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Critique de film
Le film

Le Capitaine Fracasse

L'histoire

Un baron ruiné, Philippe de Sigognac, rencontre un jour une troupe de comédiens ambulants que dirige Hérode. Attiré par celle qui tient le rôle de l'ingénue: Isabelle, et par le dynamisme et l'enthousiasme de ses compagnons, il prend la place du poète défunt de la troupe. Et lors des représentations, Philippe devient le capitaine Fracasse. De son côté, Isabelle aime Philippe, mais ne veut envisager aucune union, la noblesse lui faisant défaut, elle refuse de nuire à la carrière du baron. Et un jour, le duc de Vallombreuse, séduit par Isabelle, se voit provoqué en duel par Philippe pour avoir touché à la jeune fille. Vaincu, il lance ses hommes contre Fracasse, puis enlève Isabelle…

Analyse et critique

Au début des années 1960, Jean Marais se situe dans l'une des plus belles parties de sa carrière, au niveau populaire s'entend. Et probablement l'éclatant baroud d'honneur inconscient d'une super star dont l'aura cinématographique va décliner à partir du milieu de la décennie. L'acteur a trouvé un nouveau souffle commercial salvateur grâce à un genre codifié, qui le magnifie idéalement : le film de cape et d'épée. Le Bossu démontre un Jean Marais des grands jours, fin bretteur, capable de se battre et de dire ses répliques dans le même temps, démontrant une grâce hors du commun et une grande habileté à exécuter lui-même l’intégralité de ses cascades. A près de cinquante ans, l'homme semble oublié par le temps, faisant de lui l'éternel athlète par nature (il n’exerçait aucun sport), illustrant par ce biais une certaine idée de la bonté d'âme, de l'élégance et de l'héroïsme. Le Bossu et Le Capitan, chacun réalisé par André Hunebelle, sortent en 1960 et lui permettent de cumuler onze millions d'entrées en deux films, deux classiques, qu'il traverse en gravissant les remparts d'un château, en se battant contre dix, en bousculant le destin et en balayant la médiocrité sur son passage. Jean Marais est alors le « bel héros » par excellence, au panache grandeur nature, tout droit sorti du romantisme dixneuviémiste, et qui s'invite dans les cours de récréation à l'école, là où tous les gamins, de tous les milieux, rêvent de « faire comme lui ». Marais est alors sans égal. Il est viril, mais sans machisme. Il est poète, mais sans prétention. Il est ce qu'il a au fond toujours prétendu être sans le savoir, une image inatteignable de perfection faite homme, et où l'ambiguïté ne le dispute qu'au goût des belles choses.

L'année 1961 est presque toute aussi belle. Cinq films, dont trois qui passent encore allègrement la barre des 3 millions d'entrées : La Princesse de Clèves, Le Capitaine Fracasse et Le Miracle des loups. Au bout du compte, 13 millions de spectateurs se pressent encore dans les salles pour y saluer la légende. L'année 1962 terminera sur deux belles sorties dans le registre du « film d'époque » et d'aventures, à savoir Les Mystères de Paris (un très beau film, synthèse modeste mais réussie de l’œuvre d'Eugène Sue) et Le Masque de fer, joli film nostalgique qui marque néanmoins une date au sein de cette période dorée, en ce qu'il fonctionne un peu moins auprès du public. Et Marais ne s'économise pas, faisant de plus en plus de cascades, prenant des risques à chaque nouveau projet. Ce qu'il continuera par ailleurs à faire durant sa période de films d'action contemporains (espionnage, aventures), globalement moins lucrative mais tout de même vaillante, qu'il tournera à partir de 1963, et ce jusqu'en 1967. En trois ans, Marais s'impose un rythme incroyable, tant au niveau des tournages que des succès en salles : dix films, 31 millions de spectateurs. De quoi donner le tournis à n'importe quelle société de distribution aujourd'hui, et qui contribue à loger Marais dans le cercle très fermés des dix stars ayant fait le plus d'entrées dans l'histoire cinématographique de l'hexagone, au même titre que Gabin, Fernandel, De Funès, Ventura, Delon et Belmondo (1). Des carrières évidemment longues, denses, riches et fortes en succès.

Le Capitaine Fracasse se situe au beau milieu de cette fertile période d'exception pour Marais, tout en incarnant un opus un peu oublié à dire vrai. On a souvent dit, écrit, à propos de ce film qu'il se situait qualitativement en-deçà des films de Hunebelle, plus austère, moins enlevé, voire assez plat, sans relief. Un jugement qui pourra paraître bien hâtif pour qui regardera le film à l'aune de ce qu'il constitue véritablement. Car le roman dont est tiré le film, pour ne pas dire l'écrivain lui-même (Théophile Gautier), n'entretient rien de comparable avec Paul féval, Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ces derniers possèdent des styles certes différents les uns des autres, mais communément portés par un souffle épique, l'énergie de l'épopée, et une vision très documentée de leur contexte historique et sociologique. Gautier, lui, préfère se concentrer sur la langue, celle de l'époque, et passe outre les principales lignes historiques, pour se concentrer presque exclusivement sur un récit à double langage. D'une part, Le Capitaine Fracasse est un roman d'aventures, de cape et d'épée, traditionnel et de qualité conventionnelle. D'autre part, il constitue une mise en abîme de la figure du comédien, et plus généralement du théâtre, au travers de personnages parfois picaresques, mais souvent joliment décrits, et dont la force tragique les empêche d'être les figures habituelles du genre. Ainsi, le baron de Sigognac, héros en titre du récit, incarne-t-il le plus simplement du monde une nouvelle sorte de personnage, plus terne et moins flamboyant. Un héros noble issu d'une grande lignée, mais ruiné, habitant un « château de la misère » et se contentant bon gré mal gré de cette existence moribonde. Sa rencontre avec une troupe de comédiens itinérante va changer son destin, et le projeter dans un univers dont l'équilibre délicat entre fierté, honneur et question des castes sociales sera constamment mise à rude épreuve. En ressort une œuvre littéraire qui tire ici ses meilleurs atouts, se donnant dès lors une envergure dramatique et thématique toujours intéressante, souvent émouvante, régulièrement brillante, en dépit d'un schéma traditionaliste qui peine à transcender les obligations de son époque.

Or, le film de Pierre Gaspard-Huit tente très vaillamment d'épouser cette tendance, allant a contrario de l'habituelle dichotomie de caractères qui existe ordinairement dans ce type de récit. Il s'agit de tout autre chose, et il est inutile de désirer retrouver la fougue du Capitan ou la grâce estimable des Mystères de Paris. Sa réalisation n'est ni terne, ni plate, bien au contraire. Elle reproduit fidèlement la tonalité automnale du récit premier, ses errances contrariées lardées de scènes de bravoure parfaitement efficaces, d'ailleurs souvent logées parmi les plus belles et ingénieusement chorégraphiées de la carrière de Jean Marais. Le Capitaine Fracasse au cinéma, ici dans sa version de 1961, demeure un très beau sujet de poésie chevaleresque, et dont l'apparence variablement austère et les couleurs assez froides donnent une impression de spleen permanent duquel se dégage des saveurs éparses. Saveur romantique (avec sa jolie et très topique histoire d'amour semi-impossible), saveur atmosphérique (les saisons ne semblent jamais changer, laissant toujours les branches d'arbres à demi-nues et les intérieurs marron-ocre), mais aussi saveur populaire (nombreuses scènes d'action, absence d'ennui) et saveur de qualité (subtile et robuste orchestration de l'ensemble). Bien entendu, il serait inutile de faire passer Le Capitaine Fracasse pour ce qu'il n'est pas, à savoir un chef-d’œuvre de lyrisme et d'emphase aux multiples pistes de lectures. Mais cela ne doit pas cacher sa véritable nature, celle d'un divertissement de haute tenue, doté de volutes méditatives tout à fait étonnantes (la figure du comédien, la vie de théâtre), et premièrement tourné vers les péripéties de personnages principaux positifs dont la tournure nous les fait apparaître chaque fois plus sympathiques.

Le film donne à observer, à l'instar d'une petite partie du Scaramouche de George Sidney en 1952, la représentation scénique d'un théâtre que l'on ne connaît plus très bien de nos jours. Celui d'une époque où la comédie était mal vue de la haute société (même si celle-ci s'en divertissait), et où le comédien était nécessairement regardé comme un libre penseur sceptique, proche de la figure païenne, un moqueur maudit, renvoyé des cimetières et enterré sur les bords de route, tel un vulgaire animal sans sépulture décente. Si Pierre Gaspard-Huit ne dispose ni des moyens ni du génie technique de George Sidney, il s'en tire néanmoins avec les honneurs qui accompagnent fréquemment le savoir-faire français, incitant constamment le spectateur à le suivre, et utilisant son interprète-vedette au mieux de ses possibilités. Jean Marais compose un superbe capitaine Fracasse, à la vie comme à la scène. Selon cette dernière, son apparence outrée de Matamore ridicule fait merveille, illustrant son talent au-delà des cimes temporelles, invitant même le spectateur à rire de ses mésaventures. Et concernant le personnage de Fracasse à la vie, c'est à dire le baron de Sigognac, Marais est en terrain entièrement conquis. Il incarne avec beaucoup de douceur et de compréhension ce personnage héroïque proche du pathétique, sorte de Don Quichotte qui ne s'attaquerait plus aux moulins, mais aux épouvantails, fantoches et grossiers, symboles d'une fierté combative, contre toute forme d'injustice, forcément un peu surannée. Quoique l'on puisse penser des films de cape et d'épées tournés par Jean Marais, il convient de remarquer à quel point Le Capitaine Fracasse se différencie des autres par cette ingénieuse trouvaille qui consiste à transformer son personnage épique en héros dépossédé d'aventures, au panache intact mais en décalage régulier avec les promesses de son existence. Un très beau personnage tragique, mélancolique et fier, amoureux et d'une bienveillance sans égal. Marais passe du comédien Fracasse au noble Sigognac avec une aisance insolente, ainsi qu'une diction parfaite servant de délicieuses répliques, tout en profitant d'un charisme naturel, véritable porte étendard de scènes d'action qu'il traverse avec un plaisir évident.

Là encore, le réalisateur sait en tirer le meilleur parti, préférant le cadre impeccable de sa caméra à la frénésie du montage, et réussissant là où Hunebelle avait tendance à tirer un peu sur la corde. En effet, Le Bossu et Le Capitan pâtissaient de raccords parfois forts visibles au cœur d'un même plan, ce qui en brisait inévitablement une partie de la magie. Gaspard-Huit offre un cadre plus solide, et permet à des chorégraphies impressionnantes de se livrer à de jolis moments de spectacle. Le combat nocturne de Sigognac contre plusieurs, utilisant le bâton et sa souplesse robuste, mais aussi les multiples duels (celui qui clôture le film est un excellent moment d'anthologie), sans oublier l'escalade du tronc d'arbre pour aller délivrer la belle, ou encore Sigognac traîné à terre par un cheval... Marais  assume chacune de ses péripéties, sans doublure, et avec une facilité déconcertante. Son corps souple et sa musculature parfaitement proportionnée insistent sur une élégance unique en son genre. Il reste peut-être le seul acteur à pouvoir tout faire en même temps, avec le même sourire, la même justesse de ton, le même plaisir évident. Une sorte d'épicurien en action, constamment ravi d'être convié à divertir le spectateur. Autour de lui figurent une pléiade d'acteurs remarquables : Philippe Noiret (savoureux Hérode, mais il suffit pour cela d'entendre sa voix), Louis de Funès (secondaire, mais qui s'apprête à devenir l'une des stars préférées des français et le grand champion du box-office), Jean Rochefort (là encore, il suffit d'entendre sa voix et de regarder sa mine amusée), Gérard Barray (un félon de premier ordre, quoique plus ambigu qu'il n'y paraît)... Reste la très jolie Geneviève Grad, qui démarre ici sa carrière au cinéma, la même année qu’Un soir sur la plage de Michel Boisrond. Son rôle d'ingénue n'est évidemment pas un cadeau pour une actrice (linéaire, prévisible, irritante), mais elle s'en acquitte honorablement et sans faillir. Elle retrouvera bientôt Louis de Funès pour Le Gendarme de Saint-Tropez, dans lequel elle jouera le rôle de sa fille.

Le Capitaine Fracasse reste un film de cape et d'épées archétypal, avec son histoire d'amour tendre et trop pure pour exister, son registre familier s'adressant à toute la famille, ses séquences d'action clés qui lui donnent son éclat, et bien entendu son dernier plan dans lequel s'embrassent les joues des deux comédiens, assemblage habituel des conclusions amoureuses chastes mettant en scène le grand Jean Marais. Ce dernier soulève le film de terre, de par son talent de chaque instant, et fait du personnage de Sigognac un héros de chair et d'os, mais infaillible, sortant ponctuellement de son spleen pudique pour aller quereller les mesquins et sauver sa belle des griffes du terrible château qui la retient prisonnière. Le spectateur y prendra un grand plaisir, à condition de laisser de côté ce terrible cynisme qui nuit à tant de regards aujourd'hui. Ce cynisme qu'il faudrait, de temps à autres, laisser tout seul se rassasier de la réalité pendant que nous irions contempler tranquillement, et sans arrière-pensée, la beauté du fantasme.

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(1) Ces superstars masculines ont chacune cumulé un immense nombre d'entrées dans leur carrière, situés dans une fourchette allant de 110 à 190 millions d'entrées selon la carrière. Fernandel et De Funès demeurant les deux grands vainqueurs de ce top 10.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 11 décembre 2015