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Critique de film
Le film

Le Bruit et la fureur

(The Sound and the Fury)

Partenariat

L'histoire

Fin des années 50 dans la petite ville de Jefferson, Mississippi. Quentin (Joanne Woodward), 17 ans, rentre au petit matin au domaine des Compson après avoir découché. Dilsey (Ethel Waters), la gouvernante noire qui s’occupe de la famille avec dévotion, a peur des représailles de Jason (Yul Brynner). En effet, celui-ci veille sur Quentin avec sévérité et dirige son monde avec tyrannie, estimant avoir droit d'agir ainsi pour la simple et bonne raison que c’est le seul à faire vivre ceux qui habitent sous son toit. En effet, sa mère (Françoise Rosay) est alitée, son beau-frère Benji (Jack Warden) un attardé mental et son beau-frère Howard (John Beal) un alcoolique notoire depuis que sa sœur dont il était amoureux a fui la maison familiale ; cette dernière, Caddy (Margaret Leighton), est partie voici des années en leur laissant son nouveau-né sur les bras. Un nouveau-né qui n’est autre que Quentin qui semble suivre la mauvaise pente de sa mère, faisant l’école buissonnière pour aller fréquenter les mauvais lieux et flirter à droite et à gauche. Quentin rencontre justement ce jour-là un saltimbanque (Stuart Whitman) avec qui elle passe la nuit. Ce même jour marque également le retour de Caddy, qui souhaite se faire pardonner et surtout revoir l’enfant qu’elle avait été obligé d’abandonner. Comment va-t-elle être reçue par Jason, elle par qui le scandale est arrivée causant ainsi la décrépitude familiale, alors même que Jason tente par tous les moyens de restaurer la dignité de leur nom ?

Analyse et critique

Après Les Feux de l’été (The Long Hot Summer) l'année précédente, Martin Ritt reprend à nouveau comme source littéraire pour le scénario de son nouveau film le romancier William Faulkner. Alors que le précédent était une fusion de plusieurs nouvelles de l'écrivain, Le Bruit et la fureur, comme son titre l’indique, adapte non moins que son plus célèbre ouvrage, à juste titre l’un des romans jugés les plus inadaptables qui soient. Que ses amoureux ou détracteurs fassent néanmoins abstraction du matériel littéraire avant de se lancer dans la vision du film ; les premiers ne retrouveront très logiquement rien de ce qui faisait le style unique et touffu du roman, les seconds - dont je fais partie, cet exercice de style m’étant tombé des mains à plusieurs reprises, arrivant avec grande difficultés à le terminer - ne devraient pas s’arrêter à ce qui les a rebutés dans le livre, notamment son aspect radical et souvent incompréhensible. En effet, outre le style effectivement impossible à transposer à l’écran, il ne reste quasiment rien non plus de l’intrigue, cette dernière se révélant ici au contraire non seulement linéaire mais dans l'ensemble assez fluide une fois les premières minutes passées. Certains personnages principaux deviennent secondaires et vice-versa, le scénario des talentueux duettistes Irving Ravetch et Harriet Frank Jr. s’appesantissent surtout sur la jeune Quentin interprétée par Joanne Woodward et son oncle Jason campé par un Yul Brynner qui pour la première et dernière fois de sa carrière cacha à l’occasion son crane chauve. Quoi qu’il en soit, pour avoir des chances de pouvoir apprécier le film, il faut absolument oublier sa source ; ce qu’il faudrait dans l'absolu faire à chaque occasion, les vecteurs culturels que sont le livre et le film étant tellement différents que nous ne devrions jamais nous amuser à comparer un film et le roman adapté ; au contraire, chacune des deux œuvres devrait se suffire à elle-même.

Comme pour Les Feux de l'été, nous sommes donc à nouveau ici, plus que de Faulkner, plus proche des drames sudistes de Tennessee Williams, avec leurs ambiances délétères et tendues, sans cette fois cet ajout du grotesque typique d’un Erskine Caldwell qui faisait du film précédent une sorte de pastiche de soap opera, une "sex-comedy" souvent truculente, mélange détonnant entre l’univers du dramaturge américain et celui de Tex Avery ! Ici les scénaristes prennent leur matériau d’origine plus au sérieux, se rapprochant beaucoup plus des adaptations de Tennessee Williams par Richard Brooks (La Chatte sur un toit brulant, Doux oiseaux de jeunesse) ou Elia Kazan (Un Tramway nommé Desir, Baby Doll) sans néanmoins arriver à retrouver la puissance de ces derniers, la mise en scène de Martin Ritt s’avérant un peu trop sage, toute entière au service de son histoire et de ses comédiens. Ce qui n’enlève rien au talent du cinéaste pourtant très souvent vilipendé par la critique française, Claude Chabrol écrivant par exemple dans les Cahiers du Cinéma (N°150) à propos de sa filmographie : "Tout dans cette œuvre n'est que petitesse, grisaille et médiocrité" ; un jugement que je désapprouve dans les grandes largeurs, trouvant son corpus cinématographique au contraire passionnant, tout comme la plupart des journalistes américains qui l’ont eux aussi le plus souvent porté au pinacle. Son premier film datait de 1957 et se déroulait dans le milieu du syndicalisme des dockers avec Sidney Poitier en tête d’affiche ; il s’agissait de L'Homme qui tua la peur (Edge of the City) qui obtint un beau succès d’estime. Pour ce coup d’essai, on loua surtout la formidable direction d’acteurs de Martin Ritt. Et c'est effectivement à nouveau sur ce point que Le Bruit et la fureur, son cinquième long métrage, se fait le plus remarquer. Nous reviendrons plus loin sur ce prestigieux mais improbable casting dont les membres nous octroient de solides performances.

The Sound and the Fury fait partie de toute une vague de mélodrames produit par Jerry Wald, un homme qui s'était spécialisé dès les années 40 dans ce genre, dont les beaux jours eurent lieu durant la décennie suivante en parallèle avec l'apparition du Cinémascope. Si l'on a souvent comparé les deux adaptations de Faulkner par Martin Ritt avec les mélodrames de Vincente Minnelli, les soap operas tels Peyton Place de Mark Robson ou Picnic de Joshua Logan, voire encore les adaptations de Tennessee Williams par Richard Brooks, ils s'en éloignent pourtant à mon avis par le fait de ne pas sembler rechercher la tension, le drame ou le lyrisme à tout prix, le premier parodiant ces modèles en les dynamitant par un humour presque vulgaire, le second (qui nous concerne ici) paraissant plus apaisé, les drames qui se jouent s’avérant bien moins tragiques, les deux films s’apparentant finalement plus à des chroniques du Sud (du style de celles de Caldwell dans le domaine de la littérature) qu’à de puissants et virulents psychodrames. Le scénario n'est pas toujours très rigoureux, on a un peu de mal au début à comprendre les liens familiaux qui existent entre tous les personnages, mais l'ensemble bien que bancal est loin d'être déplaisant d'autant que Martin Ritt s'avère loin d'être médiocre derrière sa caméra, qu'Alex North nous gratifie à nouveau d'un superbe score syncopé et dissonant et que la douce campagne verdoyante du Mississippi est magnifiée par une très bonne utilisation du format large. Comme pour Les Feux de l’été, on peut regretter que les tentatives de faire poindre l'émotion soient moins réussies que le reste (hormis les séquences réunissant Yul Brynner et Joanne Woodward) mais le happy-end final passe beaucoup mieux que celui de sa précédente adaptation de Faulkner, plus simple, plus doux, moins grand-guignolesque.

Mais avant d’être un film d’auteur ou de metteur en scène, Le Bruit et la fureur est avant tout un film d'acteurs avec comme il se doit une interprétation de haut niveau. Le film de Martin Ritt est en quelque sorte une chronique de la vie quotidienne d’une vieille famille du Sud autrefois prospère mais tombée en décrépitude suite à une succession de scandales, dont le dernier en date était la fuite d’une des filles après qu'elle a abandonné son "bâtard" entre les mains de ses "frères". Alors que dans le roman Caddy faisait office de personnage principal, dans le film c’est sa fille qui prend le relais. Caddy est brillamment interprétée par l’actrice britannique Margaret Leighton, sans arrêt sur la corde raide du cabotinage mais sans jamais y tomber, ce qui, au vu du personnage, représente une sacrée performance. Caddy est une nymphomane abîmée par la vie, qui a d’abord fait dans sa jeunesse l’objet de l’affection quasi animale de son frère attardé mental et de l’amour incestueux de son frère Howard ; depuis l’abandon de son bébé, son demi-frère Jason lui voue une haine farouche, ne lui pardonnant pas avoir été le déclencheur de la déchéance familiale. Son retour tel un enfant prodigue est l’un des enjeux dramatiques les plus forts de cette intrigue finalement assez simple. Quant à Quentin, tout le monde a peur qu’elle suive la même pente "à la marge" que sa mère : « I just happen to be an eccentric » s’amuse-t-elle à dire par provocation. Quant à son protecteur, fustigeant ses nombreux amants, il n’hésite pas à la traiter quasiment de prostituée : « Anybody could make you feel like a woman », déçu de ne pas voir en elle l'idée qu'il s'en faisait, l'ultime espoir pour les Compson de relever la tête. En effet, probablement en réaction à l’autorité tyrannique que lui fait subir son oncle Jason, Quentin, au lieu de suivre le droit chemin qu'il lui inculque, ne cherche plus qu’à le scandaliser par ses frasques et ses absences répétées à l’école au point de vouloir finir par fuir à son tour le domaine familial avec un saltimbanque rencontré par hasard et non sans avoir volé le magot familial que cache Jason.

Quentin la "rebelle", c’est donc Joanne Woodward qui, comme déjà dans Les Feux de l’été, est non seulement au centre du film mais nous fait également très forte impression. Preuve de la qualité de sa performance : alors que Woodward était alors âgée de 29 ans, elle est tout à fait crédible dans le rôle de cette adolescente ; jamais je n’ai mis une seule fois en doute ses 17 printemps ! L’actrice dégage également une très forte sensualité et n’a aucun mal à nous rendre son personnage très attachant par sa fragilité, sa vulnérabilité et sa folle envie de liberté, sa seule façon d'être heureuse étant de prendre la fuite d'un cocon familial très mal en point. Une jeune femme qui se cherche et sur laquelle son oncle compte beaucoup pour l'épauler dans sa tentative de faire retrouver la grandeur perdue à son patronyme. L’autre protagoniste principal, c’est donc cet oncle Jason interprété par un Yul Brynner impassible, la crispation constante de son visage mono expressif reflétant très bien le caractère froid, sarcastique et distant de son personnage finalement assez opaque. Il n’en est que plus touchant lorsqu’un sourire daigne se dessiner sur sa figure (notamment lors de la séquence pleine de tendresse avec Joanne Woodward au cours de laquelle il lui paye une glace), ou lorsque les failles de son caractère s’entrouvrent, témoin la séquence très intense de son baiser fougueux à sa nièce. Il possède également le charisme qu’il faut pour nous rendre crédible le seul membre de la famille qui prend ses responsabilités et tente de redonner un semblant de dignité à leur nom jadis hautement respectable. Les autres comédiens, ce sont Albert Dekker (le patron de Jason) et Françoise Rosay (la mère de Jason), très bons tous les deux mais dont les personnages sont sacrifiés, n’ayant qu’à peine deux ou trois scènes chacun, Jack Warden dans le rôle muet de Benjy (quasi inexistant par rapport au roman, dont la première partie est entièrement vue de son point de vue d’attardé ayant l’âge mental d’un enfant de trois ans), John Beal dans celui de l’oncle alcoolique ou encore Ethel Waters excellente pour sa dernière apparition au cinéma, celle de la gouvernante dévouée, personnage le plus droit et le plus chaleureux du film. Seul Stuart Whitman parait quelque peu maladroit dans la peau du saltimbanque dont s’amourache Quentin.

Un psychodrame sudiste à la Tennessee Williams décrivant l’univers dissolu d’une grande famille aristocratique qui a sombré dans la décadence et la névrose. Un film néanmoins plutôt apaisé dans son style, la déliquescence de ce monde étant décrite sans avoir besoin de trop de cris et grincements de dents. Paradoxalement, c’est à la fois la force et la faiblesse du film ; nous sommes tour à tour ravis de voir une telle histoire traitée avec beaucoup de sobriété tout en regrettant l'absence de climax violents et tourmentés. Une chose est certaine : nous sommes loin de la catastrophe annoncée et le film se suit sans aucun ennui grâce surtout à son casting de premier ordre. Quant aux "faulkneriens" purs et durs, ils devraient néanmoins trouver un élément susceptible de les replonger par moments dans l’univers de leur auteur favori : la partition jazzy très tourmentée d'Alex North, ses trompettes et cordes stridentes, son rythme dégingandé ; il aura été le compositeur ayant dans les années 50 le mieux réussi à retranscrire musicalement l’atmosphère névrotique du Sud de William Faulkner ou Tennessee Williams.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 16 novembre 2015