins avoir pour mission de conduire les enfants à leur père qui commande un fort actuellement en bien mauvaise posture, assiégé par l’ennemi. Un voyage plein de périls se met en place avec, pour diriger la petite escorte, le Major Duncan Edward (Henry Wilcoxon) qui a des vues sur l’une des ravissantes filles de son colonel...

Analyse et critique

Avant cette nouvelle adaptation du grand classique de la littérature signé Fenimore Cooper, il y eut surtout en 1920 une version muette de Maurice Tourneur et Clarence Brown à la réputation très élogieuse. N’ayant pas eu l’occasion de visionner cette dernière, je ne saurais évidemment les comparer mais sachez d’emblée que celle qui nous concerne ici, moins connue, datant de 1936 et réalisée par George B. Seitz, est une des plus jolies réussites du film d’aventure de cette décennie qui en a été dans l’ensemble plutôt avare. Entre les deux, il y eut aussi en 1932 un autre film signé Ford Beebe et William Reeves Easton avec Harry Carey dont nous ne connaissons pas grand-chose. Par la suite, il y aura encore Last of the Redmen (Le Dernier des Peaux-rouges), une version déplorable pourtant mise en scène par un cinéaste solide, George Sherman (c’est là que l’on constate à nouveau l’impact que pouvait avoir à l’époque des studios un producteur sur le résultat final, Sam Katzman n’étant qu’un vulgaire businessman alors qu'Edward Small était bien plus attentif à la qualité de ses productions), The Iroquois Trail par Phil Karlson sur lequel nous reviendrons bientôt, une version allemande par le réalisateur des Winnetou et enfin la plus connue, celle de Michael Mann en 1992, avec dans le rôle de Hawkeye un charismatique Daniel Day-Lewis.


Quand je vous aurai dit que l'envie de Michael Mann de réaliser sa propre version de cette célèbre histoire provient du multiple visionnage de cet eastern de George B. Seitz qui était un des films l’ayant le plus marqué durant sa jeunesse, que pour sa propre adaptation il est principalement parti du scénario et des dialogues de Philip Dunne (qu’il cite d’ailleurs au générique) ainsi que de ses modifications par rapport au roman, et enfin qu’il n’est pas interdit de trouver plus de charme à cette œuvre avec Randolph Scott qu’à son remake contemporain... j’imagine et j’espère que la curiosité vous aura titillés ! Mais qui est ce George B. Seitz dont presque plus personne ne connait même le nom ? Né en 1888, il fut à l’époque du muet tour à tour scénariste, acteur et réalisateur, surtout réputé pour l’écriture de célèbres serials tels que The Perils of Pauline (1914) ou encore Leatherstocking (1924) qui était déjà la compilation de deux romans de Fenimore Cooper, The Last of the Mohicans et The Deerslayer. Au final, plus de 100 films au compteur pour finir sa carrière au sein de la Columbia et de la MGM ou il dirigea entre autres onze longs métrages de la série Andy Hardy, certains comme Love Finds Andy Hardy (1938) s’avérant d’ailleurs plutôt sympathiques. Seitz mourut en 1944.


Alors que je n'en attendais pas spécialement grand-chose - toujours avec le souvenir navrant de la version Sherman de 1947 -, ce fut au contraire vraiment une bonne surprise que ce film d'aventure scénarisé avec beaucoup de talent par Philip Dunne et réalisé avec une belle robustesse. L’écriture est efficace et fluide, sachant aller à l’essentiel, ce qui est une belle gageure pour une intrigue originale mettant en place des conflits aussi nombreux et complexes, surtout pour ceux qui ne connaissent pas bien les faits historiques de ce qu’en Europe on appela The Seven Years War. D'emblée, dès les premières séquences qui posent les personnages et l’intrigue, le scénariste sait rapidement nous faire comprendre la situation et entrevoir les enjeux avec une grande clarté, ne faisant pas durer les séquences trop longtemps, rythmant le tout à la perfection. Il s’agissait d’un de ses premiers scénarios et Dunne prouvera par la suite qu’il faisait partie des plus grands, ceux qu’il écrira pour John Ford (Qu’elle était verte ma vallée) ou Joseph Mankiewicz (L’Aventure de Mme Muir) s’avèrent tout simplement sublimes et la suite de sa carrière n’allait pas démériter. C’est d’ailleurs grâce à son travail pour ce film et au succès qui lui est dû en partie qu’il sera ensuite récupéré par la Fox. Quant au travail du cinéaste, il est vigoureux et énergique avec moult beaux mouvements de caméra et travellings ; son film fonce à 100 à l'heure avec une belle constance mais pour autant n’en oublie pas le lyrisme grâce aussi à un superbe travail photographique de Robert H. Planck qui sait parfaitement se servir des paysages à sa disposition. Grâce à ce duo, auquel on peut ajouter le discernement de leur producteur Edward Small, l'intelligence du propos est de la partie malgré pas mal de naïvetés dues surtout au contexte de l’époque de tournage, notamment dans la romance interraciale qui s’avère pourtant assez touchante, l’épilogue de l’histoire d’amour entre Uncas et Cora préfigurant une peu le final inoubliable et tragique de Duel au soleil de King Vidor.


Mais quel talent de la part des auteurs d’avoir rendu dignes tous ces personnages proches ici parfois du cliché, y compris les ennemis, Français, et même surtout les Hurons qui sont presque dédouanés et à qui l'on trouve des excuses alors que dans d’autres versions ce sont de simples sauvages sans foi ni loi ! Une réalisation et un scénario au diapason, rehaussés par l’utilisation assez discrète mais efficace des thèmes que Max Steiner écrivit pour King Kong dès que l’action s’emballe... Une action filmée par le réalisateur de seconde équipe Clem Beauchamp qui reçut d’ailleurs un Oscar pour son remarquable travail. Mais c’est sans compter sur un casting plutôt bien choisi, à commencer par un jeune Randolph Scott qui nous offre une variation chaleureuse d’Œil-de-Faucon. Binnie Barnes est très bien dans le rôle d’Alice tandis que la blonde Heather Angel se montre ravissante et que Henry Wilcoxon se sort assez bien de son rôle du Major Duncan pour l’une des rares fois où il ne tournait pas sous la houlette de Cecil B. DeMille. Quant aux Indiens, en se replaçant dans le contexte de l’époque, j'espère que cela n’offusquera plus personne qu’ils soient interprétés par des Blancs, Philip Reed pour Uncas, Robert Barrat pour Chingachgook ou encore Bruce Cabot dans la peau du vilain Magua, pas trop ridiculisé lui non plus. Sans évidemment atteindre des sommets du film d’aventure, c'est une bien belle surprise que cette version mouvementée, solide et pleine d’allant d’un des romans les plus célèbres de la littérature américaine.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 mai 2019