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Critique de film
Le film

Le Chat noir

(Gatto nero)

L'histoire

Un petit village de la campagne anglaise voit sa tranquillité perturbée par le tragique et inexplicable accident de voiture d'un de ses habitants. Peu après, c'est un couple d'amoureux qui disparaît sans laisser de traces. Au moment où l'inspecteur Gorley de Scotland Yard (David - L'Au-delà - Warbeck) arrive sur place, un nouvel accident ensanglante la paisible bourgade. Il prend contact avec Jill Travis (Mimsy - Quatre mouches de velours gris - Farmer), une jolie photographe, pour prendre des clichés du défunt. Elle remarque alors une profonde griffure sur la main de la victime qui lui rappelle celle qu'un chat noir a faite quelques jours auparavant au medium Robert Miles (Patrick Magee) alors qu'elle lui rendait visite. Ce dernier, qui dit être en mesure d'enregistrer les murmures des défunts, semble avoir un étrange connexion mentale avec son non moins étrange animal de compagnie...

Analyse et critique

Tourné entre Frayeurs et L'Au-delà, Le Chat noir est une œuvre de commande du producteur Giulio Sbarigia qui éloigne un temps Lucio Fulci de sa trilogie des Enfers. Le cinéaste a alors un rythme de tournage effréné, enchaînant en une année L'Enfer des zombies, Guerre des gangs et Frayeurs, et il parvient à glisser le tournage de ce film alors que la production de L'Au-delà est déjà entamée. Difficile de savoir ce qui a pu pousser Fulci à accepter cette commande alors même que sa carrière prend un nouvel élan, si ce n'est qu'il met depuis des années toute son énergie dans les films et que ce rythme stakhanoviste lui permet peut-être d'échapper à ses propres démons. Ou, sans aller piocher du côté de la psychologie de comptoir, y voit-il l'occasion de rendre hommage à Edgar Allan Poe.

Fulci et son co-scénariste Biago Proietti s'éloignent pourtant considérablement de l'histoire d'origine, le chat noir qui harcelait un assassin pris de remords devenant dans leur version le messager d'un médium assassin. Ici le félidé est l'expression de l'intériorité du médium Robert Miles, l'incarnation de sa part d'ombre et non l'expression de sa mauvaise conscience. Une idée que Fulci reprendra dans le titre de son meta-film, Un Gatto nel cervelo. On comprend rapidement que si Miles souhaite se débarrasser de ce chat assassin, il s'en révèle incapable car il s'agit d'une partie de lui-même. Le problème du film c'est qu'une fois ce postulat posé, il n'y a plus grand-chose à raconter...

Fulci et Proietti peinent ainsi à étoffer de manière satisfaisante le film, d'autant que l'oeuvre de base n'a que la taille d'une nouvelle et n'offre donc pas de matériaux sur lesquels il leur est possible de broder. Ils ajoutent des intrigues et des personnages secondaires qu'ils ne développent guère et qui ne sont là que pour permettre au film d'atteindre la durée d'un long métrage. Le travail de Miles qui consiste à capter les sons de l'au-delà est ainsi une idée très fulcienne qui pourrait relier ce film à sa trilogie des Enfers, mais il n'en fait finalement pas grand-chose. De même, si Fulci reprend la formule de ses précédents films en composant un duo journaliste / inspecteur, celui-ci ne fonctionne pas tant les personnages ne sont que des surfaces lisses. Fulci additionne des moments, des idées, des images mais tout cela ne fait pas un film, rien n'étant creusé ou travaillé. L'ensemble est à l'image de cette scène ridicule où Jill voit sa chambre dévastée par des forces invisibles, son lit se mettant à léviter : une séquence totalement gratuite, sans aucun rapport avec le reste du film, qui lui a été imposée par le producteur qui souhaitait juste une scène façon L'Exorciste...

Ce laxisme dans l'écriture se retrouve dans la représentation à l'écran du chat meurtrier. Passons rapidement sur le fait qu'on distingue au moins quatre félins différents car, au-delà, c'est la mise en scène même des meurtres qui n'est guère inspirée. Fulci, qui pourtant habituellement n'est pas avare en trouvailles visuelles, se contente en effet de plats champs / contrechamps, le félidé censé être inquiétant d'un côté, ses victimes apeurées de l'autre, la bande-son tentant de créer une tension à grands renforts de feulements ridicules. Les acteurs ne sont par ailleurs guère plus crédibles, Patrick Magee se contentant de jouer de ses légendaires sourcils et Mimsy Farmer ne semblant à aucun moment être réellement impliquée dans le film. Il y a une forme de laisser-aller général, Fulci semblant lui aussi décrocher régulièrement, tout comme le compositeur Pino Donaggio qui propose à quelques endroits de belles trouvailles mais qui à d'autres se contente de faire du remplissage. Côté musique, on retiendra tout de même le chouette morceau folk du générique qui, entre deux passages en mineur venant rappeler que l'on est censés être dans un film d'épouvante, appuie sur un côté léger et presque comique. Une tonalité que Fulci aurait peut-être mieux fait d'envisager lui aussi plutôt que de tenter en vain de signer un film d'horreur...



Côté horreur justement, Fulci abandonne l'approche graphique de L'Enfer des zombies et de Frayeurs pour travailler sur l'atmosphère, retrouvant des ambiances qu'il avait déjà expérimentées avec L'Emmurée vivante. Il se permet quand même quelques morts bien visuelles - une torche humaine, un homme empalé, un crâne fracassé sur un pare-brise - mais il ne s'approche pas des corps meurtris comme de coutume et privilégie plutôt les plans larges, En ne détaillant pas par le menu comme dans ses films les plus récents les mutilations et sacrilèges de la chair, il met l'horreur à distance, comme pour faire écho à l'aveuglement de Miles. Il ne peut s'empêcher toutefois de s'approcher du corps putréfié de Daniela Doria, l'une de ses actrices de prédilection (c'est elle qui vomissait son intérieur dans Frayeurs) mais il garde essentiellement les gros plans pour capter le regard fou de Patrick Magee ou ceux effrayés des victimes, appuyant l'idée que l'horreur et la peur sont d'abord dans la tête des personnages.


S'il met de côté - du moins pour un temps - les effets gore, Fulci s'amuse par contre à rendre hommage à la Hammer touch. Pavés luisants, ruelles sombres éclairées par de faibles sources de lumière, cimetière brumeux, cryptes... tout le décorum est là. Il rend aussi hommage à Roger Corman, maître es-adaptations de Poe, qui s'est d'ailleurs lui aussi détourné de l'histoire originale en la mettant en scène en 1962 dans le film à sketchs Tales of Terror. Fulci s'en amuse d'ailleurs, et résume en passant toute la problématique du film : « J'ai tourné ce film en hommage à Roger Corman, bien que je lui en veuille beaucoup de n'avoir réalisé qu'un sketch à partir de la nouvelle du Chat Noir, alors que moi, j'ai dû en faire tout un film » (1)...


Bref, le dilettantisme et le manque d'implication se ressentent à tous les niveaux, hormis pour ce qui est du travail sur la photographie. Sergio Salvati propose en effet des choses très intéressantes (il se dépassera encore avec L'Au-delà) et parvient à créer une belle atmosphère gothique et à réveiller par moments notre attention. Il signe d'élégants mouvements de caméra (dont des travellings à ras du sol épousant le point de vue du chat) qui font oublier le recours trop systématique aux zooms ou le motif bien trop répétitif des gros plans sur les yeux des acteurs. Ainsi le soin apporté à la photographie, que ce soit dans les intérieurs (la demeure de Miles, le caveau) ou les extérieurs (les ruelles de nuit, le cimetière embrumé) et quelques images chocs (la femme qui se transforme en torche humaine, la lente agonie du couple d'amoureux qui s’asphyxie petit à petit) font que ce Chat noir, à défaut de vraiment passionner, se suit sans déplaisir. Une parenthèse dans la période la plus créative et folle de Fulci qui s'apprête à signer son chef d'oeuvre, L'Au-delà.


(1) L'Ecran fantastique

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 5 juin 2018