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Critique de film

L'histoire

Les Alison, un jeune couple récemment marié, sont en voyage de noces en Europe. En Hongrie, ils rencontrent le Dr. Vitus Werdegast, rescapé d'un camp de prisonniers où il a été emprisonné pendant 15 ans, qui va voir un vieil ami et célèbre architecte, Hjalmar Poelzig. Pendant leur voyage commun, ils sont victimes d'un grave accident de la route et trouvent refuge chez l'étrange Poelzig qui a fait construire son manoir sur un ancien fort où sont morts des milliers de combattants, et qui vit entouré de chats noirs...

Analyse et critique

En 1934, la Universal décide d’adapter une nouvelle œuvre d’Edgar Allan Poe, The Black Cat, idée proposée par le metteur en scène Edgar G. Ulmer, dans le souci primordial de réunir pour la toute première fois à l’écran Lugosi et Karloff. Toutefois, il est conseillé de faire totalement fi de l’œuvre littéraire au vu du scénario de ce long métrage qui, plus encore que de prendre des libertés par rapport à cette dernière, ne garde finalement que le titre et la présence d’un chat noir très secondaire à l’intrigue. Car en vérité, le but est bel et bien d’offrir au public un merveilleux présent : l’affrontement au sommet des deux plus grands acteurs du cinéma fantastique de l’époque, Bela Lugosi et Boris Karloff.

En dépit d’un budget plutôt serré, le film se montre à la hauteur de toutes nos attentes, mêlant de nombreux décors à la fois gothiques et modernes, une photographie sombre et esthétique, une mise en scène démonstrative baignée dans la musique de Brahms et Tchaïkovski, un montage énergique, ainsi qu’un scénario abouti, original et très subtilement écrit, évitant à tout prix la facilité. Ainsi, l’ensemble explose dans un vrombissant tonnerre d’apocalypse. Edgar G. Ulmer, en solide artisan et touche-à-tout génial, compose de magnifiques plans, profitant de la grandeur des décors qui sont mis à sa disposition. La mise en scène est puissante, offrant à l’ensemble une lisibilité parfaite et une fluidité en tout point réussie. Les plans se succèdent dans une rythmique harmonieuse aidée par un montage qui multiplie les trouvailles : un plan se finissant sur une veste déposée couvrant l’écran, puis le plan suivant s’ouvrant avec la couverture tirée par le jeune héros pour s’endormir. Le film regorge de trouvailles techniques et scénaristiques : des plans au sadisme hautement suggestif, une messe noire extrêmement sombre, un château au modernisme affiché... Par ailleurs, les décors tranchent littéralement avec ceux d’autres films de la Universal. Au contraire du château moyenâgeux et gothique de Dracula, de la tour de pierres aux escaliers tournants de Frankenstein, ou du Paris expressionniste et très XIXème siècle de Murders in the Rue Morgue, The Black Cat possède un château plat, ultramoderne, constitué d’infrastructures en métal, avec des caves à mi-chemin entre un style moyenâgeux et un style high-tech. La photographie souligne ces décors avec contraste et expression, reconstituant à l’intérieur de ce modernisme affiché une ambiance ténébreuse digne des films d’épouvante habituels de la firme.

Lugosi interprète le docteur Vitus Werdegast, un personnage énigmatique cherchant à se venger du meurtre de sa femme et de sa fille après avoir passé plus de quinze ans dans une horrible prison. Karloff joue quant à lui un architecte de génie, guide d’un culte satanique, s’étant moralement approprié la femme et la fille de Vitus, habitant dans un château construit par lui-même sur un ancien champ de bataille particulièrement meurtrier de la Première Guerre mondiale (à laquelle il est occasionnellement fait référence au cours de la narration). Les deux acteurs rivalisent de charisme et de théâtralité dans leur jeu, faisant de chacune de leurs scènes communes un affrontement psychologique de haut niveau qui culminera dans une mémorable partie d’échecs dont l’issue décidera du destin des personnages. Si Karloff, en leader de secte charismatique et impérial, s’amuse à terroriser avec talent le jeune couple logeant incidemment pour la nuit au château, il n’est assurément pas le héros du film (au sens de personnage principal). Cet honneur revient à Bela Lugosi, irradiant l’écran de la moindre de ses apparitions, maîtrisant son rôle avec un plaisir évident, jouant sur l’extrême théâtralité de son jeu tout en insufflant une ambiguïté merveilleuse à l’ensemble de son personnage. Ni savant fou, ni malade mental, Lugosi incarne simplement un homme tourmenté par la perte de sa femme, rendu fou par la perte de sa fille, empli d’une sidérante envie de vengeance ; un superbe personnage complexe, touchant et intense. Dès l’instant où il pleure la mort de sa femme, son jeu quitte les sphères de la réalité pour en devenir époustouflant, forçant admirablement le trait et faisant définitivement du film une œuvre théâtrale magistralement rendue au cinéma.

Les autres acteurs, peu nombreux en fait, sont écrasés par le duo monstrueux. Malgré son jeu détendu et sa prise de recul assez intéressante, David Manners peine à faire exister son personnage, et Julie Bishop ne doit compter que sur son charme pour retenir l’attention du public. Bien sûr, l’atmosphère propre aux œuvres de Poe envahit progressivement le récit, jusqu’à la séquence finale pleine de chambres des tortures, de prisons tournantes, d’escaliers ombrageux et de barreaux de prisons oppressants. Enfin, de scénario, il n’y en a pas réellement, tout du moins pas en termes de progression dramatique classique, si ce n’est dans ses dernières minutes qui donnent aux personnages l’occasion de se révéler tout entier face à leur condition. En effet, cette histoire est en quelque sorte celle de deux demi dieux qui planent au-dessus du reste du monde, telle un conflit d’un autre temps. L’histoire, prenant un rythme effréné, se conclut sur une séquence toute en grandiloquence et en drame : Lugosi torture Karloff, lui arrachant la peau à coups de scalpels, le tout filmé en ombres sur un mur, puis touché d’une balle tirée par le jeune fiancé voulant sauver sa belle, actionne le mécanisme de destruction du château qui explose de tous ses feux, laissant le soin au jeune couple de sortir juste avant. Rideau.

The Black Cat est l’un des plus beaux fleurons de l’épouvante produits par la Universal dans les années 1930, brillamment orchestré et superbement mis en valeur par la photographie. Mais plus que cela, The Black Cat offre une véritable réflexion sur la mort, la vengeance, la nécrophilie et la sexualité trouble de deux monstres sacrés du cinéma qui s’affrontent dans un tourbillon de violence et de sadisme à couper le souffle, faisant de ce film leur plus belle rencontre. Cette dernière apparaît, à l’image de ses prodigieux dialogues, telle un véritable poème macabre délicieusement dramatique : « A masterpiece of construction, built upon ruins of a masterpiece of destruction... A masterpiece of murder.

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