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Critique de film
Le film

Le Corbeau

(The Raven)

Partenariat

L'histoire

Un soir, le juge Thatcher appelle le Dr. Vollin au téléphone pour lui demander de venir opérer sa fille, entre la vie et la mort à la suite d’un accident de voiture. Refusant d’abord, Vollin finit par accepter, puis tombe amoureux de la fille du juge. Ce dernier, méfiant, empêche Vollin de revoir sa fille. Le docteur va alors obliger un criminel, Bateman, à capturer et à torturer pour lui les personnes qu’il invitera durant une soirée. Parmi elles : le juge Thatcher, sa fille Jean et son fiancé...

Analyse et critique

En 1935, Bela Lugosi et Boris Karloff sont tous deux au sommet de leur gloire. A la suite du très important succès de The Black Cat, ils tournent une nouvelle fois ensemble (ils se rencontreront sept fois au cinéma) pour un autre véritable classique de l’épouvante des années 1930 : The Raven. Il s’agit de nouveau d’une adaptation très libre d’Edgar Allan Poe. Gardant le titre, certains vers et l’atmosphère de l’un de ses plus célèbres poèmes, ainsi que certaines idées provenant de diverses nouvelles de l’écrivain, la production engage Louis Friedlander (qui prendra plus tard le nom de Lew Landers), un artisan quelconque du cinéma, pour réunir nos deux stars de l’horreur. L’atmosphère est indéniablement "Poeienne", proposant avec une évidente originalité une mise en abyme du style littéraire de Poe, ainsi qu’un véritable hommage à son œuvre et à ses obsessions sadiques. Le personnage incarné par Bela Lugosi, le docteur Vollin, est ainsi un grand admirateur de Poe, le citant sur le bout des doigts, et ayant pour passion la confection réelle d'outils de torture décrits par l’auteur dans sa nouvelle The Pit and the Pendulum. The Raven propose donc un récit fortement orienté vers la fameuse chambre des tortures, composée de multiples instruments tous plus terribles les uns que les autres. On y retrouve naturellement le pendule (l’immense hache descendant petit à petit en battant l’air) et la salle aux murs qui se rejoignent.

The Raven resplendit par une mise en scène carrée : Landers compose son œuvre de plans sans génie, certes, mais la plupart du temps efficaces, livrant même certaines séquences où ses personnages (et particulièrement Lugosi) prennent la pose avec emphase et prestance. Son travail est mécanique, mais sérieux, et surtout d’une robustesse diablement cadencée. Bien sûr, concourant à cette énergie, le montage parvient à rythmer le film davantage encore, à le rendre remarquablement vif, et façonne un très solide suspense explosant dans les quinze dernières minutes. Par ailleurs, la splendide photographie fait merveille : jeux d’ombres, éclairages tamisés, et noir et blanc lourdement accentué. Tout y est et, malgré un budget peu important, l’ensemble convainc largement par la beauté plastique de l’image et par des décors intérieurs savamment disposés. Ces derniers brillent d’autant plus grâce à la sobriété avec laquelle ils sont filmés : une porte dérobée donnant sur du vide, une chambre-ascenseur qui descend à toute allure, des couloirs jonchés de toiles d’araignées, et une chambre des tortures aux relents macabres. La distribution, excepté nos deux têtes d’affiche, se compose encore de relatifs inconnus, et propose les lieux communs habituels : le couple qui va bientôt se marier (la séduisante jeune femme qui hurle et le bellâtre courageux), le père de la jeune femme méfiant et apeuré (honnêtement interprété par Samuel S. Hinds), le couple d’amis insignifiant au sein de la diégèse, et un autre couple qui dort pendant que se noue l’intrigue (un effet comique heureusement discret). Boris Karloff joue admirablement son rôle de criminel fugitif voulant changer de visage et refusant de provoquer une nouvelle fois le mal. Tour à tour touchant, pathétique et sensible, Karloff étonne et prouve qu’il peut toucher à tous les registres, de la créature tourmentée de Frankenstein en 1931 jusqu’au vrai méchant de Tower of London en 1939, en passant par le gentil grand-père à moitié aveugle de Night Key en 1937. Il peut tout jouer, et avec talent. Sa voix si remplie d’une intense détresse ne peut manquer d’effet que sur les cœurs de pierre. Bela Lugosi, au panel certes moins riche mais au jeu terriblement bien maîtrisé, crève l’écran et trouve là l’un de ses meilleurs rôles. Composant avec un plaisir jubilatoire un méchant psychopathe de la pire espèce, il nous ravit une nouvelle fois par son accent très rude, sa prononciation enlevée et son charisme légendaire. Aucun autre que lui ne parviendrait à réciter un poème d’Edgar Allan Poe avec autant de générosité, de grandiloquence et de bon goût. Ainsi, l’esprit de Poe hante littéralement ce film qu’il aurait sans aucun doute apprécié.

Plutôt que d’adapter fidèlement l’une de ses histoires, la Universal a choisi de saisir l’essence de son univers au travers d’un poème cruellement beau et noir. Les scènes de rencontres entre le docteur Vollin et la jeune femme qu’il a sauvée du coma sont bien souvent surplombées d’un charme vénéneux distillé par la présence d’un Lugosi plein de sex-appeal. Entre autres choses, bien que très court, The Raven prend également le temps de délivrer une habile réflexion sur la torture et la violence exacerbée, ainsi que sur le rapport, hérité des principes de la tératologie et de la physiognomonie, entre la monstruosité du corps et celle de l’âme. Le long métrage remet ainsi talentueusement en exergue l’éternelle problématique du savant fou (Lugosi) "créant" son monstre (Karloff), et s’amusant à le persécuter. Si habituellement, le savant fou invente pour la postérité et l’avancée scientifique, le docteur Vollin créée à dessein pour faire le mal, tuer, pour se laisser envahir par le plaisir sadique de torturer. Comme d’habitude, la "créature" finira par tuer son créateur, le personnage de Karloff retournant sa haine contre la vraie source de celle-ci et non contre des innocents. C’est en quelque sorte le pas définitif vers la bonté humaine, vers le bien, mais aussi vers la mort, sorte d’échappatoire inévitable qui transcende le statut du meurtrier pour le transformer en martyre.

Doté d’une atmosphère prenante, de dialogues excessivement brillants, d’un rythme final d’envergure et de deux stars en pleine possession de leur art, dont un Lugosi proprement halluciné, The Raven est un grand film d’épouvante de l’âge d’or fantastique de la Universal. Un film où règnent le sadisme et la mort, cette dernière étant incarnée par l’image d’un corbeau indestructible, idolâtré dans sa symbolique par un savant fou qui y laissera la vie à force de vouloir se prendre pour Dieu.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 25 février 2009