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Critique de film
Le film

Le Château de l'araignée

(Kumonosu-jô)

Partenariat

L'histoire

Le Japon du XVIème siècle, au temps des guerres civiles. En revenant d’une bataille victorieuse, les généraux Washizu et Miki se perdent dans la forêt et rencontrent une sorcière, qui leur prédit que Washiru sera un jour à la tête du royaume, mais que ce sont les enfants de Miki qui lui succèderont. Si ce dernier reste stoïque, Washiru est plus que troublé. Commence alors une sanglante conquête du pouvoir, influencée par son épouse Asaji.

Analyse et critique

Une forteresse qui se détache dans la brume, un spectre dans une cabane, un seigneur de guerre en armure cerné par une pluie de flèches,… si Le Château de l’araignée n’est pas forcément le plus connu des films de Kurosawa, il est sans doute celui qui a produit le plus d’images marquantes pour l’inconscient du cinéphile, certaines atteignant facilement le statut d’icône – même si l’on n’a pas vu le film, l’image du visage terrifié de Toshiro Mifune plaqué au mur et cerné de flèches nous est familière. Œuvre paradoxale dans la filmographie du maître, Le Château de l’araignée est à la fois l’une des plus proches de la culture occidentale – adaptation libre mais néanmoins fidèle du Macbeth de William Shakespeare – et l’une des plus délicates à appréhender – les codes du théâtre Nô restant hermétiques pour bien des spectateurs.

Car Kurosawa s’est approprié le matériau d’origine, comme il le déclarait lors de la présentation du film en Europe : "Pourquoi avoir choisi le Japon du XVIème siècle comme cadre de cette adaptation de Macbeth ? On m’a souvent posé la question. La raison en est simple. Cette période de guerres civiles correspondait bien à celle décrite dans Shakespeare ; à tel point que nous avons eu, nous aussi, au Japon, un personnage tel que Macbeth. La transposition du drame dans un cadre japonais m’est donc venue spontanément. J’ai oublié Shakespeare, et j’ai tourné le film comme s’il s’agissait d’une histoire de mon pays’"(1) Dès lors, on ne saurait reprocher au senseï ses modifications, et au contraire on s’attachera à relever ses apports. Pourtant, Le Château de l’araignée n’est pas si éloigné de certaines des adaptations de Macbeth, dont celle d’Orson Welles, avec lequel il partage de nombreux points communs : omniprésence de la brume, cloisonnement du décor donnant l’impression d’un univers en vase clos, ne cherchant nullement à faire oublier ses origines théâtrales. Mais Kurosawa, sans doute influencé par le Nô, emprunte la voie de l’épure.


Ainsi, la pièce est élaguée, de nombreux personnages secondaires disparaissent, les lieux de l’action sont limités à deux forteresses et la forêt, et surtout les dialogues sont limités au minimum – on note même l’abandon de la voix off chère à Orson Welles –, au lieu des trois sorcières autour de leur chaudron n’en subsiste qu’une, travaillant sur son rouet telle une Parque. "La simplicité, la puissance, la rigueur, la densité du drame me rappelait le Nô. […] Dans cette forme de théâtre, les acteurs se déplacent le moins possible, compriment leurs énergies ; ainsi, le moindre geste suscite une émotion d’une grande intensité. Dans le film, les expressions des acteurs correspondent à celles des masques stylisés du Nô" (2). Le jeu d’Isuzu Yamada incarnant Dame Asaji, ainsi que celui de la sorcière, sont particulièrement caractéristiques de cette approche ascétique de l’interprétation – elles en viennent même à se ressembler, voir la séquence où Asaji lave ses mains dans la bassine vide. Ses apparitions/disparitions quasi imperceptibles dans l’obscurité ont également quelque chose de spectrales – voir par exemple la séquence où elle apporte le saké drogué aux gardes. Certains ont cru percevoir un décalage avec l’interprétation plus fiévreuse que livre Toshiro Mifune, mais d’une part, ses expressions proviennent également d’un masque Nô – le heita -, d’autre part ces différences d’expressions enrichissent les rapports entre les personnages, même si certaines sont difficiles à percevoir pour les non-initiés – ainsi, dans les bonus, un spécialiste relève différentes positions assises révélant un mélange de traditions et d’époques.

Le Château de l’araignée est donc l’un des films de Kurosawa les plus tournés vers l’épure. Avare en mouvements de caméras à de rares exceptions, dont un magnifique travelling précédant Mifune lorsque celui-ci entendra la première confirmation de la réalité de la prophétie, le film préfère enfermer ses personnages dans des cadres fixes, géométriquement définis aux décors minimalistes, évoquant là encore une scène de théâtre Nô, dans lequel les personnages sont ou bien immobiles, ou s’agitent comme des insectes, tel le général Washizu – l’image reste valide jusque dans sa fin dramatique où il semble punaisé contre la cloison par les épingles d’un collectionneur, avant de disparaître à nouveau dans les brumes. "La vie est une histoire racontée par un fou et qui ne signifie rien". En dépit de la stylisation poussée à l’extrême, Kurosawa rend ses protagonistes sans doute plus humains que ceux de la pièce d’origine : là où Macbeth était un seigneur de guerre d’exception, Washizu est un militaire ordinaire, guère plus dévoré par l’ambition qu’un autre. De même, là où Lady Macbeth provoquait son mari pour le manipuler, Asaji se contente d’évoquer des éventualités afin de le faire agir dans son sens. Mais le résultat ne diffère guère, et le destin s’abattra néanmoins sur les criminels, annoncé par des images à la force insoupçonnée, telle l’envolée d’oiseaux chassés de la forêt vers le château.

Fascinant mélange de fusion réussie entre deux cultures, Le Château de l’Araignée est une œuvre phare dans la filmographie de Kurosawa ; il s’agit d’une part d’un aboutissement esthétique dans sa période noir et blanc – il atteindra l’équivalent en couleurs dans Kagemusha et Ran -, une splendeur visuelle tirant sa force de l’austérité. D’autre part, c’est justement de cette représentation ascétique des passions et de la folie du pouvoir que naît une forme d’horreur tranquille, une représentation clinique de la barbarie.


(1) Aldo Tassone, Akira Kurosawa (Edilig, 1983) p. 111
(2) Id.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 9 mars 2016

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Par Franck Suzanne - le 23 mai 2006