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Critique de film
Le film

Le Cousin Jules

L'histoire

Cinq années, montées comme une journée entre 1968 et 1973, de Jules Guiteaux, né en 1891, forgeron à Torpes en Bourgogne, près de Pierre-de-Bresse.

Analyse et critique

Le Cousin Jules fait partie de ces quelques films français (Les Bonnes femmes, certains Louis Malle) ayant connu une plus grande fortune outre-Atlantique qu’en leur pays. Primé à Locarno, le film suivra son créateur aux Etats-Unis (où il enseignera la pratique du documentaire à Harvard avant d’y verser dans l’astrophysique), faisant avec lui la tournée des universités américaines. Il faudra attendre sa restauration en 2013 pour une sortie en bonne et due forme. Cette curieuse absence tient à l’avance du film sur son époque. En effet, Dominique Benicheti, cinéaste passionné par l’innovation technique (le Futuroscope de Poitiers lui doit des conseils pour ses premières créations 3D) entend montrer le film dans ses conditions de réalisation : Cinemascope, enregistrement stéréo - dispositif que les petites salles concernées par un documentaire sur le monde paysan ne prennent pas en charge au début des années 70. Ses méthodes de tournage dignes d’un Sergio Leone, le cinéaste les a mises au service d’un sujet modeste : filmer le quotidien d’un cousin éloigné, Jules, et de son épouse Félicie, propriétaires d’une ferme en Bourgogne, non loin de Pierre-de-Bresse. Lui est forgeron, elle vaque aux activités nécessaires. A la simplicité du projet consistant à recenser leurs journées répond l’ambition déployée dans un tournage de cinq ans, entamé en 68 alors que Benicheti a vingt-cinq ans, continué sur son temps libre de téléaste. Félicie décède en cours de route, le cousin Jules abandonne consécutivement la pratique de battre le fer chaud.

A Paul Launay succède à la photographie Pierre-William Glenn, rencontré à l’IDHEC, futur chef-opérateur de Truffaut. Chaque plan du film est issu au préalable d’une photographie, donnant au cadre, quoique parfois légèrement mouvant, un hiératisme pictural évoquant une tradition française du portrait allant de Van Gogh à Camille Corot. Cette systématicité est autorisée par la répétitivité des journées de Jules et Félicie, ponctuées de tâches et gestes quotidiens effectués à régularité. Cinéaste de la technologie, Benicheti observe l’aspect mécanique de la vie rurale, ses expressions de circularité : actionner un cylindre, remonter l’eau du puits, autant que faire tourner le moulin à café, rouler son tabac ou effectuer en calèche des allers-retours avec ses fagots... L’existence paysanne est formée de cycles, en premier lieu celui des saisons. Cette naturalité cyclique est redoublée par le même caractère des machines paysannes. Benicheti ne cherche pas la rupture, mais la continuité entre son geste technique "avancé" et celui effectué par les mains de ses aînés. En cela, il est quant au monde campagnard plus proche d’un Olmi que d’un Depardon. L’ombre du filmeur plane l’espace d’un plan sur le dos du cousin Jules. La modernité dans le film est littéralement hors-champ, au point aveugle de la caméra elle-même, enregistrant un mode de vie en voie de déclin face à elle.


« Dominique voulait tout faire : poser les travellings, faire la lumière, cadrer... Il courait dans tous les sens. Il voulait faire un film complètement zen sur le temps qui passe et je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi agité de ma vie ! (…) Il avait pris le scope parce qu’il pensait que c’était très spectaculaire. Et c’est une des forces du film, le côté spectaculaire du quotidien, le film marche là-dessus. (…) Il fallait choisir le temps où on y allait, se servir du temps et attendre le temps. Il cherchait une espèce de temps figé, de temps qui ne devrait pas bouger mais qui bouge quand même, et c’était un sujet qui me passionnait. On a l’impression du passé dans le présent et que ça va continuer, et c’est pour ça qu’on fait du cinéma en fait. » (Pierre-William Glenn) (1). Filmer un artisanat, la forge, à l’aune de son éclipse c’est rendre au spectateur un passé présent à l’acte de visionnage. Méditatif, Le Cousin Jules œuvre à offrir une autre temporalité à son public. Avec la tension sous-jacente que cet acte contemplatif se pose sur un labeur dont le film n’occulte rien de l’âpreté, de la rudesse. Prenant comme pivot cette ultime expression de la fatalité du temps qu’est un deuil.

A travers son image laiteuse, Le Cousin Jules ne cherche pas à nous rendre son personnage moins opaque. De quelle abnégation, de quelle solitude, se façonne le for intérieur d’un veuf forgeron, il n’appartient qu’à lui de le savoir... si tant est que le cousin Jules soit plus transparent à lui-même qu’il ne l’est pour son observateur. Une charge de réflexivité semble ici ce qui sépare la modernité de la ruralité ancienne. (Mais peut-être n’est-ce là que le rêve « behavioriste » d’une certaine forme de documentaire, celle de l’observation non-participante.) La décision au montage de conserver certains plans vides quand les personnages quittent le cadre induit occasionnellement ce sentiment d’indifférence naturelle au sort humain, autant qu’elle inclut celui-ci dans un tout qui le dépasse. Sensation renforcée par la placidité de paysages travaillés par les forces hivernales ou du petit matin, l’inquiétant mutisme d’outils filmés hors de leur usage. Il n’est pas exclu que le pari technologique pointe vers la tentation d’un point de vue « extrahumain », où l’étrangeté du vieillard à distance vaudrait celle d’un matou noir approché en gros plan. Le danger toujours présent de traiter un travailleur en élément de forme. C’est ici qu’intervient le respect de la durée, des actions prises dans leur temps naturel, des déplacements saisis dans leur totalité : ne pas aliéner celui qui fait de sa production propre, lui laisser son temps et son espace.


Peu à peu, le cousin Jules prend à son compte une série de gestes qu’on devine naguère dévolus à la disparue. Quelques points de couture désignent une absence, des petits riens tels l’épluchage quelque peu ingrat d’un épi de maïs. La table s’apprête seul à seul, après que le vieil homme a retenu comme un sanglot qu’il masque en marmonnement alors qu’il tourne le dos à l’objectif. A la nuit tombée, nous sommes témoins de son repas du dehors, éloignés de celui qui a donné une demi-décennie à voir à un autre membre de sa famille, alors que celui-ci s’apprête à faire de ce matériau le film avec lequel il partira vivre ailleurs. « Il cherchait une idée du temps, il cherchait beaucoup de technique. C’était un artiste technicien, il cherchait avec des moyens compliqués à faire des choses simples. Et ça, c’est la force du film. » (P-W. G.) (2)


(1) In Dossier de Presse Carlotta, 2015
(2) Ibid.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 15 avril 2015

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En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Dominique Benicheti

Par Jean-Gavril Sluka - le 15 avril 2015