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Critique de film
Le film

Le Convoi sauvage

(Man in the Wilderness)

L'histoire


Membre d'une expédition de trappeurs dans le Nord-Ouest américain des années 1820, Zachary Bass est un jour attaqué par un ours. Il survit à l'attaque mais est salement amoché et, face à son agonie, le Capitaine Henry charge deux de ses hommes d'attendre sa mort et de l'enterrer si tôt celle-ci survenue, pour ne pas ralentir le convoi. Toutefois, effrayés par la menace indienne alentour, les deux hommes fuient le lendemain, laissant Bass à l'article de la mort. Progressivement, celui-ci trouvera les forces pour se rétablir et reprendre la route.

Analyse et critique

Comme le décrivent les quelques panneaux qui ouvrent le film, Le Convoi sauvage s’inspire de faits historiques, et notamment des expéditions menées dans les années 1820 par le Major Andrew Henry, fondateur de la Rocky Mountain Fur Company, à travers le Nord-Ouest des États-Unis. Lors de l’une de ces expéditions, en août 1823, du côté de Thunder Butte (actuel Nord Dakota), un trappeur nommé Hugh Glass, ancien marin, fut attaqué par un ours et laissé pour mort par ses compagnons. Déchiqueté de la tête aux pieds, Glass trouva la force de survivre, de ramper jusqu’à la rivière voisine, puis de marcher à quatre pattes, et enfin de se dresser pour parcourir, seul et six semaines durant, les quelques 300 kilomètres le séparant de Fort Kiowa, à la confluence de la rivière White et du Missouri. Retrouvant ceux qui l’avaient abandonné, il renonça à la vengeance et reprit son activité de trappeur. Un célèbre roman de Frederick Manfred, Lord Grizzly, rédigé en 1954, racontait déjà son itinéraire.

Contrairement à ce que laisse entendre le titre français, et plus conformément au titre original qui plonge l’homme dans l’état sauvage de la nature, Le Convoi sauvage n'est donc pas tant l’histoire de cette expédition spectaculaire (les plans montrant la trentaine de mules tirant ce bateau au milieu d’un décor désertique ont quelque chose de splendidement absurdes, et font irrésistiblement penser au bateau de Fitzcarraldo escaladant une montagne) puisque celle-ci est assez vite délaissée, mais plutôt un itinéraire individuel, l’histoire d’une rédemption par l’expérience extrême de la solitude. Au début du film, Zachary Bass est un homme violent, rongé par la colère et la douleur, qui va, au contact de la pure sauvagerie et à l’approche imminente de la mort, reconquérir un apaisement intérieur. Ce parcours intime tient parfois à l’image du petit manuel de survie en milieu hostile, et à l’instar d’autres films contemporains rappelant l’homme à l’état primitif de la nature (on pense en particulier à Jeremiah Johnson), Le Convoi sauvage possède une facette quasiment documentaire dans la manière dont il prend le temps de décrire certains gestes élémentaires (se nourrir, se vêtir, allumer un feu…). En découle le rythme assez lent d’un film qui, à deux notables exceptions près, refuse l’action et privilégie une approche plus spirituelle et plus symbolique ; le parcours de Brass est ainsi ponctué de flash-back à usage double, qui peuvent d’une part servir d’ellipses à l’intérieur de récit, en permettant de montrer les progrès continus du convalescent, et qui viennent d’autre part révéler les fantômes et les déchirures de son passé (que l’on se gardera bien de trop révéler ici).

Car si rédemption il y a, ce n’est pas tant par l’acte salvateur du Dieu chrétien que dans une sorte de mystique panthéiste. Il y a longtemps, dès son plus jeune âge, que Zachary Bass a tourné le dos à Dieu - et ce n’est pas les tragédies de son parcours personnel qui les réconcilieront, loin de là (« I never much agreed with God’s will », confesse-t-il à sa belle-mère lors d'un important flash-back). Un dialogue du scénario original, qui ne figure pas dans le montage définitif, traduisait sa conception profonde, quasiment nietzschéenne : « Je L’ai cherché sur les mers, et tout ce que j’ai trouvé, c’est le sang des baleines massacrées. Je L’ai cherché dans la nature, mais Il n’existe nulle part. Non, Helen, Dieu n’existe pas. » Et lors de la rencontre finale avec Henry, une version du scénario proposait cette phrase « Tu t’arrangeras avec ton Dieu, moi j’ai trouvé le mien », finalement délaissée pour limiter au maximum les lignes de dialogue lors de cette ultime séquence, mais qui traduisait tout à fait à la fois le cheminement spirituel du personnage de Zachary Bass que l’importance de la filiation dans cette histoire : c’est parce qu’il s’affranchit de ce père de substitution que Bass peut à son tour devenir le père qu’il n’a jusqu’alors pas été. C’est donc, d’une certaine manière, d’une re-naissance, en tout cas d’une naissance à une autre vie, dont il s’agit ici, idée véhiculée notamment par l’incroyable séquence de l’accouchement de la femme indienne, observé par Bass depuis les fourrés : c'est parce qu’il se fond totalement dans son décor naturel, qu’il fusionne en quelque sorte avec celui-ci, que Bass assiste à cet acte fondateur. Les comités de censure de la MPAA avaient souhaité classer le film X à cause de cette séquence, qui apparaît pourtant à l’écran d’une grande douceur, peut-être la première du film traduisant la sérénité renaissante du personnage.

De façon générale, on peut apprécier la vision offerte par le film du monde des Indiens, qui s’inscrit dans la continuité de westerns contemporains abandonnant l’idée du sauvage primitif pour essayer d’en approcher la vérité culturelle (citons Un homme nommé Cheval - déjà avec Richard Harris - ou Little Big Man d’Arthur Penn) : la démarche est toutefois ici singulière, en ce qu’il ne s’agit jamais d’un travail d’ethnologue, mais d’une volonté délibérée de montrer l’opacité de la culture indienne et son impénétrabilité au regard extérieur. Les comportements indiens ne sont donc jamais réductibles à des stéréotypes, et c’est en partie de là que vient la richesse du film.

Ce compliment sur la façon dont le film révèle sa qualité documentaire (1) sans pour autant faire preuve de didactisme ou afficher des intentions trop évidentes pourrait être étendu à un autre niveau, littéraire cette fois. Que ce soit de façon transparente dans les œuvres qu’il évoque (Robinson Crusoé ou Moby Dick en premier lieu) ou dans les références plus ou moins avouées du cinéaste (Jack London, Nathaniel Hawthorne…), Le Convoi sauvage est un film manifestement nourri d’influences prestigieuses, mais celles-ci n’estompent jamais sa cohérence propre, et au final, le film pourrait même difficilement être qualifié de « littéraire » tant il évoque surtout l’exact contraire. Attardons-nous tout de même sur l'assez fascinante évocation de Moby Dick, incontournable pour plusieurs raisons : outre le dialogue susmentionné sur le « Dieu assassin de baleines », il y a un peu du Capitaine Achab dans ce Capitaine Henry mystérieux et obtus, traînant son bateau à travers les Rocheuses (2) et tirant des coups de canon dans le vide, d’autant plus que celui-ci est incarné par un John Huston sexagénaire, réalisateur quinze ans plus tôt de sa propre adaptation du roman d’Herman Melville. Surtout, cette parenté permet de souligner le fait que le véritable chef de cette expédition à travers le Missouri, Andrew Henry, n’était pas le moins du monde Capitaine (mais Major) et que c’est Sarafian qui l’a intronisé Capitaine, pour renforcer donc la similitude avec le personnage du roman, pour suggérer la folie de ce capitaine de navire voguant dans les déserts du Nord-Ouest américain, mais aussi pour souligner l’omniprésence (et l’omni-absence) de la symbolique aqueuse dans le film.

Dès le premier plan du film, c’est en effet l’incongruité de son absence qui frappe (un bateau sans eau, c’est comme un western sans Indien, non ?) et c’est de nouveau son absence qui bloquera l’expédition devant la rivière asséchée. Ils n’auront eu pourtant jusqu’alors de cesse d’en croiser, mais sous une forme, solide et neigeuse, guère propice à la navigation. A l’inverse, pour Bass, elle est salvatrice, régénératrice de vie, puisqu’après avoir instinctivement rampé vers la rivière pour boire (et survivre), c’est elle qui lui prodiguera ses premières sources d’alimentation (écrevisses, poissons…). C’est d’ailleurs au bord d’une eau symbolique qu’aura plus tard lieu la fameuse séquence de l’accouchement évoquée plus tôt, ainsi qu’un important flash-back où le ressac évoquera l’inéluctable cycle de la vie.

Nous n’irons cependant pas jusqu’à dire, malgré la densité thématique du film et sa richesse formelle, que Le Convoi sauvage soit un film parfait : certaines séquences auraient pu être raccourcies, et d’autres sont franchement ratées (l’attaque de "Winnie l’ourson", pourtant si importante dans l'intrigue, fait un peu peine à voir) ; le personnage du Capitaine Henry se limite un peu trop à une figure allégorique, et en s’attardant un peu plus sur le convoi, le film aurait gagné à davantage suggérer la folie gagnant l’équipage (à peine évoquée dans une hallucination spectrale nocturne) ; et plus globalement, l’opacité délibérée du film, teintée de mystique, demande une forme d’acclimatation pas toujours évidente. Mais le résultat est suffisamment accompli et troublant pour contribuer à la réhabilitation de Richard C. Sarafian, qui plus est à la lumière de son western suivant, Le Fantôme de Cat Dancing.

   

(1) La précision, notamment botanique ou zoologique, des commentaires de Sarafian sur le scénario est assez saisissante.

(2) Il faut noter que les paysages du film correspondent assez peu à ceux probablement rencontrés par l’expédition Henry dans le Missouri ou le Nord Dakota, mais Le Convoi sauvage a, pour des soucis budgétaires et à l’instar de nombreux westerns spaghettis de la même époque, en Espagne (en Andalousie et dans les Pyrénées espagnoles) avec des Gitans locaux incarnant les Indiens !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 28 juin 2011