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Critique de film
Le film

Le Cheval de fer

(The Iron Horse)

Partenariat

Analyse et critique

La Paramount avait fait carton plein en 1923 grâce à James Cruze et à sa Caravane vers l’Ouest (The Covered Wagon) qui narrait l’histoire de quelques courageux pionniers partant de Kansas City à destination de leur Terre promise, à savoir la Californie et l’Oregon, et affrontant obstacles divers et variés. La Fox décide alors d’exploiter ce succès et de riposter, en mettant en œuvre à son tour son "super-western" spectaculaire et semi-documentaire ; ce sera Le Cheval de fer mis en scène avec vigueur par un John Ford d’à peine 29 ans, dont le style et le ton étaient déjà bien en place même s’il s’aventurera rarement par la suite dans cette forme épique à l’intérieur de laquelle un Raoul Wash par exemple se sentait plus à l’aise.

Le film débute par une séquence où, devant un "young Mister Lincoln" encore inconnu (celui-là même dont John Ford fera un portrait tout en délicatesse dans Vers sa destinée), le père de Davy Brandon dévoile son rêve grandiose d’un chemin de fer transcontinental reliant les deux océans. Il est tué sous les yeux de son fils par un Indien curieusement grimé alors qu’ils étaient tous les deux partis en reconnaissance du futur tracé de leur voie ferrée chimérique. Plusieurs années après, Davy rejoint les rangs des ingénieurs de l’Union Pacific, Abraham Lincoln ayant entretemps ratifié ce projet fou le 1er juillet 1862 alors même que la Guerre de Sécession continuait à faire rage, et contre l’avis de ses conseillers qui ne comprenaient pas qu’on puisse dépenser une telle somme d’argent alors que leur armée en avait encore grandement besoin...

C’est cette page d’histoire américaine, une fresque de la civilisation en marche, l’unification réussie de la nation par le peuple et les machines, que nous suivons pas à pas avec ses implications politiques et sociales, ses hommes illustres (Lincoln, Buffalo Bill, Wild Bill Hickock) ou inconnus qui l’écrivirent. Une entreprise surhumaine qui consistait donc à relier l’Est et l’Ouest des Etats-Unis par une voie ferrée, deux compagnies ferroviaires devant se rejoindre à mi-parcours (à Promontery Point exactement) : l’Union Pacific démarrait de Californie, la Central Pacific de l’Atlantique. Le film s’achève par la réussite de ce projet, les deux locomotives (la "Jupiter" et la "116" authentiques que purent utiliser la Fox) se rejoignent face à face, le dernier clou doré étant enfoncé après des années d’efforts et grâce au travail harassant de milliers de Chinois, Noirs, Irlandais, Indiens Pawnee ou Italiens qui vivaient côte à côte durant des années. En revanche, John Ford évite encore d’aborder les conséquences qu’a eues cette avancée technologique sur l’ensemble de la Nation indienne.

Jusque-là, le genre n’était encore guère pris en considération par les historiens et les journalistes de cinéma. Les films de James Cruze et de John Ford allaient enfin apporter une certaine reconnaissance à ce genre, avant qu’il ne retombe aux oubliettes sous les coups de l’intelligentsia jusqu’en 1939. Et ce sera encore grâce à John Ford que le western se relèvera avec Stagecoach, mais n’anticipons pas ! Avec un budget et des moyens considérables, et au prix d’un tournage éprouvant au Nevada, John Ford réussit à rendre crédible son épopée monumentale. Le Cheval de fer brasse grande et petites histoires avec un entrain, une puissance et une vitalité rarement prises en défauts. Seulement, dans le courant du film, on se prend parfois à regretter que le côté documentaire n’ait pas été plus mis en avant, que la variété des paysages traversés n’ait pas été plus exploitée, que l’ampleur de certaines images ait été coupée trop vite par un montage trop dynamique (mais Ford est encore jeune, et l’aspect élégiaque touchant parfois au sublime de certaines de ses œuvres à venir n’est pas encore en germe ici), que certains séquences n’aient pas été raccourcies (voire même supprimées, telle celle du dentiste que l’on croirait sortie d’un film de Mack Sennett et qui, certes drôle et très caractéristique des aspects pittoresques du cinéma de Ford, jure avec le ton global du film), que la partie romantique soit si sacrifiée et dans le même temps si peu touchante, et enfin que les scénaristes se soient un peu trop éparpillés même si leur travail est très bien construit. Ford ne se révélera par la suite jamais aussi génial que quand il aura à décrire un seul groupe, une seule communauté (Les Sacrifiés, Le Convoi des braves, Les Raisins de la colère, sa trilogie de la cavalerie...).

Mais ce serait malhonnête de reprocher à un récit homérique, à une odyssée aussi monumentale, un trop plein d’aventures ou de personnages, d’imputer à Ford le reproche d’en avoir donné au public pour son argent ! Il eut juste fallu qu’il nous impliquât un peu plus émotionnellement parlant et qu’il s’appesantisse plus longuement sur la merveilleuse plastique de ses extérieurs. Car à côté de cela, il nous délivre un spectacle plus qu’estimable avec un sens aigu du détail et du cadre, une humanité qui lui est propre dans sa description d’une faune bigarrée et cosmopolite, un réalisme certain (les trognes, les vêtements, les lieux et paysages, encore une fois très éloignés du cliché glamour et propre sur lui qu'on se fait trop systématiquement du western américain d'avant Peckinpah et Leone) et une virtuosité déjà admirable ; voir à ce propos le montage fabuleux de la scène de la bagarre dans le saloon ou bien la puissance des images de la chasse aux bisons, ou encore celles de l’attaque du train par les Indiens.

Et puis la dernière composition écrite par Christopher Caliendo ne serait-elle pas la cause majeure de cette semi-déception après une découverte enchanteresse quelques années plus tôt alors que la musique était signée John Lanchbery ? En effet, même si la partition et son orchestration font preuve d’une certaine puissance lors des séquences spectaculaires, il faut bien avouer que le manque de leitmotivs s’avère assez vite frustrant et que, dans l’ensemble bien trop illustrative, la musique se révèle être trop souvent tour à tour grandiloquente ou sombrant dans une sensiblerie parfois pénible. Pas mauvaise mais assez décevante ; dommage ! Mais tel quel, Le Cheval de fer, le premier grand film de John Ford, demeure une belle réussite.

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Par Erick Maurel - le 28 avril 2010