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Critique de film

L'histoire

A la suite d’un quiproquo, "le Vagabond" (Charlie Chaplin) se retrouve sur la piste d’un cirque. Ses étourderies provoquent l’hilarité du public et incitent le directeur de l’établissement à l’embaucher comme clown. Mais faire rire sur commande n’est pas une mince affaire et le petit homme se retrouve rapidement affligé de tâches subalternes. Résigné car nourri et logé, il rencontre une belle et tendre cavalière (Merna Kennedy) dont il tombe follement amoureux…

Analyse et critique

Si l’on devait garder à l’esprit une image du Cirque, celle du vagabond sur sa corde raide serait sans doute la plus marquante. Sur la forme cette scène est inoubliable car Chaplin y exécute un numéro parfaitement chorégraphié. Dans le fond, la position du comédien est une superbe allégorie de l’équilibre que le cinéaste instaure entre le burlesque et le drame de son oeuvre. Il est donc tentant de construire une analyse qui s’appuiera sur cette métaphore.

Pour comprendre pourquoi Le Cirque apparaît comme un des films les plus aboutis du cinéaste, nous reviendrons sur les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles Chaplin donna naissance à son projet avant d’analyser la virtuosité de sa mise en scène.

Le cirque, un tournage sur la corde raide

1925, les foules se ruent dans les salles obscures pour assister à la nouvelle comédie de Chaplin, The gold rush. Le succès retentissant de cette fable satirique offre gloire et richesse à celui qui incarne une forme romantique du rêve américain. Cette notoriété phénoménale n’est malheureusement pas sans désagrément…

A l’opposé de nombreuses stars, Chaplin n’est pas un capricieux. Il ne cherche jamais le scandale, seul son art importe et il bâtit sa vie autour de cette énergie créatrice. Dés le chantier de La ruée vers l’or terminé, il démarre son nouveau projet d’abord intitulé The clown puis The circus. Pour interpréter l’écuyère, il engage Merna Kennedy qui n’a encore aucune expérience devant la caméra. Son épouse, Lita Grey, désireuse d’obtenir un divorce, qui lui offrirait renommée et fortune, accuse Chaplin d’adultère avec cette jeune Merna âgée de 18 ans. Elle écrit un papier calomnieux que le New York Time s’empresse de publier. Les ligues de vertu et ennemis de Chaplin s’emparent de la nouvelle avec une jubilation malsaine et la petite affaire de mœurs devient le scandale national. Le cinéaste est attaqué de toutes parts, reçoit lettres d’insultes, menaces, et doit mettre fin au tournage du Cirque. Il finit par s’enfuir chez son avocat new-yorkais où il cache les bobines tournées (la plus grande partie du film). Six mois plus tard et après une longue dépression nerveuse, ses conseillers juridiques finissent par obtenir un accord autour du divorce ; la presse oublie Chaplin… Pour un temps.

A l’automne 1927, l’équipe peut reprendre son travail et terminer ce tournage qui nous le verrons, fut, lui aussi, riche en rebondissements. Le 6 janvier 1928 le film sort sur les écrans de cinéma. Chaplin avec sa casquette de réalisateur/producteur joue sa fortune qu’il a entièrement investie dans ce projet. Le public sera t’il rancunier après cette histoire de mœurs ?

La réponse est heureusement négative. The circus est un immense succès et le cinéaste peut à nouveau s’engager corps et âme dans une nouvelle production. Ce sera Les lumières de la ville. Il enchaînera ensuite avec de nombreuses réalisations, connaîtra l’ivresse du succès et sa notoriété engendrera - encore - la haine et les convoitises. Après Modern Times et The great dictator, il est taxé de communiste par Mac Carthy qui veut l’entendre devant la commission de défense des intérêts américains. Excédé et menacé par cette maudite "Liste noire" organisée par Hoover et sa clique de brutes texanes, il fuit les USA en 1952. Chaplin qui avait si bien incarné le héros américain moderne, finira sa vie en Europe loin de sa terre d’adoption qu’il aimait pourtant avec ferveur… Mais trêve de tristesse, reprenons notre analyse du Cirque !

En plus des attaques personnelles que Chaplin eut à subir pendant le tournage du Cirque, il dût faire face à un nombre de difficultés incroyables pour mener cette oeuvre à terme. Certains dirent qu’il avait la folie des grandeurs en refusant systématiquement les solutions faciles. Mais Chaplin, contrairement à son personnage n’est pas l’homme du système D : à l’instar de Kubrick sur 2001 ou Tati sur Playtime, il décide de tout régenter, à commencer par le décor. Au lieu de créer une façade de Cirque, il ordonne de monter un véritable chapiteau avec roulottes, cages à fauves et autres annexes. Mais quelques jours avant le début du tournage, le sort commence à s’acharner sur ce projet : une tempête traverse la Californie détruit le chapiteau et retarde le tournage de plusieurs semaines…

Lorsque le décor est reconstruit, Chaplin tourne ses premiers plans et enchaîne les journées de travail sans le moindre incident. Un mois plus tard, le laboratoire de développement l’informe qu’à la suite d’erreurs de manipulation, la pellicule utilisée est inexploitable !

Nullement découragée, l’équipe reprend le tournage dont la durée ne cesse de s’allonger : Chaplin est un perfectionniste, il multiplie les prises, épuise ses techniciens et explose son budget initial. A titre d’exemple la séquence de la cage au fauve contient 200 prises, celle de la corde 700 ! Cette même scène voit Chaplin attaqué par des singes. Les petits sapajous firent beaucoup rire le public mais moins Chaplin : après plusieurs morsures il doit être opéré et hospitalisé pendant six semaines.

Il tourne ensuite la séquence de la cage du lion et, comme toujours, souhaite que la scène soit totalement réaliste : à la stupeur de son équipe il entre dans la roulotte des fauves sans la moindre sécurité. A plusieurs reprises il est griffé par le fauve et frôle la catastrophe ! Lorsque le spectateur voit la scène, le visage de Chaplin apparaît livide et le spectacle n’en est que plus impressionnant… Ce n’était évidemment pas un rôle de composition, pas plus que son numéro d’équilibriste lors duquel il mit également sa vie en danger !!

Le 5 décembre 1926, le tournage est arrêté pendant près de six mois suite au scandale provoqué par Lita Grey. Lorsque le travail reprend en Octobre 1927, le décor brûle dans un incendie et disparaît sous les cendres. Par chance Chaplin a tourné suffisamment de plans mais le chapiteau du Cirque ne reverra jamais le jour…

Il ne reste plus que le final à mettre en bobine et cette scène, qui a pour décor les caravanes des artistes, subit, elle aussi, un coup du sort : des étudiants, sans doute éméchés, volent les roulottes pendant la nuit et décident de les brûler. Heureusement Chaplin constate le larcin suffisamment tôt et empêche le drame !

Fin 1927, le tournage est terminé, Chaplin peut enfin respirer…

Certains diront que les artistes ont besoin de ces obstacles pour donner force et caractère à leur œuvre. Ceux que surmonta Chaplin pendant les deux années de tournage du Cirque contribuèrent certainement à faire mûrir sa grammaire cinématographique mais ils furent aussi une épreuve dont le cinéaste mit des dizaines d’années à se remettre. Pour mesurer cette blessure, il suffit de rappeler que, lorsqu’il écrit ses mémoires en 1964 (Histoire de ma vie), Chaplin ne mentionne jamais Le Cirque ! Il ne veut plus entendre parler de ce tournage maudit et le film demeure invisible jusqu’en 1969. Assagi par l’âge, Chaplin finit par réhabiliter cette œuvre dont il enregistre une nouvelle bande son en vue d’une ressortie sur les écrans de cinéma. A 81 ans le "coming out" est fait, la critique redécouvre le film "oublié" et encense l’art de Chaplin.

Le vagabond Chaplin ou l’équilibre parfait entre le burlesque et le drame

Le Cirque représente la quintessence de l’art de Chaplin. Par cette déclaration, il n’est nullement sous-entendu que des oeuvres comme The great Dictator ou Modern Times ne constituent pas une immense réussite. Mais The circus dégage une harmonie parfaite, un équilibre subtil entre burlesque et drame qui tient au talent de Chaplin et au choix du lieu où se déroule l’action : le chapiteau du cirque est le terrain d’expression du comique et de "l’entertainment", aux yeux de Chaplin il devient aussi le théâtre de la comédie humaine.

Issu de l’école du Pantomime, Chaplin a su transcender les pitreries de Karno et Sennett, et apporter une dimension dramatique à son personnage. Depuis ses débuts cinématographiques, le "Vagabond" - qui ne s’appelle pas encore Charlot - provoque les éclats de rire dans les salles obscures. A la différence d’un Keaton ou des Marx Brothers, sa caractérisation est profondément dramatique et ancrée dans la réalité sociale de son époque. Dans le Kid et La ruée vers l’or, cette dimension prend toute son ampleur et lorsqu’il est projeté sur la piste du cirque, Chaplin utilise le décor du chapiteau pour mettre en scène ses gags et raconter le parcours d’un homme démuni mais résolument optimiste. Débrouillard, il trouve toujours le moyen de se nourrir : le manque de générosité de ses concitoyens, la violence des patrons ou la malveillance de la police n’y peuvent rien. C’est au cœur de ce monde brutal que Chaplin expose l’humanité du vagabond, un homme capable de partager, d’aimer et provoquer le rire du public avec lequel il pose les bases d’une relation intime. De là à dire que le regard des classes aisées et moyennes sur la pauvreté en fut changé, il y a un pas qu’il est difficile de franchir. Néanmoins le petit homme à la canne s’inscrit dans la mémoire collective et a le mérite de redonner une certaine forme de fierté aux plus démunis.

Dans Le cirque le drame repose également sur une histoire d’amour construite autour d’un triangle composé par le funambule, l’écuyère et le vagabond. Les sentiments, que ce dernier éprouve pour la jeune femme, sont d’une générosité sans fin et débouchent sur une forme d’héroïsme exposée dans un troisième acte dont nous tairons le superbe dénouement à ceux qui auraient la chance de découvrir le film et d’assister à ce final qui constitue certainement l’un des plus beaux moments de cinéma…

La piste aux étoiles sert de théâtre au drame imaginé par Chaplin mais c’est aussi un support parfait à ses numéros comiques. Au cœur du chapiteau, le "Vagabond" est drôle malgré lui. Cette forme d’ironie qui montre un Chaplin plus hilarant que les clowns offre une dimension supplémentaire à ses gags. Des gags qui au contact du cirque n’en sont que plus efficaces et qui atteignent dans leur chorégraphie une virtuosité époustouflante. Dans Le Cirque, Chaplin propose des numéros exceptionnels qu’il mettra des mois à concevoir. Il utilise chaque objet, chaque personnage, chaque situation pour créer le rire. A cette époque Chaplin n’écrit aucun scénario détaillé : il part sur une idée simple et compose ses gags au gré de son inspiration. Certains diront de lui qu’il écrit avec sa caméra…

La scène de la cage aux fauves en est un exemple parfait : Chaplin veut une séquence dans laquelle il est enfermé avec un fauve. Au fur et à mesure, il invente de nouveaux gags et aboutit à une scène savoureuse : le vagabond court pour fuir un cheval, entre dans la roulotte du lion sans le faire exprès, tente de sortir par une petite trappe qui donne sur la cage du… tigre. Il décide alors de rester silencieux, mais un petit chien arrive et ne cesse d’aboyer au risque de réveiller le fauve. Le "Vagabond" est terrifié mais l’écuyère arrive. On le croit alors sauvé, mais devant la situation la jeune femme s’évanouit… etc. Pendant plus de cinq minutes, le public est tenu en haleine, entre suspense et crise de rire. Quel bonheur !

Au fond l’art de Chaplin paraît simple. Mais l’analyse de sa mise en scène prouve la complexité de certaines séquences et la perfection de ses chorégraphies. Dans Le Cirque, il atteint une harmonie géniale entre drame et burlesque. Harmonie qui fût le fruit d’un travail acharné et semé d’embûches. Dès lors on peut toujours tenter d’analyser cette œuvre et essayer de comprendre comment il est arrivé à un tel niveau de perfection. Le constat est pourtant simple : Chaplin est magistral, Le Cirque est un immense chef d’œuvre et le reste importe peu…

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