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Critique de film

L'histoire


Dans les années 1870,
deux jeunes maquignons acceptent de conduire un convoi de Mormons vers la vallée de San Juan dans l’Utah. C’est vers cette "Terre promise" qu’ils souhaitent se rendre avec leurs biens et leurs aspirations afin d’y fonder une nouvelle colonie. Au cours de leur odyssée, ils vont devoir affronter maintes péripéties et accueillir, au sein de leur communauté assez stricte, de pathétiques saltimbanques et de cruels hors la loi.

Analyse et critique

Western assez original dans l’histoire du genre et dans la carrière de John Ford, ce film de 1950, sans aucunes têtes d’affiche ni véritable progression dramatique, est conté sur un rythme nonchalant et baigné d’un merveilleux optimisme. Auteur non crédité de l’histoire originale, John Ford a déclaré qu’il avait atteint dans ce film exactement ce qu’il cherchait, effectuant même des coupes sombres dans le trop important dialogue de Frank Nugent pour en faire une œuvre plus sensuelle qu’intellectuelle. Il s’agit d’ailleurs d’un de ses rares films pour lequel il éprouvera encore de l’estime à la fin de sa carrière. D’après Harry Carey Jr, ce sera le tournage le plus détendu du cinéaste, celui sur lequel il aura été le plus heureux : "c’est le seul film de Ford que j’ai terminé sans m’être fait botter le cul au moins une fois".

Dans ce western, Ford retrouve un de ses thèmes de prédilection, la quête de la Terre Promise, à travers un film lyrique, poétique, épuré et détendu dans lequel l’effervescence qui y règne empêchera les différentes épreuves subies au cours du voyage de sombrer dans le drame. Pourtant le prologue pré-générique est une scène d’une violence sèche et crue immédiatement contrebalancée par celle de la vente des chevaux, durant laquelle Ford attache une grande importance aux débits des paroles et aux gestes des personnages d’une lenteur qui créent immédiatement l’ambiance sereine que gardera le film jusqu’au bout. Ford rend hommage ici à la ténacité, à la loyauté, au courage et à la joie de vivre de cette communauté mise au ban de la société par sa religion. C’est aussi un hymne à la solidarité face à l’adversité, les Mormons devant accepter en leur sein des saltimbanques rejetés eux aussi mais à cause de leurs mœurs. C’est enfin une autre preuve de la sympathie de Ford pour les faiblesses humaines, par la mise en place de personnages ayant chacun leurs défauts, à commencer par l’alcoolisme du saltimbanque.

C’est d’ailleurs Alan Mowbray (le formidable acteur qui déclamait du Shakespeare dans La poursuite infernale) qui joue ce personnage toujours fier même dans l’adversité, d’une dignité pathétique mais étant capable d’héroïsme, prenant l’initiative de passer en premier lors de l’épreuve finale de la traversée d’ornières difficiles. A ses côtés, la merveilleuse Joanne Dru qui avait déjà eu, deux ans auparavant, un autre très beau rôle westernien dans La rivière rouge de Hawks, Ben Johnson qui sera surtout connu pour sa collaboration avec Peckinpah, Harry Carey Jr en jeune chien fou et surtout Ward Bond qui obtient ici son plus beau rôle, celui de ce chef de convoi, homme picaresque aux jurons toujours prêts à sortir de sa bouche de croyant à la foi inébranlable. Pour une fois qu’il n’est pas le faire valoir de John Wayne ou d’une autre vedette, nous avons tout le loisir d’admirer son immense talent.

Même si ce film semblera à certains assez paresseux par une absence de resserrement du scénario et assez caricatural dans sa description des personnages négatifs, force leur sera de reconnaître une fois de plus le génie de Ford pour la mise en scène et le cadrage : ce plan d’ensemble fixe de 30 secondes voyant s’avancer au loin et au crépuscule la caravane de chariots, avec pour seul bruit de fonds le chant des mormons atténué par la distance, est d’une modernité étonnante. Cette suite de gros plans sur l’expression des visages lors de l’irruption des hors la loi dans le camp des Mormons possède une force extraordinaire et nous pouvons saluer au passage le chef opérateur Bert Glennon qui contribue, par la perfection de sa photographie, à la puissance émotionnelle de ces images.

De nouvelles preuves de la sensibilité de Ford, capable de nous émouvoir comme personne avec un minimum d’éléments, nous sont données par cette scène de bal qui rappelle celle de La poursuite infernale ou cette autre, l’une des plus belles de sa carrière, le "brin de cour" fait à Joanne Dru par Ben Johnson au moment où leurs chemins se séparent et dont la simplicité, la beauté et l’émotion sont loin d’être égalées. Par contraste, la scène de tuerie finale est d’une brutalité et d’une sécheresse qui laisse pantois pour l’époque. Et puis, il est important de le rappeler pour contrecarrer les accusations un peu faciles d’un Ford raciste, déjà ici le réalisateur nous montre une tribu d’indiens pacifistes ; ce ne sera pas la dernière fois.

Enfin, il serait injuste de ne pas évoquer l’un des éléments les plus importants du film, la musique de Richard Hageman qui le rythme par l’utilisation de chants traditionnels interprétés par les fameux "Sons of the Pionnners", groupe célèbre de folk américain. C’est d’ailleurs en chantant que les deux maquignons nous font connaître leurs décisions d’accompagner le convoi et c’est en chanson que se conclura ce film qui force le respect et la sympathie.


Distribué en France 14 ans après sa sortie, cette épopée intime, sincère et naïve ne connaîtra jamais le succès public malgré un accueil très chaleureux de la critique. Il est désormais temps de rattraper cette injustice en redécouvrant ce film qui, une fois encore par l’intermédiaire de John Ford, redonne foi en l’homme.