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Critique de film
Le film

Le Cavalier du désert

(The Westerner)

Partenariat

L'histoire

En cette année 1884 au Texas, les éleveurs voient d’un mauvais œil les agriculteurs arriver sur leur terre et les clôturer pour ne pas que les bêtes viennent empiéter sur leurs cultures. Lors d’un affrontement entre les deux camps, un fermier tire sur une vache. Abattre un bête à cornes étant pour l’impitoyable juge Roy Bean (Walter Brennan) un crime bien plus grave que de tuer un homme, le fermier est immédiatement condamné à mort et lynché dans la foulée. La journée du magistrat, véritable despote qui se vantait de « faire régner sa loi à l’ouest du Pecos », ne s’arrête pas là puisqu’on lui amène Cole Harden (Gary Cooper), un aventurier de passage en fâcheuse posture puisque accusé d’avoir volé le cheval d’un des habitants de la ville. Ayant remarqué dans l’attente de son jugement que Roy Bean éprouvait une passion absolue pour l’actrice Lili Langtry (au point d’avoir chassé de la ville un homme ayant avoué ne pas avoir été la voir en spectacle alors qu’elle passait en tournée dans la ville où il se trouvait), Cole lui fait croire qu’il la connaît très bien en lui faisant un formidable éloge de la dame en question. Grace à cette roublardise et à l’intervention de Jane Ellen Mathews (Doris Davenport), il s’en sort indemne. Il a pourtant du mal à quitter la ville pour reprendre son vagabondage insouciant en direction de la Californie, retenu d’une part par le juge qui souhaite ne pas le quitter tant qu’il n’aura pas vu la mèche de cheveu que l’actrice lui aurait soi-disant confiée, de l’autre par la famille Mathews qui recherche de la main d’œuvre pour la récolte du maïs et qui, pour ce faire, encourage la fille de la maison à le séduire et ainsi "l’attacher" à la ferme...

Analyse et critique

Avec The Westerner et malgré quelques exemples déjà probants, les plus sceptiques devaient définitivement se rendre à l’évidence : voir un cinéaste réputé pour son sérieux, dont les œuvres précédentes avaient été des films de prestige adaptés pour certains de chefs-d’œuvre de la littérature mondiale tel Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights), se mettre à aborder le western était pour ce dernier un gage de reconnaissance et de maturité. Certains parlent à son propos de premier "sur-western" ou, pour ceux qui n’en auraient encore jamais entendu parler, de la pénétration de la psychologie au sein d’un genre jusqu’à présent destiné principalement à divertir. Si The Westerner s’avère très moderne de par son écriture et sa mise en scène, on peut néanmoins difficilement parler à son propos de western psychologique. Il s’agit d’un film au ton très original mélangeant aux séquences d’action traditionnelles des scènes de pure comédie, un film "en creux" au rythme lent et à la théâtralité assumée (le final l’affirmera au sens propre) avec de longues plages de dialogues au cours desquelles l’humour occupe une place très importante, la gravité pouvant faire son apparition la séquence suivante. Un mix parfois improbable, tour à tour déroutant et stimulant, pas toujours bien maitrisé et cassant parfois un peu l’ampleur que le film semblait vouloir prendre, mais au final assez séduisant. A côté de l’éternel conflit entre éleveurs et agriculteurs, William Wyler et ses scénaristes Niven Busch et Jo Swerling abordent les relations entre deux hommes que tout oppose : d’un côté un westerner individualiste qui va se transformer en médiateur, de l’autre un tyran local à la fois terrifiant et pitoyable.


Il est aujourd'hui facile de se rendre compte de la modernité que le film de Wyler pouvait avoir pour l’époque. On s’en aperçoit d’ailleurs très vite : à une séquence en extérieur voyant un combat armé entre fermiers et éleveurs dans la grande tradition du genre - magnifiquement photographiée par Gregg Toland et solidement réalisée - succèdent de très longues scènes à l’intérieur du bar / tribunal du pittoresque juge Roy Bean (un personnage qui a réellement existé, ainsi que celui de Lili Langtry d’ailleurs) qui pourraient sembler ne jamais en finir si un humour très particulier ne venait pas les dynamiter. La description du tribunal improvisé avec Roy Bean faisant prêter serment sur une bible et... un revolver ou amendant ceux qui refusent de boire de l’alcool, le croque mort venant prendre les mesures pour ses futurs cercueils (Goscinny semble avoir pris de nombreux éléments à partir de ce western pour Lucky Luke), le jury se réunissant pour délibérer dans l’arrière salle où ils jouent finalement au poker, le sort des accusés n’ayant pas lieu d’être débattu puisque toujours connu par avance, l’entrée dans le saloon du cheval objet du délit... est un grand moment de comédie d’autant qu’il est suivi par l’inénarrable numéro de roublardise d’un Gary Cooper parfaitement à l’aise dans l'humour (il était déjà passé entre les mains de Lubitsch et Capra) et qui gruge Roy Bean avec délectation. La scène du réveil des deux hommes ivres au petit matin tend même vers le burlesque. S’ensuit une course poursuite à cheval très efficace avec de très longs panoramiques qui la rendent encore plus dynamique. Bref, on assiste à un mélange des genres et des rythmes finalement pas si désagréable d’autant que Wyler maîtrise plutôt pas mal les deux.


Aux côtés d’un Cole Harden aux motivations égoïstes, homme insouciant, malin et culotté, individualiste forcené qui va retrouver un certain sens moral en jouant le médiateur entre les partis adverses, on côtoie un personnage féminin tout aussi ambigu puisque pas aussi net que l’on aurait pu le croire de prime abord. Encouragée par son père et son frère, elle va se jeter à la tête de Cole en se faisant passer pour une petite oie blanche afin de le retenir au sein de la famille. Ils finiront quand même par tomber réellement amoureux l'un de l'autre, et d’ailleurs la cocasse séquence de la véritable déclaration d’amour mérite aussi le détour. Quant à Roy Bean, il est tour à tour haïssable et attachant grâce à la superbe interprétation de Walter Brennan qui reçut d’ailleurs pour l’occasion un Oscar bien mérité. Successivement violent et naïf, ridicule et émouvant, il est le véritable héros (ou plutôt antihéros) du film ; d’ailleurs Gary Cooper l’avait fait remarquer, se demandant ce qu’il aurait à faire face à un personnage picaresque d’une telle envergure. On le déteste lors de ses semblants de justice sommaire et expéditive, de sa décision de brûler les plantations de ses "ennemis" ; on est touché par sa ferveur devant une actrice qu’il n’a jamais rencontrée. La célèbre séquence finale se déroulant au sein d’un théâtre finit de convaincre : un Gary Cooper charismatique comme jamais (ayant revêtu l’insigne de shérif pour mettre fin aux exactions commises par les éleveurs) se retrouve sur scène devant un Roy Bean éberlué et déçu de ne pas y voir Lily Langtry, alors qu'il avait fait acheter toutes les places du spectacle afin de se trouver seul dans la salle à l’admirer.


Mi-comique mi-tragique, mi-réaliste mi-théâtral, mi-sec mi-lyrique (les plans sur les paysans et les champs de maïs ne dépareilleraient pas dans un film de King Vidor) naviguant entre farce et pathétique, The Westerner est un western original et assez riche, aux protagonistes anti-manichéens et n’oubliant pas, à de rares moments, le côté spectaculaire pour faire plaisir aux aficionados, ici une fabuleuse séquence d’incendie. Dans le même temps, c'est une réflexion sur le vieil Ouest (représenté par les éleveurs) en train d’évoluer et de laisser le progrès s’immiscer avec l’arrivée des cultures ! Et l’ombre du rideau tombe sur la scène avant qu’un happy-end plus conventionnel (certainement imposé) achève ce curieux western. Malgré trop de ruptures de ton qui empêchent d’avoir autant d’empathie que souhaité pour les personnages, il s'agit néanmoins d'un très bon classique.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 10 février 2018