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Critique de film
Le film

Le Carnaval des âmes

(Carnival of Souls)

L'histoire

Suite à un défi, un groupe de jeunes gens se lance dans une course automobile improvisée. Mais alors qu’ils roulent sur un pont, l’un des conducteurs perd le contrôle du véhicule et tombe à l’eau. Seule Mary en réchappe. De retour en ville, elle prépare son départ : organiste, elle a trouvé un emploi dans une église. En route vers son nouveau lieu de résidence, elle remarque un parc d’attraction qui semble abandonné. Petit à petit, elle semble victime de visions, et se croit entre autres poursuivie par un homme mystérieux qu’elle seule semble voir.

Analyse et critique

Il est bon, de temps en temps, de repréciser la signification véritable des mots. Ainsi, depuis quelques années, l’adjectif « culte » est mis à toutes les sauces, perdant petit à petit tout son sens. Aujourd’hui, « Un Gars une Fille » est une sitcom Culte, Luc Besson est un réalisateur Culte, et une comédie avec Franck Dubosc est décrétée Culte avant sa sortie. Autrement dit, on nage dans l’absurdité. Un film culte est une oeuvre dont la circulation se fait entre initiés, à l’écart des grands circuits de distribution, sa transmission fait l’objet d’un rite, son existence est chuchotée à l’oreille au détour d’un festival, elle pourrait être projetée dans le Secret Cinéma de Paul Bartel. Un cinéaste comme Russ Meyer refusait d’ailleurs cette étiquette, car selon son opinion un film culte ne pouvait avoir rapporté d’argent, or il se vantait de toujours avoir été rentable. Rappelons donc qu’un film culte n’a pas fait six millions d’entrées en France, qu’il ne passe pas sur le réseau hertzien le dimanche soir, et que le copain de votre sœur n’a pas insisté pour vous prêter le DVD. Bien évidemment, on voit très vite les limites de cette définition, car parler d’un film culte revient à lui ôter un peu de son aspect iconique. Et en ce qui concerne l’œuvre qui nous intéresse aujourd’hui, ce statut est déjà mis à mal : une diffusion discrète sur Arte il y a quelques années lors d’une Thema Halloween, une double édition luxueuse chez Criterion, pas forcément l’éditeur le plus psychotronique du marché, et donc aujourd’hui un Zone 2 disponible partout : Carnival of Souls a bien quitté le circuit des drive-in de grande banlieue. Alors tant pis pour le snobisme, et contribuons à la reconnaissance de ce film rare et indispensable.


Remettons un peu les choses en contexte : pour certains cinéphiles/phages, Carnival of Souls aurait très bien pu prendre la place de La Nuit des Morts-vivants de George A. Romero, et les deux films partagent plus d’un point commun : outre que leurs auteurs sont tous deux issus du cinéma institutionnel et ont signé un film destiné au circuit des drive-in, ce sont deux œuvres dont la portée et l’influence furent considérable - on y reviendra. Seulement voilà… La Nuit des Morts-vivants a connu la carrière que l’on sait, et Carnival of Souls est tombé dans l’oubli. Oubli relatif, d’ailleurs, car son influence est traçable. Mais pour ainsi dire invisible du grand public, et ce jusqu’à sa réédition en laserdisc en 1989. Retour sur la genèse : Herk Harvey est réalisateur de films institutionnels et publicitaires divers, aux titres tels que How To Succeed In School, What About Juvenile Delinquency ? et Judy Goes To A Party lorsque se présente l’occasion de réaliser un film de fiction ; le budget alloué varie selon les sources, mais il semblerait qu’il ait réussi à obtenir 30 000 $, alors que la mise de départ n’était que de 17 000 $. Pour le thème, il n’ira pas chercher bien loin : depuis quelques temps, il est hanté par les souvenirs de la visite d’un parc d’attractions désaffecté dont l’ambiance l’a particulièrement marqué. Il confie ses idées à John Clifford, qui les mettra en forme - il semblerait qu’on lui doive entre autre la scène finale. Le projet se met en place très rapidement, et le tournage ne prendra pas plus de deux semaines. Le film sera donc projeté essentiellement dans le circuit des drive-in, jusqu’à ce que le président de la compagnie de distribution Herts-Lion parte avec la caisse, laissant Harvey retourner à ses films institutionnels - il en tournera environ quatre cents. Carnival of Souls, lui, restera libre de droits - encore un point commun avec La Nuit des Morts Vivants. Que reste-t-il aujourd’hui de ce film OVNI ? Ne lisez pas ce qui suit en tous cas si vous ne souhaitez rien savoir de l’intrigue du film.


Il n’est pas prouvé que Herk Harvey ait eu connaissance de The Hitch Hiker, un épisode de la série The Twilight Zone avec lequel il offre pourtant de nombreuses similitudes. Carnival of Souls partage néanmoins de nombreux partis pris avec l’œuvre de Rod Serling, entre autres une esthétique noir et blanc télévisuelle, justifiée par le budget réduit, et un goût du retournement de situation final. Si le spectateur d’aujourd’hui pourra en effet trouver que la conclusion est quelque peu téléphonée, elle ne l’était en rien à l’époque, du moins au cinéma, et cette fin ouverte et troublante a sans doute déstabilisé son public. Mais à l’heure où les thrillers sans twist deviennent minoritaires, il serait absurde de limiter Carnival of Souls à une simple matrice shyamalanesque, et ce même si Sixième Sens lui emprunte certainement beaucoup. Si Carnival of Souls reste une influence persistante, c’est en grande partie grâce à son imagerie, en partie héritée de l’expressionnisme allemand - voir à ce propos les maquillages outranciers des revenants. Herk Harvey nous propose ici une vision de l’Enfer sur Terre, qu’on retrouvera dans de nombreux films : des décors communs, froids, vidés de leur humanité, dans lesquels interviennent brutalement des êtres dont l’existence même est une aberration. L’une des plus belles idées du film est d’ailleurs l’utilisation d’un décor existant, celui du parc d’attraction désaffecté - qui d’ailleurs fut détruit quelques années plus tard. Le film oscille ainsi entre ‘amateurisme’ - de nombreux plans semblent volés - et très grande sophistication : certaines compositions de cadre frappent durablement l’esprit, on citera par exemple la lente sortie des spectres hors de l’eau, à laquelle George A. Romero rendra d’ailleurs hommage dans son Land of the Dead.


La musique contribue également à l’étrangeté du film, ces lentes mélodies jouées à l’orgue semblent plus proches de celles qui s’échappent d’une fête foraine que de celles que pourrait jouer Mary à l’église - ‘devrait’, plus exactement, comme le montre une séquence où la musique profane du monde des morts vient contaminer celle habituellement jouée en ce lieu sacré, que le prêtre jugera d’ailleurs blasphématoire. C’est aussi cela que raconte Carnival of Souls : la lente pénétration par le monde des morts d’un esprit qui se refuse encore à accepter la vérité. Mary se définit à un moment comme étant une ‘survivante’. A tel point qu’inconsciemment elle ne peut accepter son nouveau statut de mort, et persiste à parcourir le monde des vivants, même si elle devient quasi invisible aux yeux des humains. L’ordre naturel reviendra lorsque les spectres la rattraperont. Que reste-t-il aujourd’hui de ce Carnival of Souls, en dehors de sa descendance incontestable ? Il n’arrive certes pas au niveau de son ‘successeur’, La Nuit des Morts-vivants, il n’a pas sa portée sociopolitique, et surtout il lui manque sa tension constante - certaines séquences dialoguées cassent son rythme. Il reste pourtant un objet fascinant, une rêverie évoquant parfois le spectre de Cocteau, comportant des moments absolument terrifiants. Sa découverte de toute manière est indispensable pour tous les amateurs du genre qui souhaiteraient aller à la découverte d’un œuvre séminale du fantastique contemporain.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Franck Suzanne - le 1 février 2007