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Critique de film
Le film

Le Danseur du dessus

(Top Hat)

Partenariat

L'histoire


Invité
par son ami Horace Hardwick en Europe pour être la tête d'affiche d'un spectacle Music-Hall, Jerry Travers (Fred Astaire) retrouve son ami dans un grand palace Londonien. S'exerçant à quelques facéties dansées, il réveille sa voisine du dessous, Dale Tremont (Ginger Rogers), qui monte se plaindre. Travers tombe rapidement sous le charme de cette jeune femme gaie et pimpante. Ils flirtent, mais les complications commencent lorsque Dale confond Travers, dont elle ne connait pas le patronyme, avec Horace.S'ensuit une farandole de quiproquos...

Analyse et critique

Troisième collaboration de Fred Astaire et Ginger Rogers, Top Hat représente la quintessence des comédies musicales signées RKO et est souvent considéré, notamment outre-Atlantique où le film est un classique des rediffusions TV, comme un must du genre. Léger, pétillant et virevoltant, le film est en effet un petit bonheur futile du samedi soir dont on ressort les gambettes en feu et le sourire béat. Du prozac sur pellicule, qui entraîne un enthousiasme auquel nous nous devons toutefois d’apporter tout de suite un léger bémol, tant ce film vaut surtout pour son formidable duo dansant, et ne tient pas pour autant forcément la comparaison avec des classiques immortels du genre - tels que Singin’ in the Rain ou An American in Paris… Petit flash-back explicatif.

1927. Le Chanteur de Jazz crève l’écran et attire les foules. L’apparition du son entraîne une formidable révolution dans la production cinématographique hollywoodienne. Afin de profiter à plein de l’engouement fabuleux créé par cette invention, les studios - la RKO en tête - se lancent à corps perdu dans la production d’oeuvrettes qui tentent de surfer sur la vague sonore, oubliant plus ou moins en route le cinéma. Fleurit alors une nuée de films totalement négligeables, au scénario inexistant, simples suites de saynètes musicales et/ou dansées jouées par de piètres acteurs de théâtre ou d’opérette - les producteurs pensant à tort que des acteurs habitués aux dialogues pourraient du jour au lendemain passer de la scène aux plateaux de cinéma. Vague fil narratif, séquences tournées à la va-vite, sans véritable effort sur les décors, les costumes ou la réalisation, interprétation insipide : les premières comédies musicales ont beau être de francs succès, il faudra quelques années pour que de vrais films se substituent à ces sous-produits - et inventent enfin un vrai genre artistique où se déploient des talents extraordinaires.

Ce sont la RKO et Warner qui les premiers s’intéressent au genre en tant qu’œuvre d’art potentielle. Efforts monumentaux portés sur les costumes et les décors, véritables innovations dans les numéros musicaux, direction d’acteurs digne de ce nom : Top Hat pourrait bien être un des premiers exemples probants du soin apporté au genre dès 1933. Malgré un confinement de l’histoire dans de vastes chambres de palaces et l’absence quasi-totale de scènes en extérieurs (la seule scène tournée en extérieur - à Londres - est d’ailleurs une des plus faibles du film), un soin tout particulier est apporté aux tentures, meubles et autres draps, véritables symphonies Art-Déco qui peuvent toutefois virer au kitsch d’assez mauvais goût - comme le révèlera la dernière demi-heure du film dans un Venise stylisé, pas forcément du meilleur goût… Pareille flamboyance pour les costumes, où même les nuisettes de Ginger Rogers ne jureraient pas en soirée mondaine : dans Top Hat, tout brille et éblouit, le film finissant par ressembler à une pièce montée, souvent délicieuse… et parfois un tantinet indigeste.

Indigeste car le film, tout ébouriffant qu’il soit, repose sur un postulat à peine digne d’une comédie de boulevard, avec amant dans le placard et quiproquos qui, s’ils autorisent quelques formidables scènes de comédie, voient le film s’essouffler dans son dernier tiers. D’autant que ce scénario Philip Morris (de l’épaisseur d’un papier de cigarettes) n’est guère servi que par une réalisation qui se contente de jouer les utilités : plans larges permettant de suivre les mouvements des danseurs, puis raccord dans l’axe en plan américain pour les scènes de comédie : le schéma semble immuable et freine malheureusement la folie furieuse supposée du film. Il manque à Top Hat cette ampleur qu’atteignent les vrais chefs-d’œuvre du genre où la caméra est aussi légère que ses sujets. Plus qu’une véritable symphonie cinématographique, le film de Mark Sandrich n’est finalement qu’une captation assez statique d’une véritable furia de mouvements et de musique orchestrée par Fred Astaire et ses chorégraphes.

Mais…

… est ce si grave ? Top Hat a-t-il jamais revendiqué un quelconque statut de chef d’œuvre du septième Art ? Non. Bien sûr que non. Le film reste humble de bout en bout et n’est finalement qu’un écrin confortable pour deux génies incomparables. Lui demandait on vraiment plus ? Regarde-t-on Top Hat pour son réalisateur Mark Sandrich ?

Non. Car les deux vraies étoiles filantes et dansantes de ce film sont évidemment Fred Astaire et Ginger Rogers, ainsi que la myriade de talents extraordinaires qui les entouraient pour l’occasion - et que l’on retrouve d’ailleurs au fil de la filmographie du couple vedette : La Joyeuse Divorcée (1934), Roberta et Top Hat (1935), En Suivant la Flotte et Swing Time (1936), L’entreprenant Mr Petrov (alias Shall We Dance, 1937), Amanda (1938) et enfin la Grande Farandole (1939). Neuf films mais souvent la même équipe, fidèle… et prestigieuse. Lisez et admirez :

Irving Berlin, et ses chansons d’où ressort évidemment le fameux Cheek to Cheek.

"Heaven, I'm in Heaven,
And my heart beats so that I can hardly speak;
And I seem to find the happiness I seek
When we're out together dancing, cheek to cheek"

Soit sûrement une des cinq chansons les plus célèbres de toute l’histoire de la Comédie Musicale - même si ce titre, nommé aux Oscars 1935, ne remporta pas le morceau.

Max Steiner, l’homme aux 500 scores (dont entre autres, accrochez-vous bien : Top Hat, La Joyeuse Divorcée, Sergent York, Casablanca, Le Trésor de la Sierra Madre, La Prisonnière du Désert et… Autant en Emporte le Vent) qui signe ici quelques rares morceaux d'une soyeuse partition musicale (en fait, en large partie écrite par Berlin) s’accordant parfaitement aux numéros d’Astaire et Pan.

Hermes Pan, justement, dont les chorégraphies enchantèrent des millions de spectateurs à travers le monde grâce à des films aussi variés que La Joyeuse Divorcée (souvent cité : Top Hat en est plus ou moins le remake avoué en plus abouti), Cléopatre, My Fair Lady ou La Grande Course autour du Monde de Blake Edwards.

Ou encore Van Nest Polglase aux décors, qui enchaînera par la suite sur des films aussi prestigieux que Soupçons, Gilda ou Citizen Kane. Et enfin, petite anecdote pour clore ce générique en beauté, Robert Wise, qui fait ici ses débuts en tant que monteur sonore…

Bref, que du beau monde, au service d’un casting impressionnant mais toutefois inégal. Avouons ainsi une certaine fatigue face aux mimiques d’Edward Everett Horton (Horace, au comique un peu trop mécanique) et Erik Rhodes (Beddini, tailleur italien sujet à quelques piques d’un humour parfois douteux) - quand Eric Blore (en valet) et surtout Helen Broderick se surpassent eux dans un humour nonsensique et moderne, leurs allusions sexuelles et libertines jouant sans cesse avec les ciseaux de la censure. Eric Blore, Helen Broderick : deux joyeux seconds rôles au service des deux fabuleuses stars qui éblouissent le film de leur talent et lui donnent sa raison d’exister : Fred Astaire et Ginger Rogers.

Alors qu’ils ont déjà tourné deux films ensemble, c’est dans Top Hat qu’éclate vraiment l’incroyable complicité qui unit ces deux-là. Tous deux enfants de la balle, le couple semblait destiné à se retrouver sous les sunlights. Astaire, qui éclaboussait les planches de son talent dès l’âge de 6 ans, devint rapidement une star de Broadway où il officia entre autres comme chorégraphe. En 1930, il croise une jeune danseuse qu’il auditionne pour Girl Crazy de Gershwin. Elle s’appelle Ginger Rogers… Ce n’est que quelques années plus tard qu’ils se recroiseront pour tourner ensemble jusqu’à ce que leur carrière commune ne décline avec le temps. Mais durant ces cinq années de gloire, entre La Joyeuse Divorcée et La Grande Farandole, que de bonheur, d’invention et de grâce adulés à travers le monde entier.

Une belle mise au point pour Astaire dont les premiers essais à l’écran inspirèrent ce commentaire peu clairvoyant aux responsables du casting : "Ne sait pas jouer. Légèrement chauve. Danse à peine". Alors que pourtant chez Astaire tout est danse : allumer une cigarette, ouvrir une porte, saluer une dame… Tout comme chez Ginger Rogers. Il faut en effet voir Top Hat pour saisir toutes les nuances du talent de ces deux merveilles du Musical, la magie qui s’installe et l’osmose qui unit ces deux danseurs hors-pairs, aux talents de comédiens éprouvés (même si frisant souvent le cabotinage dans les scène de comédie - genre oblige). Top Hat, malgré la combinaison de talents rares, ne vaut finalement que par son incroyable duo d’acteurs qui dans cinq numéros légers et aériens semblent défier les lois de la gravité, multipliant les pas les plus extraordinaires qui soient, enchaînant claquettes et danse lascive tout en chantant à merveille de douces mélodies.

Top Hat n’est plus le film de Mark Sandrich. C’est le film de Ginger Rogers & Fred Astaire. La magie est là, C’est la leur. Le temps d’un film le monde leur appartient et le reste importe peu : après ce mythique duo, plus rien ne sera comme avant dans le délicieux monde des comédies musicales. Top Hat ou la belle naissance balbutiante d’un genre.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Xavier Jamet - le 28 octobre 2003