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Critique de film

L'histoire

Dans les années 1870, deux jeunes maquignons, Travis Blue (Ben Johnson) et Sandy Owens (Harry Carey Jr.) acceptent de convoyer un convoi de Mormons vers la vallée de San Juan dans l’Utah. Chassés d'un peu partout en raison de leur religion, c’est vers cette "Terre promise" que les conduits Elder Wiggs (Ward Bond), le chef du groupe, région qu'ils souhaitent ardemment atteindre avec leurs faibles biens et leurs grandioses aspirations afin d’y fonder une nouvelle colonie qui survivrait grâce à la culture du blé. Au cours de leur éprouvante odyssée, ils vont devoir lutter contre les éléments et accueillir, au sein de leur communauté assez stricte, de pathétiques saltimbanques (Alan Mowbray, Joanne Dru...) et de cruels hors la loi, Shiloh Clegg (Charles Kemper) et sa clique de fils dégénérés (James Arness, Hank Worden...) Mais entre temps, que de moments de bonheur et d'apaisements faits de danse, de bavardages et de rencontres avec notamment de pacifiques Navajos !

Analyse et critique

John Ford avait clôturé la décennie précédente avec un film d’une splendeur inégalée ; c’est à nouveau lui qui nous offre le premier chef-d’œuvre de cette année 1950, un film d'une grande modernité et à postériori d'un sacré culot pour l'époque, Ford faisant fi de dramaturgie et de spectaculaire pour tendre vers une extrême simplicité, pulvérisant par la même occasion toutes les conventions établies jusqu'ici. Nous n’avons plus ici à faire à une diligence caracolant au travers des paysages grandioses de Monument Valley, à de courageux pionniers devant lutter contre les Indiens au 18ème siècle, à un célèbre Marshall nettoyant la ville de Tombstone, à des hors-la-loi prenant en charge un nourrisson abandonné ni encore moins à une quelconque histoire de Tuniques Bleues. Déjà éclectique à l’intérieur même du genre, John Ford bifurque à nouveau pour nous conter cette fois la chronique d’une bande d’émigrants, le voyage d’une caravane de Mormons se rendant vers la vallée de San Juan dans l'Utah. Dix ans après l'arrivée des Mormons à Salt Lake City narrée par Henry Hathaway dans son très bon Brigham Young, John Ford fait repartir quelques membres de cette communauté religieuse sur les routes de l'Ouest américain.

Que ce western filmé à hauteur d’hommes et d’essieux a mis du temps à m’apprivoiser, quasiment vingt ans après de multiples tentatives non pas désastreuses mais décevantes ! Aujourd’hui, il me comble en revanche de bout en bout, les westerns d'apparente simplicité ayant toute ma sympathie. Sous sa rudesse de trait et de style, il s’agit donc d’un film assez fragile qu’il ne faudrait pas conseiller dans un premier temps à ceux qui se lanceraient dans le genre. Pouvant aisément le trouver encore très atypique de nos jours, je vous laisse imaginer comment il avait pu être reçu à l’époque. D’ailleurs, les distributeurs français ne s’y sont pas trompés et, ne croyant pas une seconde à son potentiel, ont attendu 14 ans avant de le montrer en salles dans notre pays. Cette peur de sortir le film peut facilement se comprendre au vu de ce western au scénario très ténu, sans têtes d’affiches, et qui, malgré sa faible durée, n’en prend pas moins son temps à nous mettre devant les yeux de longues séquences sans aucune montée dramatique, filmant presque d’une manière documentaire l’avancée des chariots à travers les plaines immenses, leur traversée de rivières paisibles, le réveil de la communauté, un bal nocturne, un quadrille plein d’entrain…

Western donc très original et somme toute unique dans l’histoire du genre, ce film de 1950, sans aucunes stars ni véritable progression dramatique, est conté sur un rythme nonchalant et baigné d’un merveilleux optimisme. Auteur non crédité de l’histoire originale (avec son fils), John Ford a déclaré qu’il avait atteint dans ce film exactement ce qu’il cherchait, effectuant même des coupes sombres dans le trop important dialogue de Frank Nugent pour en faire une œuvre plus sensuelle qu’intellectuelle. Il s’agit d’ailleurs d’un de ses rares films pour lequel il éprouvera encore de l’estime à la fin de sa carrière avec Dieu est Mort (The Fugitive) et Le Soleil Brille pour tout le Monde (The Sun Shines Bright). D’après Harry Carey Jr, ce sera le tournage le plus détendu du cinéaste, celui sur lequel il aura été le plus heureux : "c’est le seul film de Ford que j’ai terminé sans m’être fait botter le cul au moins une fois". Et effectivement, ça se ressent à l'image ; le fils blondinet du grand Harry Carey n’a jamais eu l’air aussi désinhibé et joyeux !

Dans ce western, Ford retrouve un de ses thèmes de prédilection, la quête de la Terre Promise, à travers un film lyrique, poétique, épuré et flegmatique dans lequel l’effervescence qui y règne empêchera les différentes épreuves subies au cours du voyage de sombrer dans le drame. Pourtant le prologue pré-générique est une scène d’une violence sèche et crue immédiatement contrebalancée par celle de la vente des chevaux, durant laquelle Ford attache une grande importance aux débits des paroles et aux gestes des personnages d’une lenteur qui créent immédiatement l’ambiance sereine que gardera le film jusqu’au bout. Ford rend hommage ici à la ténacité, à la loyauté, au courage et à la joie de vivre de cette communauté mise au ban de la société par sa religion. Le cinéaste montre une nouvelle fois sa tendance à prendre le parti des faibles et des opprimés et tout simplement des gens simples comme il l’avait déjà fait dans Stagecoach (la prostituée), Les Raisins de la Colère et bien d’autres encore. C’est aussi un hymne à la solidarité face à l’adversité, les Mormons devant accepter en leur sein des saltimbanques rejetés eux aussi mais à cause de leurs mœurs. C’est donc une autre preuve flagrante et sincère de la sympathie de Ford pour les faiblesses humaines, par la mise en place de personnages ayant chacun leurs défauts, à commencer par l’alcoolisme du saltimbanque.

C’est d’ailleurs Alan Mowbray (le formidable acteur qui déclamait du Shakespeare dans La Poursuite Infernale - My Darling Clementine) qui joue ce personnage toujours fier même dans l’adversité, d’une dignité pathétique mais étant capable d’héroïsme, prenant l’initiative de passer en premier lors de l’épreuve finale de la traversée d’ornières difficiles. Si vous connaissez votre Lucky Luke sur le bout des pages, vous n’aurez pas de peine à reconnaître le personnage qu’il aura probablement inspiré. A ses côtés, la merveilleuse Joanne Dru qui avait déjà eu, deux ans auparavant, un autre très beau rôle westernien dans La Rivière Rouge (Red River) de Hawks et qui surtout avait incarné pour Ford peu de mois auparavant ‘celle qui portait un ruban jaune’ dans le chef-d’œuvre du même nom. Puis Ben Johnson, 'The Wagonmaster', acteur attachant à redécouvrir d’urgence et qui sera surtout connu pour sa collaboration avec Sam Peckinpah, Harry Carey Jr en jeune chien fou et surtout Ward Bond qui tient ici son plus beau rôle, celui de ce chef de convoi, homme picaresque à la foi inébranlable mais qui ne peut s’empêcher de jurer et blasphémer à la moindre occasion. Pour une fois qu’il n’est pas le faire valoir de John Wayne ou d’une autre vedette, nous avons tout le loisir d’admirer son immense talent. Quasiment tous les seconds rôles qui gravitent autour font partie de la famille fordienne, de Jane Darwell à Russell Simpson en passant par Hank Worden sans oublier le propre frère de John Ford, l'homme qui joue du tambour.

Même s'il y a de grandes chances que ce film paraisse à certains assez paresseux par une absence de resserrement du scénario et assez caricatural dans sa description des personnages négatifs, force leur sera de reconnaître une fois de plus le génie de Ford pour la mise en scène et le cadrage : ce plan d’ensemble fixe de 30 secondes voyant s’avancer au loin et au crépuscule la caravane de chariots, avec pour seul bruit de fonds le chant des mormons atténué par la distance, est d’une modernité étonnante. Cette suite de gros plans sur l’expression des visages lors de l’irruption des hors la loi dans le camp des Mormons possède une force extraordinaire et nous pouvons saluer au passage le chef opérateur Bert Glennon qui contribue, par la perfection de sa photographie, à la puissance émotionnelle de ces images. De nouvelles preuves de la sensibilité de Ford, capable de nous émouvoir comme personne avec un minimum d’éléments, nous sont données par cette scène de bal qui rappelle celle de La poursuite infernale ou cette autre, l’une des plus belles de sa carrière, le 'brin de cour' fait à Joanne Dru par Ben Johnson au moment où leurs chemins se séparent et dont la simplicité, la beauté et l’émotion sont loin d’être égalées. Par contraste, les scènes du fouettage ou de la tuerie finale sont d’une brutalité et d’une sécheresse qui laissent pantois pour l’époque. Et puis, il est important de le rappeler pour contrecarrer les accusations un peu faciles d’un Ford raciste et alors que la vague de westerns pro-indiens n’a pas encore débutée : après ses deux films consacrés à la cavalerie américaine, le réalisateur nous décrit une fois encore des tribus indiennes pacifistes, les filmant avec une grande dignité sans aucun paternalisme ni moquerie.

Enfin, il serait injuste de ne pas évoquer l’un des éléments les plus importants du film, la musique de Richard Hageman qui le rythme par l’utilisation de chants traditionnels interprétés par les fameux 'Sons of the Pioneers', groupe de chanteurs a capella qu’appréciait grandement John Ford et qu’il fera même apparaître à l’image dans son film suivant. C’est d’ailleurs en chantant que les deux maquignons nous font connaître leurs décisions d’accompagner le convoi et c’est en chanson que se conclura ce film qui force le respect et la sympathie. Que ceux que cet élément pourrait effrayer sachent que la musique est pourtant distillée avec parcimonie, jamais envahissante et souvent remplacée par le silence. Distribué en France 14 ans après sa sortie, cette épopée intime, sincère et naïve ne connaîtra jamais le succès public malgré un accueil très chaleureux de la critique. Il est désormais temps de rattraper cette injustice en redécouvrant ce film éminemment personnel et presque intimiste qui, une fois encore par l’intermédiaire de John Ford, redonne foi en l’homme. Dommage que sa durée ne soit que de 80 minutes car on aurait voulu continuer à faire un bout de chemin avec cette communauté oh combien attachante !