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Critique de film
Le film

Le Casse

L'histoire

A Athènes, un groupe de quatre malfrats professionnels - dont une jeune femme - dirigés par le charismatique et espiègle Azad entreprend de cambrioler une villa cossue afin de s'emparer d'une collection d'émeraudes valant un million de dollars. L'opération est minutieusement organisée puis brillamment réalisée en pleine nuit. Cependant, le lendemain, le navire censé faire quitter le pays aux quatre voleurs doit rester à quai pour des réparations et ces derniers se retrouvent obligés de passer encore cinq jours en Grèce sans se faire repérer par les autorités. Mais le vrai grain de sable dans les rouages de leur entreprise est incarné par le commissaire Zacharia, un policier retors et corrompu qui entend bien mettre la main sur les joyaux en échange de la liberté pour Azad et ses complices. Présent par hasard dès la nuit du vol, qu'il a laissé s'accomplir, le vénéneux Zacharia, fort de sa suprématie sur son territoire, ne va cesser de pourchasser Azad dans un jeu urbain du chat et de la souris qui va devenir de plus en plus intense et violent.

Analyse et critique

Début 1971, alors qu'il entreprend la réalisation de son nouveau film, Henri Verneuil est un cinéaste aussi talentueux que chanceux. En effet, les années 60 qui viennent de s'achever ont vu la transformation d'un réalisateur habitué aux comédies dramatico-romantiques et aux comédies légères (surtout en collaboration avec son ami Fernandel) - et ce, malgré le superbe drame Des gens sans importance en 1956 - en spécialiste doué de polars et de films d'action après avoir entamé cette nouvelle décennie avec deux œuvres ambitieuses comme Le Président et Un singe en hiver. Surtout, il est responsable de productions qui connaissent régulièrement le succès au box-office et construisent une œuvre solide et cohérente qui se hisse au sommet du cinéma populaire à grand spectacle - puis du patrimoine télévisuel - grâce à une redoutable efficacité dans la mise en scène, à la solidité des scénarios et à des acteurs vedettes qui rivalisent de charisme et de gouaille en déclamant des dialogues aux petits oignons. Mais avec le recul, il faut bien avouer qu'à l'orée des années 70, le meilleur du cinéma de genre français de Verneuil - malgré quelques rares exceptions - se trouve derrière lui avec les grandes réussites que sont Mélodie en sous-sol, Cent mille dollars au soleil, Week-end à Zuydcoote et Le Clan des Siciliens.

La reconnaissance de son cinéma est telle qu'elle franchit les frontières, et le cinéaste s'associe régulièrement avec des studios américains comme la MGM avec La Vingt-cinquième heure (1967) et La Bataille de San Sebastian (1969) - un western qu'il réalise carrément aux Etats-Unis ! - et la 20th Century Fox avec Le Clan des Siciliens (1969). Une collaboration qui n'est pas surprenante tant Verneuil lorgne depuis toujours vers le cinéma américain et ses figures de style. Mais son intelligence aura été de s'approprier un certain savoir-faire tout en restant fondamentalement français, lui l'émigré arménien qui aimait profondément son pays d'adoption et sa culture. En 1971, c'est donc au tour de la Columbia de coproduire son nouveau film, Le Casse, adapté du roman The Burglars de David Goodis paru en 1953. Fabuleux écrivain américain de polars peuplés de personnages complexes, manipulateurs et instables, entraînés vers une chute inévitable provoquée par des entreprises qu'ils pensaient obligatoirement couronnées de succès, Goodis a souvent été adapté avec plus ou moins d'éclat sur grand écran. On peut dénombrer par exemple Les Passagers de la nuit (1947) de Delmer Daves, Nightfall (1956) de Jacques Tourneur, Tirez sur le pianiste (1960) de François Truffaut ou La Lune dans le caniveau (1983) de Jean-Jacques Beineix. The Burglars - sa première œuvre à avoir été traduite en France et publiée dans la légendaire collection Série Noire - avait déjà été adaptée assez fidèlement par ses soins au cinéma pour la Columbia en 1957, qui en avait confié la réalisation à Paul Wendkos qui devait diriger Dan Duryea, Jane Mansfield, Martha Vickers et Mickey Shaughnessy dans les rôles principaux.

Dans son adaptation (très) libre du livre de David Goodis, Henri Verneuil, épaulé par le scénariste syrien Vahé Katcha (Œil pour œil d'André Cayatte, Galia de Georges Lautner), choisit de transposer l'action à Athènes, un pays qui correspond plus à son tempérament et à sa culture méditerranéenne. Un choix qui n'est pas sans poser un problème d'éthique puisque la Grèce était alors un Etat totalitaire, et que le réalisateur dut composer avec l'administration des tristement célèbres Colonels pour bénéficier d'un tournage tranquille dans un pays soumis à toutes sortes de contraintes et de directives. Pour un artiste ayant dû fuir enfant l'Arménie en raison du génocide organisé par les Turcs, cette décision qui fait abstraction d'un contexte politique abominable et douloureux est difficilement compréhensible. D'autant qu'un an avant le tournage du Casse était sorti Z de Costa-Gavras, tétanisant thriller politique qui s'attaquait de front au régime des Colonels et éveillait les consciences sur la tragédie vécue par la Grèce et sa population. Quand on songe que Verneuil a délibérément prénommé son personnage principal Azad, qui signifie libre en arménien, on nage en pleine confusion. Nous pourrions alors nous demander si le cinéaste a profité de l'occasion pour faire du personnage représentant l'autorité locale, à savoir le commissaire Zacharia, un homme vicieux et corrompu et commettre ainsi un acte politique déguisé... Ou bien est-ce notre sympathie pour Verneuil qui nous pousserait à l'espérer ?


Revoir Le Casse aujourd'hui, c'est se rendre compte à quel point le cinéma spectaculaire de Verneuil, dans son ambition constante de satisfaire le public en lui en mettant plein la vue, met progressivement l'accent sur des séquences d'action puissantes mais refermées sur elles-mêmes au détriment du film pris dans sa globalité. Dès la mise au point du projet, le réalisateur avait aussitôt pensé à Jean-Paul Belmondo pour incarner Azad et lui avait réservé un traitement sur mesure en écrivant des scènes pour le faire briller. Le Casse est ainsi probablement le premier film construit expressément pour l'acteur star et ses exploits physiques impressionnants, et ce malgré l'esprit de sérieux qui préside à cette production (l'humour y est sporadique, Michel Audiard n'a pas été convié pour y égrainer ses mots d'auteur). Une décision qui enfermera notre Bebel national dans des rôles de héros taillés à sa botte à partir de ces prolifiques années 70, pour le meilleur et de plus en plus pour le pire. En conséquence, Le Casse est structuré en saynètes qui peinent à cacher le surplace fait par un scénario qui finalement s'est totalement débarrassé de la complexité psychologique du roman de Goodis et met en scène des personnages réduits à leur plus simple expression. Et comme Henri Verneuil n'est ni un expérimentateur, ni un intellectuel ni un esthète comme Jean-Pierre Melville, l'absence d'un récit riche et solidement charpenté et celle de personnages fouillés se font cruellement sentir.




Symbole de cette approche : la longue course-poursuite en voitures pensée non pas comme un enjeu pour l'intrigue mais seulement comme un défi de mise en scène. Henri Verneuil avait délibérément ambitionné de dépasser Bullitt (1968) de Peter Yates, dont la course-poursuite automobile à travers San Francisco avait jusqu'alors établi de nouveaux standards pour ce genre de séquence. Il s'agit cette fois de faire encore mieux en jetant ses deux bolides dans la circulation athénienne. Sous la responsabilité de Rémy Julienne et de son équipe, cette scène de poursuite de dix minutes sans musique s'avère en effet prodigieuse d'un point de vue technique et logistique. Pourtant, elle peine à emporter le morceau sur le plan dramatique. La raison en est simple : elle fait office de film dans le film, déconnectée de l'histoire que l'on nous raconte, ayant pour seul enjeu la course elle-même. Malgré la performance de Julienne et de son assistant, on se prend même à trouver le temps long. Et lorsque la voiture du "chat" Zacharia finit par coincer celle de la "souris" Azad dans une impasse, le court face-à-face dialogué entre Belmondo et Omar Sharif se révèle finalement bien plus intéressant que le spectacle motorisé auquel on vient d'assister. Ironie du sort pour Verneuil : la même année que son film sort sur les écrans French Connection dont la course poursuite en voiture demeure encore de nos jours l'une des toutes meilleures jamais réalisées, si ce n'est la meilleure, toujours aussi folle, démesurée, inconsciente, haletante et surtout en phase avec l'atmosphère générale du film de William Friedkin et la psychologie de ses personnages.


Le Casse avait cependant très bien commencé. Le générique, centré sur l'idée d'une organisation bien préparée mais suivie à distance par un regard extérieur, nous mettait tout de suite dans l'ambiance : les quatre membres du groupe de cambrioleurs sont désignés par une cible mouvante sur fond rouge alors que chacun d'entre eux arrive dans la cité pour prendre part à l'opération. Le tout sur le fameux thème musical d'Ennio Morricone (proche de celui du Clan des Siciliens), une sorte de ritournelle entraînante avec la déclinaison d'une même ligne mélodique qui génère des sentiments mêlés : l'assurance des personnages dans l'exécution mécanique de leur entreprise, une forme de naïveté, mais aussi une ironie mordante et une impression diffuse de danger. S'ensuit la scène du "casse" à proprement parler. Celle-ci, quasi muette (à part quatre ou cinq lignes de dialogue) est un modèle du genre. Henri Verneuil prend son temps (20 minutes) et nous démontre sa science de l'efficacité narrative par le seul truchement de l'image. Caractérisée par des jeux de regards et des mouvements synchronisés des personnages évoluant intelligemment dans le cadre large du Cinémascope, dotée d'un découpage très dynamique (avec des petits effets de zoom sur des actions manuelles précises), elle met en valeur la préparation minutieuse d'une opération qui vise à s'introduire calmement dans la villa du riche propriétaire des émeraudes et à forcer "scientifiquement" son coffre-fort. Un Belmondo serein et méthodique manipule avec soin un appareillage électronique et mécanique ultra-sophistiqué et installé dans une mallette, afin de fabriquer la clé correspondante au coffre puis de trouver le code pour ouvrir ce dernier. Si cet instrument paraît totalement fantaisiste, la séquence dans son ensemble parvient à être crédible et donne énormément de plaisir au spectateur grâce à sa mise en scène millimétrée et à son suspense guidés par la notion du travail professionnel parfaitement accompli.


Une fois cette scène achevée, le spectacle ronronnant d'un face-à-face entre le gendarme (pourri) et le voleur (sympathique) s'installera jusqu'au terme du film. Bien sûr, on ne boudera pas son plaisir devant l'affrontement à la fois ludique et viril entre un Jean-Paul Belmondo virevoltant et Omar Sharif qui trouve ici l'un de ses rôles les plus marquants. Sharif confère à son personnage de flic vénal un côté joueur maniéré, pervers et sadique assez jubilatoire. Quelques notes d'humour sont dispensées ça et là lors de leurs retrouvailles (dont l'une, justement gouleyante, dans un restaurant) ou quand Omar Sharif décide de s'amuser de façon assez malsaine avec les complices d'Azad (interprétés par Robert Hossein et Renato Salvatori, un peu en retrait de façon générale). Les nombreux spectateurs puis les téléspectateurs habitués aux nombreuses rediffusions du Casse n'étaient pas prêts d'oublier la résolution funeste de cet affrontement dans un silo à grain près du port, avec l'expression « fifty-fifty » répétée par Belmondo à un Sharif entêté jusqu'à la mort - avant un épilogue final ironique qui démarque de façon assez grossière celle du Cerveau de Gérard Oury. Auparavant, et comme on pouvait s'y attendre, Verneuil prenait soin de filmer Jean-Paul Belmondo dans son numéro bondissant de baroudeur cascadeur alors qu'il échappe aux policiers venus l'arrêter à son hôtel. Sautant de voiture en voiture, de bus en bus puis de bus en camion dans le trafic automobile de la capitale grecque, ses talents d'acrobate sont mis en relief jusqu'à sa chute vertigineuse dans une carrière au milieu de pierres dévalant une pente. D'une durée de sept minutes, cette scène d'action s'avère bien plus enthousiasmante que la course-poursuite en voitures qui se voulait le clou du spectacle du film, tout simplement en raison du facteur humain qui joue à plein ici grâce à l'abattage de l'acteur et à sa mise en danger - même si, à l'intérieur de cette séquence, voir Omar Sharif monter à cheval en quête de sa proie dans une fête foraine désaffectée (sûrement pour appuyer l'aspect duel westernien dans son rapport à Belmondo) confine quand même au ridicule.


Henri Verneuil hélas n'évite pas non plus quelques fautes de goût (comme la scène grotesque et un peu putassière dans le café-théâtre érotique L'Eldorado) ou les effets gratuits (le combat à poings nus entre Belmondo et l'homme qui tentait de séduire sa protéger Hélène, jouée par la jeune et belle Nicole Calfan). Plus gênant, coproduction internationale oblige, on doit se coltiner la blonde sculpturale Dyan Cannon dans un rôle superficiel et mal écrit de femme fatale mystérieuse censée manipuler Belmondo. Celui-ci, bien entendu, ne s'en laissera pas longtemps compter. Peut-être que la meilleure séquence mettant en scène l'actrice américaine se révèle finalement celle du gag des lampes de son appartement que les sons amplifiés des sacrées gifles que lui assène Jean-Paul Belmondo allument et éteignent. C'est dire si la présence de Dyan Cannon dans Le Casse s'avérait indispensable...

Malgré tous les défauts contenus dans ce film de Verneuil, réalisateur hautement estimable à bien des égards, de nombreux cinéphiles nostalgiques du "cinéma de papa du dimanche soir" - comme votre serviteur - réussiront toujours à prendre un certain plaisir devant cette opposition, à distance ou directe selon les scènes, entre Jean-Paul Belmondo et Omar Sharif comme devant le dépaysement procuré par les paysages d'Athènes et de sa région. Henri Verneuil entamait alors des années 70 en demi-teinte sur le plan qualitatif (mais tous ses films de la décennie comporteront plusieurs beaux moments de cinéma avant le triste naufrage des Morfalous en 1983). En revanche sur le plan commercial, le cinéaste continuera à aligner les succès, déjà avec Le Casse donc qui frôle les 4,5 millions d'entrées à sa sortie et qui démontre la popularité incroyable de Jean-Paul Belmondo après Borsalino. La collaboration entre Verneuil et Belmondo se poursuivra avec Peur sur la ville, dont le mix entre polar d'action à la française et giallo marque l'originalité et encore l'intérêt, puis Le Corps de mon ennemi, chronique politico-sociale amère plus ambitieuse et merveilleusement dialoguée qu'il est finalement permis de préférer aux productions estampillées Bebel de la deuxième partie de cette décennie.

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 6 novembre 2017