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Critique de film
Le film

Le Corniaud

Partenariat

Analyse et critique

Il fut un temps où, le dimanche, nous allions déjeuner chez ma grand-mère paternelle. Elle habitait seule une imposante maison de campagne, avec une multitude de grandes pièces calmes, comme en sommeil, dont la vastité impressionnait l’enfant que j’étais alors. Sur les murs de la salle à manger alternaient des boiseries d’acajou et de grandes peintures rurales aux teintes automnales. A la fin du repas, ma grand-mère autorisait ses petits-enfants à aller choisir une sucrerie, caramel ou praline, dans la bonbonnière en porcelaine qui siégeait sur la commode. Puis elle nous proposait de regarder un film. Invariablement, notre choix se portait sur Le Corniaud - à vrai dire, je serais bien en peine de me souvenir des autres possibilités... Nous nous installions face au poste, soit au sol en tailleur, soit vautrés dans les canapés en velours côtelé usé, et le film commençait. Les adultes ne manquaient jamais de rester pour la première scène, et il y s’en trouvait toujours pour anticiper les répliques, les uns optant pour la mythique « maintenant elle va marcher beaucoup moins bien, forcément » (1) pendant que les autres répétaient « quoi, qu’est-ce qu’il y a ? » avec une nervosité hilare. Puis ils s’en allaient, sur la terrasse ou sous la véranda selon la saison, pour boire le café et tenir des conversations d’adultes, nous laissant seuls avec les mésaventures de ce personnage de corniaud qui m’était d’autant plus sympathique qu’il portait le même prénom que moi. Vers la fin du film, ma mère revenait, en premier, parce que pour rien au monde elle n’aurait manqué le « alors là il m’épate il m’épate il m’épate » accompagnant la découverte du Youkounkoun...

Ce sont de merveilleux souvenirs, peut-être un brin nostalgiques, mais le lecteur, arrivé ici, aura surtout le droit de se demander ce qu’ils viennent faire là. Il n’est pas dans mes habitudes de m’épancher sur mon intimité de spectateur, et, quitte à le faire, pourquoi le faire sur ce film-là, tant le nombre d’œuvres - en particulier découvertes à l’enfance -– que j’associe inextricablement à une expérience personnelle forte ne m’est guère quantifiable... Eh bien peut-être parce que je crois sincèrement que, dans ce cas précis, il s’en sera trouvé qui à la lecture de ce premier paragraphe auront opiné du chef, reconnaissant dans ma description éminemment subjective quelque chose, partielle, de leur propre expérience. Qu’il s’y trouve être l’enfant, le parent ou l’aïeul et quelle que soit la forme qu’elle prend, une partie essentielle des spectateurs français connaît, dans son parcours de spectateur, ce type d’expérience collective : presque tous ont vécu, à la faveur d’une énième rediffusion, le plaisir simple de retomber sur une séquence du Corniaud, avec des dialogues qui reviennent spontanément, presque malgré nous, en bouche. C’est peut-être là que réside la force fondamentale des grandes œuvres populaires, en ce qu’elles contribuent à créer une "intimité collective", en ce qu’elles forgent une indispensable culture commune. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que tout le monde doit avoir vu Le Corniaud, ni même que tous ceux qui l’ont vu doivent l’aimer : ce lien, d’une certaine manière, transcende les expériences et les appréciations individuelles. Mais quelque part dans l’indispensable terreau où s’ancre la culture populaire française (qu’on s’y associe ou qu’on la dénigre, ce n’est pas la question), il y a indiscutablement une place de choix pour le duo Bourvil / De Funès, et donc pour Le Corniaud.

Les deux comédiens s’étaient déjà croisés à l’écran, en particulier dans La Traversée de Paris en 1956, mais Le Corniaud est, un an avant La Grande vadrouille, le premier film qui repose par essence sur leur association, ou plutôt sur leur confrontation. Les multiples rediffusions cathodiques et l’inscription de leur duo dans une sorte d’institutionnalisation patrimoniale ont, avec le temps, atténué la force d’impact de cette opposition, géniale de simplicité, entre un grand lunaire un peu naïf et un petit teigneux manipulateur. Nous parlions plus tôt de la scène de la collision entre la 2CV de Bourvil et la grosse berline de De Funès (exemple redoutable, d'ailleurs, de caractérisation automobile des personnages) ; si tant est qu’on puisse arriver à la regarder d’un œil neuf, dépouillé de toute forme de confort ou de lassitude, cette séquence impressionne en réalité par l’efficacité implacable de sa mécanique comique, dans le timing comme dans l’expressivité corporelle des deux comédiens. Et c’est bien là l’essentiel : sans faire offense à Gérard Oury - cela ne serait pas légitime, nous y reviendrons - et sans même que cela soit le moins du monde péjoratif dans notre bouche, Le Corniaud nous apparaît essentiellement comme le chef-d’œuvre de ses comédiens. Au sommet de leur art - on peut trouver, en particulier, que De  Funès était jusqu’en 1963 un comédien assez quelconque et qu’il aura tendance, dès 1967, à cabotiner un peu trop férocement - Bourvil et Louis de Funès parviennent à s’emparer de séquences souvent bien anodines pour en faire des morceaux d’anthologie. Plusieurs exemples méritent d’être cités.

Une anecdote de tournage relate qu’après un visionnage des rushes qui faisait la part belle à Bourvil, Louis de Funès, furieux, alla voir Gérard Oury avec un scénario dans lequel il avait dénombré, à l’aide de pastilles de couleur, le nombre de scènes et de répliques de chacun des deux personnages principaux, en menaçant de quitter le film si l’équilibre ne s’inversait pas en sa faveur. Gérard Oury, fin diplomate, argua que la présence ou le nombre de mots ne faisaient pas la performance - ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort - et composa plusieurs séquences destinées à mettre en valeur le génie burlesque de De Funès. Deux séquences quasi muettes viennent alors spontanément à l’esprit : celle, proprement irrésistible, qui le confronte au célèbre catcheur Robert Duranton, sous la douche du camping, et dans laquelle son physique malingre et son regard torve deviennent de foudroyantes armes de comédie.


La deuxième, dans le garage italien, est encore plus remarquable : la moindre mimique, le moindre geste, le moindre déplacement y apparaissent comme les différents instruments d’un homme-orchestre comique qui semble à lui seul produire cette tarentelle enjouée, extraite de La Boutique fantasque de Rossini, qui rythme la scène. Là encore, c’est le timing parfait du comédien qui impressionne, à tel point qu’on en néglige le gag initial, pourtant drolatique en tant que tel, qui a motivé la scène : Saroyan est en effet tellement pressé qu’en expliquant au garagiste –- absolument médusé par l’énergumène - ce qu’il devait faire, il a accompli lui-même l’intégralité des réparations !

Mais Bourvil, dans un registre singulièrement différent, n’est pas en reste, et livre dans Le Corniaud l’une de ses plus fameuses compositions, où sa nonchalance et sa candeur font merveille. Il charge de tendresse un film qui en serait par ailleurs totalement dépourvu, et donne une consistance plus complexe qu’il n’y paraît à son personnage de nigaud : la meilleure scène du film, à nos yeux, est cette explication de texte au personnage de Venantino Venantini où Maréchal se fait passer pour un parrain de la pègre et, une fois son tour accompli, glousse de bonheur face à l’inattendu bon tour qu’il vient de jouer.

Il y a, bien entendu, quelques moments moins brillants dans Le Corniaud, en particulier lors des séquences ne reposant pas ni sur l’un ni sur l’autre des deux comédiens. Mais ils contribuent au rythme, apaisé et langoureux, du film, et le réalisateur-scénariste Gérard Oury, conscient probablement que son film ne repose pas sur ses propres prouesses mais mérite tout de même d’être à la hauteur de ses deux figures de proue, œuvre tout du long avec une honnêteté et une modestie qui n’excluent pas, bien au contraire, la belle ouvrage. Ecrit avec soin mais sans effets de manche (2), le film bénéficie surtout d’une production exemplaire, notamment portée par la qualité de la lumière d’Henri Decaë, qui aura donc tourné Le Corniaud entre, par exemple, Les Dimanches de Ville d’Avray et Le Samouraï.

Puisque l’on parle de photographie, il est une dimension, parfaitement assumée, du Corniaud qui le rend encore plus parfaitement sympathique, notamment aux italophiles (c'est-à-dire aux gens de goût) : de la zone portuaire de Naples jusqu’à la frontière française, en passant par Rome, Tivoli ou Pise, ce film paisible et lumineux comme une virée estivale, en décapotable, le long de la côte ligure, contribue à mettre en valeur les mille et une splendeurs de l’Italie - on peut aussi bien parler d’architecture que de belles voitures, de paysages naturels, de cette luminosité particulière ou de ces belle ragazze que sont Alida Chelli et Beba Loncar. Il faut d’ailleurs noter que le film excéda assez massivement son budget prévisionnel à cause de conditions météorologiques particulièrement défavorables, cet été-là, en Italie, et il fallut parfois attendre de longs jours que la si belle lumière d’été italienne daigne se laisser admirer.

Film absolument linéaire, dans son intrigue comme dans sa morale teintée d’un bon sens discret, Le Corniaud n’est pour autant pas un film de pantouflard, dont le plaisir sans cesse renouvelé ne viendrait que d’un confort un peu paresseux. Il s’agit plutôt d’une œuvre à l’évidence assez cristalline, dans laquelle on peine à pointer un défaut véritable ou une faiblesse éventuelle qui ne contribuerait pas simultanément à son humble charme : un de ces rares films auxquels il ne faut rien enlever, modestement génial tel qu’il est. Tiens, je me suis donné envie de le revoir...


(1) Réplique improvisée par Bourvil, ce qui expliquerait l'attitude de De Funès, qui baisse la tête pour masquer un fou rire.
(2) Le point de départ de l’intrigue s’inspire des mésaventures de Jacques Angelvin, présentateur de l’émission télévisée Paris Club, arrêté aux Etats-Unis en 1962 au volant d’une luxueuse américaine chargée de 50 kg d’héroïne pure, qu’il acheminait depuis Marseille sans se douter le moins du monde de ce qu’il transportait.

DANS LES SALLES

LE CORNIAUD
UN FILM DE GERARD OURY (1965)

DISTRIBUTEUR : TAMASA
DATE DE SORTIE : 11 NOVEMBRE 2015

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Par Antoine Royer - le 11 novembre 2015