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Critique de film
Le film

Le Charme discret de la bourgeoisie

L'histoire







La débâcle d’un groupe d’amis réunis pour dîner et à qui il va arriver bien des mésaventures.

Analyse et critique


La période française de Luis Bunuel
, qui s’étale sur dix-neuf ans avec six films, fait l’effet d’un bloc de béton armé s’abattant sur le cinéma hexagonal. En effet, en ce début des années 70, le cinéma français est tiraillé entre la (relative) fatigue de la Nouvelle Vague, l’école Sautet et les facéties de Belmondo au sommet de sa gloire. Les films français de Bunuel peuvent être appréhendés et vus comme un ‘mix’ habile de tout cela, ni plus ni moins !


A la fois pur divertissement (ce film en particulier sera un beau succès commercial), pseudo-étude de cas d’une bourgeoisie toute ‘chabrolienne’ (la présence de Stéphane Audran a amené Chabrol à rencontrer Bunuel très souvent pendant le tournage) ou encore film expérimental, Le Charme discret de la bourgeoisie est une sorte de fourre-tout magistralement pensé que l’on peut prendre et savourer par n’importe quel bout.

"Je ne vois de dignité que dans le néant" : voici la réponse proférée par le cinéaste lorsqu’on l’interrogea sur l’utilité des célébrations posthumes. Cette maxime reflète presque idéalement le cinéma de Bunuel, particulièrement sa période française, dont ce charme discret est la figure représentative la plus célèbre, reconnue aussi bien par la critique que par le public. Œuvre lisse mais néanmoins audacieuse tout en étant parfaitement ‘accessible’, elle est une parfaite entrée en matière dans le petit monde de Luis Bunuel.

Le Charme discret de la bourgeoisie est le deuxième de ses trois films français qui ne soit pas tiré d’un matériau original (entre La Voie Lactée et Le Fantôme de la liberté) mais d’un scénario né de l’imagination du cinéaste et de son fidèle collaborateur Jean-Claude Carrière. Au fil des années, Luis Bunuel a pu gagner la confiance de son producteur Serge Silberman jusqu’à bénéficier d’une confiance et d’un respect non seulement rare dans le métier mais qui frappe d’autant plus lorsqu’on y décèle a priori le caractère anti-commercial relativement important des films du cinéaste espagnol.

Mais revenons un instant sur la maxime précédemment citée. Si l’on devait l’appliquer à l’ensemble de son œuvre, alors Le charme discret de la bourgeoisie serait un film on ne peut plus digne. En effet, le néant parcourt peu à peu le film pour en contaminer l’ensemble du récit et des évènements dont le spectateur est témoin (un résumé du sujet et de l’histoire est quelque peu superflu pour ne pas dire vain) : absence d’enjeu narratif (regardez à quel point mon résumé du sujet ne paye pas de mine...), enchaînements incongrus de saynètes, personnages disparaissant aussi rapidement qu’ils sont apparus. Il passerait presque, au vue de ses lignes, pour un film désarticulé sans queue ni tête, un film ‘bêtement’ surréaliste, carcan extrêmement réducteur dont on a hélas, trop souvent limité l’auteur de Un Chien Andalou.
Contrairement à Le fantôme de la liberté, Le charme discret de la bourgeoisie n’est donc pas une succession des sketchs même si la structure du film le laisserait penser.

L’enjeu du film est tout autre : les protagonistes du film parviendront-ils à manger enfin ?
Car la nourriture (et par là-même, l’acte même de manger) est au centre de quasiment toutes les scènes du film. Le fait de se sustenter semble être même, ce vers quoi tend chaque portion du film (sans mauvais jeu de mots !) : la quasi intégralité des scènes semble suivre le même schéma dont l’issue serait toujours identique, un dîner manqué ; à ce propos, voir l’inquiétante scène d’ouverture dans le restaurant ou encore celle du dîner chez les Sénéchal interprétés par Stéphane Audran et Jean-Pierre Cassel, pour ne citer que deux des moments les plus marquants du film. Ou comment le moment du repas devient une sorte de leitmotiv prétexte à toutes les facéties ‘Bunueliennes’. Et quel moment plus anodin et familier que celui du repas ?

Car quel film de sa période française (même de sa filmographie pourrait-on dire) évoque le plus justement ce que Alain Bergala appelle l’émotion du surgissement ? A savoir cette propension inouïe qu’a Bunuel à faire surgir du quotidien, du banal, l’extraordinaire, le merveilleux, l’exceptionnel. Loin d’aligner les gimmicks surréalistes pendant 1h40, le cinéaste instaure une fois de plus, une relation de calme, de confiance avec son spectateur en l’installant tranquillement dans un univers qui lui est familier pour l’emmener à terme dans un tout autre endroit, aux confins de l’inconscient. Les exemples sont légions dans ce film mais il convient de ne pas trop les dévoiler afin de garder la surprise entière pour les chanceux qui ont encore à le découvrir.
Prenons à ce sujet un exemple frappant, la scène d’ouverture. Un groupe d’amis se retrouve pour dîner chez un couple. La maîtresse de maison accueille ses invités comme il se doit ; s’ensuivent les banals échanges de politesse avant qu’elle annonce, à notre plus grande stupeur, que le dîner était prévu pour le lendemain : scène typique du réalisateur. Stanley Kubrick affirmait à juste titre que le rôle du cinéma n’est pas de donner une image de la réalité mais de faire croire à une hypothétique réalité. La quasi-intégralité du métrage nous plonge, nous, pauvres spectateurs, dans un état rassurant avant de nous surprendre jusqu’à nous faire peur par instants, tant ce qui se passe sous nos yeux semble incroyable, surnaturel et pourtant tellement vrai. Kubrick pensait, à n’en pas douter, à Bunuel en disant cette phrase.

Car si c’est cet aspect qui est le plus souvent retenu dans son cinéma, n’omettons surtout pas la truculence, l’humour et la radiographie sociologique du cinéaste. Car oui, le film est très souvent drôle, conjuguant avec un certain bonheur le comique verbal (ses savoureux dialogues parmi les plus marquants de sa filmographie, surtout ceux clamés par Claude Pieplu) et le comique de situation ; la scène chez les Sénéchal voulant faire l’amour sans se faire voir étant de ce point de vue une situation qui n’aurait pas dépareillée dans le théâtre de boulevard ! A ce sujet, notons les performances aussi subtiles que parfois outrancières de la formidable troupe d’acteurs qui peuple le film : une Stéphane Audran plus belle que jamais et au jeu ‘anti-Actor’s-Studio’, Jean-Pierre Cassel, Delphine Seyrig (véritable fantasme vivant, disparu malheureusement trop tôt et qui trouve ici un de ses rôles les plus marquants avec celui de la mère dans Baisers Volés), un Claude Piéplu inénarrable, Fernando Rey ou encore Bulle Ogier et Michel Piccoli dans un petit rôle.

Bien que Bunuel réfute le fait d’avoir fait un film ‘anti-bourgeois’, le résultat l’est pourtant assurément même si cet aspect n’est, au même titre que chez Chabrol, qu’une fine couche de vernis qu’il faut gratter. Cette impression s’estompe par ailleurs très rapidement après la fameuse scène du fusil et du postier (que je ne dévoilerai pas) qui tiennent moins de la critique d’une caste que de la grosse farce (cela n’empêche pas ces deux passages d’être très drôles). L’intérêt du film est ailleurs une fois sa ‘substantifique moelle’ découverte, moelle dont on ne cesse de se délecter au fil des visions.

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Par Leopold Sarroyan - le 7 octobre 2003